En 1820, Charleston compte environ sept cents juifs. C'est alors la plus grande communauté juive des États-Unis — devant New York, devant Philadelphie. Elle est née d'une dizaine de foyers dans les années 1730, et sa congrégation, Beth Elohim, fondée en 1749, est la quatrième du pays.
En décembre 1824, quarante-sept de ses membres adressent aux dirigeants de la congrégation une pétition. Ils ne demandent ni schisme ni doctrine nouvelle : ils demandent qu'on les fasse comprendre.
Ce qu'ils demandaient, et rien de plus
Le texte, conduit par Isaac Harby et Abraham Moïse, déplore le manque de tenue pendant les offices, et réclame trois choses : un sermon en anglais, un office plus court, et moins d'hébreu — assez d'anglais pour que les fidèles sachent ce qu'ils prient.
Aucune de ces demandes ne touche à la Loi. Elles portent sur la langue et sur la durée, c'est-à-dire sur ce qui rend un office suivable par des gens nés dans le pays. Les deux tiers des pétitionnaires étaient effectivement natifs d'Amérique.
Trente-deux ans contre soixante-deux
Le chiffre qui explique le mieux cette affaire n'est pas dans le texte de la pétition : c'est l'âge. Les pétitionnaires avaient en moyenne trente-deux ans, les dirigeants de Beth Elohim soixante-deux.
Une génération née après l'indépendance demandait à prier dans la langue où elle plaidait, commerçait et enseignait. La génération d'avant, formée dans un monde où la synagogue était une institution héritée, y voyait une concession de plus.
Le refus, et sa raison de procédure
Les dirigeants refusent d'examiner la pétition. Le motif est réglementaire : la constitution de la congrégation exige que les deux tiers des membres s'associent à toute demande de modification du rite.
Quarante-sept signatures ne faisaient pas les deux tiers. La règle était donc respectée à la lettre — et c'est en la respectant que la congrégation s'est coupée en deux.
La Reformed Society of Israelites
En 1825, douze des pétitionnaires fondent une société séparée, la Reformed Society of Israelites, qui promulgue une constitution et y joint en annexe la pétition rejetée — manière de dire que la maison nouvelle est née du refus.
Elle grossit vite : cinquante membres dès 1826. Elle produit le premier rituel réformé imprimé en Amérique. Puis elle s'essouffle, et se dissout en 1833.
On pourrait s'arrêter là et conclure à un échec. Ce serait mal lire : les hommes de la société sont pour la plupart rentrés à Beth Elohim, en y rapportant ce qu'ils avaient éprouvé ailleurs.
Un incendie, un orgue, et une phrase
En 1838, la synagogue de Beth Elohim brûle. Il faut rebâtir, et rebâtir est l'occasion de trancher : on installe un orgue dans le nouveau bâtiment, ce qu'aucune congrégation américaine n'avait fait.
À la dédicace, Gustavus Poznanski prononce la phrase qui a fait le tour du pays : « cette synagogue est notre temple, cette ville notre Jérusalem, cet heureux pays notre Palestine ». Elle défendait l'orgue ; elle disait bien davantage.
Quatorze ans après le refus de la pétition, la congrégation qui l'avait rejetée était devenue la première congrégation réformée d'Amérique. Ce que quarante-sept hommes n'avaient pas obtenu en le demandant, une génération l'a obtenu en attendant.