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Zakhor
1881 – 1882 · Odessa, Berlin

L’auto-émancipation

Un médecin d’Odessa, assimilationniste toute sa vie, publie anonymement qu’il n’y a rien à attendre des autres. Il a soixante et un ans.

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Leon Pinsker est médecin à Odessa, décoré par le tsar pour son service pendant la guerre de Crimée.

Il a passé sa vie à plaider pour l’éducation, la russification et l’égalité des droits — persuadé que l’antisémitisme reculerait devant l’instruction.

Les pogroms de 1881, après l’assassinat d’Alexandre II, détruisent cette conviction.

La brochure

En 1882, après un voyage en Europe occidentale, il publie à Berlin une brochure en allemand : Autoemancipation!

Elle paraît ANONYMEMENT, signée « un Juif russe ».

Il y soutient que l’hostilité envers les Juifs n’est pas un préjugé qu’on corrige mais une pathologie — une judéophobie, phobie irrationnelle et héréditaire, contre laquelle aucun argument ne peut rien.

L’argument

Les Juifs sont partout des étrangers parce qu’ils sont un peuple sans territoire — ni vivants ni morts aux yeux des autres nations, écrit-il : un spectre.

On n’obtient donc pas l’égalité en la demandant. On la prend en cessant d’être un spectre, c’est-à-dire en se donnant un lieu à soi.

Il ne dit pas nécessairement la Palestine : il parle d’un territoire, où qu’il soit, et laisse la question ouverte.

Quinze ans avant Herzl

L’argument central du sionisme politique est là, formulé quinze ans avant Bâle, par un homme de soixante et un ans qui avait défendu le contraire toute sa vie.

Pinsker préside ensuite les Amants de Sion — Hovevei Zion —, dont il devient la principale figure et qui soutiennent les colonies de la première aliya.

Il meurt en 1891, six ans avant le premier congrès sioniste.

Pourquoi l’anonymat

Il n’était pas un jeune homme sans position : il était un notable respecté, décoré, dont toute la carrière publique disait l’inverse de ce texte.

Publier sous son nom, c’était désavouer quarante ans de sa propre vie devant ceux qui l’avaient suivi.

Cette brochure est d’abord le document d’un homme qui reconnaît s’être trompé sur l’essentiel, et qui n’ose pas le signer.