En 1827, Nicolas Iᵉʳ étend la conscription aux Juifs de l’Empire, avec une disposition qui n’existe pour personne d’autre.
Les garçons peuvent être pris dès douze ans. Ils sont placés dans des écoles militaires — les bataillons de cantonistes — jusqu’à dix-huit ans, âge auquel commencent les vingt-cinq années de service.
Un enfant de douze ans part donc pour trente et un ans.
Le but avoué
L’assimilation. Séparés de leur famille, de leur langue et de leur communauté, ces enfants devaient devenir russes.
En pratique, cela signifiait le baptême, obtenu par la persuasion, la faim, les coups et l’isolement.
Sur environ soixante-quinze mille garçons juifs conscrits en trente ans, quelque vingt-cinq mille se sont convertis. Les autres — trois sur quatre — ont refusé malgré tout.
Ce que la mesure a fait aux communautés
C’est au kahal, l’organe communautaire, qu’il revenait de fournir les recrues au quota. S’il ne le faisait pas, le quota augmentait.
Le kahal a donc dû choisir. Et il a choisi comme choisissent des notables : les pauvres, les orphelins, les enfants de veuves, les familles sans protection.
Des hommes étaient rémunérés pour capturer les garçons — les khappers, les attrapeurs. Ils étaient juifs. Les familles cachaient leurs fils, les mutilaient parfois pour les rendre inaptes, les mariaient très jeunes pour les faire passer pour chefs de famille.
Pourquoi cet épisode est si peu raconté
Parce qu’il ne se raconte pas comme les autres. Il n’y a pas d’émeute, pas de foule, pas de pogrom.
Il y a un décret, un quota, une administration communautaire qui l’exécute, et des voisins qui prennent les enfants d’autres voisins.
La littérature yiddish en garde la trace — les récits de Mendele, les chansons de conscrits —, et la mémoire communautaire l’a longtemps tue, parce que la honte y était partagée.
La fin
Alexandre II abolit le système des cantonistes en 1856, à son avènement, avec le service à vingt-cinq ans.
Ceux qui étaient déjà pris ont fait leur temps. Certains ont fondé, après trente ans de service, des communautés de soldats juifs dans des villes de l’intérieur où les Juifs n’avaient pas le droit de résider — les nikolaïevskié soldaty.
Ils avaient obtenu, en trois décennies d’armée, un droit que la loi refusait à tous les autres.