בְּשָׂמִים



Flower-shaped Havdalah spice box designed by Rabbi Chaim-Joseph-Meyer Elefant (1897-1976) in the early 1950s
Zalminsk · CC BY-SA 4.0 · Wikimedia Commons
Au crépuscule du septième jour, lorsque la lumière du Shabbat décline et que s'annonce le retour au temps ordinaire, la tradition juive a forgé un rite de passage subtil : la Havdala, la « séparation ». Au cœur de cette cérémonie, un objet modeste et pourtant souvent somptueux occupe une place singulière — le bessamim, la boîte à épices. Récipient ajouré, fréquemment façonné en forme de tour, il renferme les aromates que l'on respire afin de marquer la transition entre le sacré et le profane. Cette délicate boîte en filigrane d'argent servait à faire circuler les épices parfumées durant le service de la Havdala, cérémonie qui marque la conclusion du Shabbat, le sabbat juif.
L'objet condense en lui plusieurs strates de signification : liturgique, mystique, artistique et sociale. Il est à la fois ustensile rituel et œuvre d'orfèvrerie, témoin d'une dévotion intime et marqueur du statut d'une communauté. Le présent ouvrage entreprend de retracer l'histoire de cet objet de patrimoine, depuis ses racines talmudiques jusqu'à ses métamorphoses européennes, en distinguant scrupuleusement ce qui relève de l'archive établie, de la tradition transmise, et de leur féconde intersection. Car le bessamim est de ces objets où la mémoire spirituelle et la documentation historique se répondent sans toujours coïncider, invitant l'historien à une lecture nuancée [Encyclopaedia Judaica].
El uso de las especias durante la Havdalá se inscribe en una ceremonia antigua cuyo origen se remonta a los primeros siglos de la era común. La práctica de la Havdalá tiene verosímilmente su origen durante el período del Segundo Templo (516 a. C. – 70 d. C.), cuando los sabios judíos buscaron una manera formal de marcar el fin del Shabat. La ceremonia articula varias bendiciones acompañadas de gestos precisos. Se abre con la recitación de versículos bíblicos escogidos extraídos de Isaías, de los Salmos y de Ester, seguidos de cuatro bendiciones consecutivas —cada una acompañada de una acción específica—, de las cuales tres se pronuncian sobre el vino, las especias y la luz, y la cuarta alaba al Todopoderoso.
La bendición de los aromas, Boré miné bessamim («Creador de las diversas especies de especias»), constituye el momento en que el bessamim entra en juego. Allí se bendice la fragancia de la especia mediante la fórmula «Boré miné bessamim», creador de las diversas clases de especias. Las sustancias empleadas son diversas pero codificadas por el uso. El clavo de olor y las ramas de mirto se utilizan generalmente, pero cualquier especia o planta de perfume agradable es apropiada; muchos hogares poseen una caja de especias especialmente concebida para contener los aromas de la Havdalá. Las ramas de canela también se emplean comúnmente como bessamim en la ceremonia de la Havdalá.
La halajá enmarca por otra parte la elección de las sustancias. Las especias que no están destinadas a producir un buen olor sino a eliminar los malos olores —como los desodorantes colocados en los cuartos de baño— no deberían utilizarse como bessamim; según muchas opiniones, no se recita bendición sobre ellas. Esta distinción revela hasta qué punto el gesto olfativo está pensado como un acto de discernimiento, prolongación misma del espíritu de la Havdalá que separa lo sagrado de lo profano [Shulchan Aruch 217:2].
El gesto de aspirar las especias no se reduce a un placer sensorial; se enraíza en una rica especulación teológica sobre la neshamah yeterah, el «alma suplementaria». La neshamah yeterah, «alma suplementaria», designa una creencia popular según la cual cada judío recibe un alma adicional desde la entrada de cada sábado hasta su final. Esta creencia tiene su origen en un relato del Talmud (Beïtsa 16a): Resh Lakish enseñó que, en la víspera del sábado, Dios da al hombre un alma suplementaria.
La partida de esta alma, al término del Shabbat, motiva precisamente el recurso a los aromas. A la entrada de cada Shabbat, el alma de cada judío es elevada por la presencia de una neshamah yeteira, dimensión espiritual adicional, un «alma del Shabbat»; a la partida del Shabbat y a la llegada de una nueva semana de trabajo profano, esta neshama yeteira se retira, dejando tras de sí una tristeza. El perfume viene entonces a aportar un consuelo. Aspiramos las especias en el marco de la Havdala, saboreando un aroma dulce para reconfortar el alma que permanece cuando nuestra alma suplementaria se va.
Esta interpretación, donde el archivo talmúdico se encuentra con la tradición mística transmitida de generación en generación, ilustra la naturaleza de «intersección» del bessamim. Según ciertas creencias, la Neshamah Yeterah, el alma adicional que cada judío recibe en Shabbat, se retira durante la Havdala, y los bessamim están destinados a revivificarnos tras esta pérdida. El olfato, sentido reputado como el más espiritual en el pensamiento judío porque no procura ningún goce material directo, se convierte así en el vector privilegiado de este consuelo [Chabad.org; Encyclopedia.com].
Si la bénédiction des épices est ancienne, le contenant qui les abrite a connu une histoire formelle distincte et plus tardive. La forme en tour, devenue emblématique, ne s'impose qu'à l'époque moderne. Dans les cercles ashkénazes, la boîte à épices prit de multiples formes, de la fleur au train miniature ; la plus répandue, toutefois, à partir du XVIe siècle environ, fut la forme en tour, stylistiquement influencée par l'architecture locale.
Cette diffusion se précise au fil des siècles suivants. Créée à un moment du XVIe siècle, la forme en tour du porte-épices de la Havdala gagna en popularité dans toute l'Europe au XVIIIe siècle et conserva une forme largement identique depuis lors jusqu'à aujourd'hui, avec son piédestal et son réceptacle à épices. L'argent, et particulièrement le filigrane, s'imposa comme matériau de prédilection pour ces objets délicats, parfois rehaussés de pierres ou de coraux [Spertus Institute].
L'orfèvrerie russe du XIXe siècle offre des exemples remarquables de ce raffinement. Cette tour à épices fut fabriquée en Russie vers 1892-1894 ; elle porte un cabochon de corail au sommet et trois autres autour de la base, ainsi que des détails finement travaillés représentant des figures rabbiniques portant des instruments de musique. De tels objets, conservés aujourd'hui dans les grands musées, témoignent de la persistance et de la sophistication de la forme tour à travers l'Europe centrale et orientale [Metropolitan Museum of Art].
Pourquoi la tour ? La question a nourri d'abondantes hypothèses, oscillant entre interprétation symbolique et explication matérielle. La lecture la plus diffusée rattache la forme aux édifices civils et défensifs de la cité médiévale européenne — beffrois, tours de guet, hôtels de ville — que les orfèvres juifs auraient transposés dans leur art rituel [Jhom.com]. La tour évoquerait alors la forteresse spirituelle, ou encore le verset des Proverbes faisant du nom divin une tour solide vers laquelle court le juste.
Toutefois, la recherche récente a remis en cause certaines généalogies trop assurées. Une étude parue dans Ars Judaica propose une relecture du contexte matériel de la fin du Moyen Âge. La boîte à épices à forme architecturale doit être resituée dans le contexte de la culture matérielle domestique de la fin du Moyen Âge. Un objet conservé jadis à la synagogue de Friedberg illustre ce travail de réexamen critique. La boîte à épices fut incluse dans deux catalogues d'art cérémoniel juif des régions de Hesse et de Nassau, publiés au début du XXe siècle par Rudolf Hallo, ce qui en fit l'objet de l'attention savante.
La même recherche met en garde contre les attributions rétroactives, notamment l'idée d'une origine séfarade médiévale de la tour à épices. Il n'existe aucune preuve que les tours à épices aient jamais été utilisées dans les cérémonies de Havdala en Sefarad avant l'Expulsion ; ce n'est pas non plus une pratique associée à l'observance séfarade moderne, et l'usage de rameaux de myrte plutôt que d'épices par les Séfarades était reconnu. Le débat demeure ouvert, et l'historien doit y reconnaître une part assumée de conjecture éditoriale [Ars Judaica, 2023].
Si la tour domine l'imaginaire, elle est loin d'épuiser la créativité dont les communautés juives ont fait preuve. La boîte à épices fut un terrain d'expression artistique privilégié, où le sérieux liturgique côtoyait volontiers la fantaisie. De nombreuses cultures juives abordèrent la boîte contenant ces épices comme un objet d'art, occasion d'un artisanat magnifique et souvent ludique.
Le XIXe siècle européen vit ainsi fleurir des formes inattendues. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les communautés juives européennes connurent une vogue d'objets ludiques. Les bessamim prirent des apparences de fruits, de fleurs, de poissons, de moulins à vent ou encore de locomotives, reflétant à la fois les goûts décoratifs de l'époque et les techniques industrielles nouvelles. Cette diversité montre que l'objet, tout en restant ancré dans sa fonction rituelle, accompagnait les transformations matérielles et esthétiques du monde environnant [Posen Library].
Cette plasticité formelle distingue aussi les aires culturelles. Tandis que l'aire ashkénaze multipliait les contenants ouvragés, certaines traditions séfarades privilégiaient l'usage direct de rameaux odorants, en particulier le myrte (hadas), sans nécessairement recourir à un réceptacle élaboré. Le bessamim en tant qu'objet manufacturé est donc, pour une part, le produit d'une histoire culturelle spécifique, et non une donnée universelle et immuable du rite [Ars Judaica].
Devenu objet de collection et de conservation, le bessamim a fait l'objet d'une attention muséale et bibliographique soutenue, qui assure aujourd'hui sa transmission au-delà du seul usage cultuel. Les grandes institutions abritent des spécimens représentatifs : le Metropolitan Museum of Art conserve une tour à épices russe, le Spertus Institute une boîte en filigrane d'argent, et l'Université du Michigan une tour en argent sterling de 8,5 pouces de hauteur, en forme de tour surmontée d'un drapeau, d'origine russe, classée parmi les boîtes à épices, objets liturgiques juifs.
La littérature savante a accompagné ce mouvement de patrimonialisation. L'ouvrage de référence édité par Marilyn Gold Koolik, Towers of Spice: The Tower-Shape Tradition in Havdalah Spiceboxes, fut publié à Jérusalem par l'Israel Museum en 1982. S'y ajoutent les travaux consacrés aux concours et aux collections, comme le volume édité pour le prix de Judaica Philip and Sylvia Spertus, qui ont contribué à documenter et à valoriser cet objet [Judaica Index].
Ainsi, le bessamim poursuit une double existence : il demeure un instrument vivant de la Havdala dans d'innombrables foyers, tout en s'imposant comme témoin patrimonial étudié, exposé et catalogué. Cette dualité — entre usage et conservation, entre intimité domestique et institution muséale — assure la pérennité d'un objet où s'entrelacent le sensible et le sacré [Israel Museum ; Spertus Museum].
Al término de este recorrido, el bessamim aparece como un objeto de una densidad notable, donde convergen varias historias. Historia litúrgica, en primer lugar, arraigada en la ceremonia de la Havdalá y la bendición de los aromas, cuyos orígenes se remontan probablemente a la época del Segundo Templo. Historia mística, a continuación, ligada al consuelo del alma privada de su compañera sabática, la neshamah yeterah. Historia artística, por último, marcada por el auge de la forma de torre a partir del siglo XVI y por la prodigiosa inventiva de los orfebres europeos.
El historiador retendrá sobre todo la necesidad de distinguir los registros: lo que el archivo establece —la difusión de la torre, las piezas datadas, los catálogos—, lo que la tradición transmite —el sentido del perfume y del alma suplementaria— y lo que la investigación aún conjetura, como el origen exacto de la forma arquitectónica. Lejos de debilitar el objeto, esta incertidumbre asumida revela su riqueza: el bessamim es menos una respuesta cerrada que un lugar de memoria donde se respiran, al final de cada Shabbat, siglos de devoción y de belleza [Encyclopaedia Judaica; Ars Judaica].