Le plus petit
des peuples.
« Car vous êtes le plus petit de tous les peuples » (Deutéronome 7, 7). Du Iᵉʳ siècle à nos jours, la courbe du peuple juif ne suit pas celle de l'humanité : elle s'effondre quand le monde croît lentement, elle s'envole avant les autres, et elle porte en creux la trace de chaque catastrophe. Deux courbes, vingt siècles — l'histoire juive lue en chiffres.
Le monde croît, Israël oscille.
En l'an 1, les historiens estiment entre 4,5 et 8 millions le nombre de Juifs, pour environ 255 millions d'humains. Vingt siècles plus tard, ils sont 15,8 millions sur 8,2 milliards. Entre les deux : un effondrement millénaire, une explosion moderne, une amputation — la Shoah — et une lente remontée.
Combien de Juifs pour mille humains ?
Rapporter l'une à l'autre les deux courbes raconte une autre histoire : près de 18 Juifs pour 1 000 humains au Iᵉʳ siècle, à peine 2 au creux des expulsions médiévales — puis une remontée jusqu'à près de 8 pour 1 000 vers 1925, brisée par la Shoah. Aujourd'hui, la part se stabilise autour de 2 pour 1 000.
Vingt siècles, quinze estimations.
Aucun recensement avant le XIXᵉ siècle : chaque ligne est une estimation savante, arrondie et discutée — les sources sont en bas de page.
Ce que disent les courbes.
L'Antiquité nombreuse
Au Iᵉʳ siècle, entre un humain sur trente et un sur soixante est juif, selon les estimations. Des communautés puissantes vivent à Alexandrie, à Rome, en Babylonie : la diaspora précède la destruction du Temple, elle ne commence pas avec elle.
Le long étiage
Du Iᵉʳ au XVᵉ siècle, le nombre passe d'environ 4,5 millions à 1 million : révoltes écrasées, pestes, conversions, expulsions. Pendant que l'humanité double, le peuple juif se contracte — le creux le plus long de sa démographie.
L'explosion moderne
De 1800 à 1939, la population juive est multipliée par plus de six — de 2,5 à 16,6 millions — quand le monde ne fait que doubler. La transition démographique, précoce en Europe orientale, en fait l'un des peuples à la croissance la plus rapide du XIXᵉ siècle.
La coupure
La Shoah retranche un tiers du peuple en six ans. Quatre-vingts ans plus tard, le niveau de 1939 n'est toujours pas retrouvé : 15,8 millions en 2025 — pendant que l'humanité, elle, a plus que triplé.
Combien de Juifs ont jamais vécu ?
Les deux courbes disent combien de Juifs étaient vivants à une date donnée. Elles ne disent pas combien il y en a eu en tout. Pour répondre, il faut cesser de compter des vivants et cumuler des naissances, d’Abraham à aujourd’hui. Voici ce que rend le calcul — et ce qu’il ne vaut pas.
Aucun des deux n’est un relevé. Celui de DellaPergola est publié et arbitré ; celui de cette page est un calcul de zakhor.ai, appliqué à des estimations de population qui, elles, viennent de travaux publiés. Salo Baron, lui, n’a jamais publié de total cumulé : ce qui est de lui, ce sont les populations antiques hautes sur lesquelles s’appuie la borne supérieure de la fourchette.
La méthode est la même des deux côtés — on cumule des naissances, on ne compte pas des vivants. Ce qui sépare les deux totaux tient en deux hypothèses, et elles jouent dans le même sens : combien de Juifs dans l’Antiquité, et à quel taux de natalité. DellaPergola retient 2,5 millions de Juifs en l’an 1 et 25 ‰ avant 1700 ; cette page en retient 4,5 millions et 42 ‰. Porter l’an 1 aux 8 millions de Salo Baron mène à 240 millions ; y ajouter les taux du Population Reference Bureau mène à 350.
La démarche, en quatre gestes
Compter des naissances, pas des vivants
Le nombre de gens ayant jamais vécu ne dépend d’aucun taux de mortalité : c’est la somme des naissances. Pour chaque tranche de temps, on multiplie les années-personnes vécues par le taux de natalité de l’époque. C’est la méthode que le Population Reference Bureau applique à l’humanité entière, et qui lui rend 117 milliards d’humains nés depuis l’apparition d’Homo sapiens.
Prolonger la courbe avant l’an 1
Les jalons de cette page commencent à l’an 1. Sept ancrages la prolongent vers l’amont — l’archéologie du peuplement et les relevés de surface, jamais les récits. Ils sont listés ci-dessous avec ce qui les fonde.
Poser un taux de natalité par époque
Sous un régime de forte mortalité, il faut environ quarante naissances annuelles pour mille habitants rien que pour qu’une population se maintienne. Ce taux baisse ensuite, plus tôt chez les Juifs d’Europe qu’ailleurs. Quatre jeux d’hypothèses sont calculés, dont celui du Population Reference Bureau lui-même.
Intégrer, segment par segment
Entre deux ancrages, la population est interpolée géométriquement : une population croît en proportion d’elle-même, jamais par paliers. Aucun segment ne chevauche deux taux — la découpe combine les ancrages et les bornes de taux.
Les ancrages d’avant l’ère commune
Sept estimations, toutes discutées, aucune meilleure qu’un ordre de grandeur. Elles pèsent ensemble 13 % du total : leur fragilité ne se propage pas au résultat.
Ce que rend chaque hypothèse
Aux taux du Population Reference Bureau — les seuls comparables à ses 117 milliards —, le calcul rend 290 millions de Juifs nés. Un humain sur 400 ayant jamais vu le jour aurait donc été juif.
Quand sont-ils nés ?
Le tiers du total tient dans les six siècles qui suivent la destruction du Temple : la population juive y est encore nombreuse, et chaque génération y est courte. Un quart seulement est né depuis 1800.
Environ 7,8 % des Juifs jamais nés sont vivants aujourd’hui — un sur 13. Pour l’humanité entière, le Population Reference Bureau donne 6,8 % : la proportion est du même ordre, malgré des trajectoires qui n’ont rien de commun.
Les limites de l’estimation
« Depuis Abraham » n’est pas une date
Ni la Bible ni l’archéologie ne datent Abraham ; l’âge du Bronze moyen est une convention, pas un fait. Le calcul part de −1800 par commodité. Ce choix coûte peu : tripler tous les ancrages antérieurs aux royaumes ne déplace le total que de 3 %.
Le taux de natalité décide de tout
C’est le paramètre le plus lourd et le moins connu. À courbes de population identiques, passer de l’hypothèse basse à celle du Population Reference Bureau fait varier le total de 75 %. Aucun registre ne permet de trancher : on choisit un régime démographique, on ne le mesure pas.
L’Antiquité pèse un tiers, et c’est l’estimation la plus disputée
Retenir 8 millions de Juifs en l’an 1 avec Salo Baron plutôt que 4,5 millions avec Sergio DellaPergola ajoute 19 % au total. Et la croissance très rapide qu’on prête aux deux siècles précédents — conversions, prosélytisme, essor des diasporas — est elle-même une hypothèse, non un relevé.
« Juif » ne désigne pas le même ensemble sur trente-huit siècles
Israélites des hautes terres, Judéens de la province perse, prosélytes de l’Empire romain, Samaritains, Karaïtes, marranes, « population juive cœur » de l’American Jewish Year Book depuis 1945 : la même ligne compte des ensembles différents. Aucune définition ne traverse la période.
Ce sont des naissances, pas des vies
Sous ces régimes de mortalité, une part considérable des nouveau-nés mourait avant cinq ans. Le total ne décrit donc pas deux cents millions de vies adultes — et encore moins deux cents millions de destins dont on pourrait retrouver la trace.
Entre deux jalons, la courbe n’affirme rien
L’interpolation lisse ce qu’elle traverse. Les révoltes de 70 et 135, la peste noire, les expulsions, la Shoah sont dans les jalons, mais leur profil exact est perdu : le calcul en garde le niveau, pas la brutalité.
Des estimations, pas des recensements.
Avant le XIXᵉ siècle, personne ne compte les Juifs — ni le reste de l'humanité. Les chiffres présentés ici sont des reconstructions savantes : listes fiscales, géographies anciennes, registres communautaires, rétroprojections. Les courbes relient des jalons ponctuels ; entre deux jalons, elles n'affirment rien.
Pour l'Antiquité, l'écart entre historiens reste grand : de 4,5 millions (Sergio DellaPergola) à 8 millions (Salo W. Baron) vers l'an 1 — les courbes retiennent l'estimation basse. Depuis 1945, la « population juive cœur » suit la définition de l'American Jewish Year Book : les personnes qui se déclarent juives, sans les proches non juifs des foyers.
- Salo W. Baron, « Population », Encyclopaedia Judaica, 1971
- Sergio DellaPergola, « World Jewish Population », American Jewish Year Book, série annuelle
- Jean-Noël Biraben, « Essai sur l’évolution du nombre des hommes », Population, 1979
- Colin McEvedy & Richard Jones, Atlas of World Population History, 1978
- Nations unies, World Population Prospects, 2024
- Sergio DellaPergola, « Notes toward a Demographic History of the Jews », Genealogy 8(1), 2, 2024, § 1.5 « How Many Jews ever Lived? »
- Toshiko Kaneda & Carl Haub, « How Many People Have Ever Lived on Earth? », Population Reference Bureau, 2022
- Israel Finkelstein & Magen Broshi, « The Population of Palestine in Iron Age II », BASOR 287, 1992
- Avi Ofer, relevés de peuplement des monts de Juda ; Charles E. Carter, The Emergence of Yehud in the Persian Period, 1999 ; Oded Lipschits, The Fall and Rise of Jerusalem, 2005
Derrière chaque courbe, des lignées.
Ces millions ont des noms, des villes, des filiations. Explorez l'arbre des lignées juives — ou cherchez la vôtre.