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Zakhor
2 novembre 1883 · New York

Le sonnet oublié

Un poème écrit pour une vente de charité, absent de l'inauguration, retrouvé vingt ans plus tard. C'est lui qui a donné son sens à la statue.

已确立Emma LazarusImmigrationÉtats-UnisPoésie

En 1883, la Statue de la Liberté n'a pas de socle : la France offre la statue, les Américains doivent payer le piédestal, et l'argent ne rentre pas. On organise une vente aux enchères d'œuvres et de manuscrits.

William Maxwell Evarts et l'écrivaine Constance Cary Harrison demandent à Emma Lazarus, poétesse new-yorkaise de trente-quatre ans issue d'une vieille famille séfarade, d'écrire un sonnet pour l'occasion.

Elle refuse d'abord, puis accepte. Elle écrit The New Colossus le 2 novembre 1883.

Ce qu'elle avait vu à Ward's Island

Le poème n'est pas une commande remplie de loin. Depuis les pogroms russes du début des années 1880 et l'arrivée massive de réfugiés juifs à New York, Lazarus travaillait avec la Hebrew Emigrant Aid Society et se rendait à Ward's Island, où les nouveaux arrivants étaient parqués.

Elle avait donc devant les yeux, en écrivant, des gens précis — et le sonnet le dit sans détour : « Donnez-moi vos foules exténuées, vos pauvres, vos masses entassées qui aspirent à respirer librement. »

C'est aussi de sa propre histoire qu'elle écrit. Sa famille était installée en Amérique depuis le XVIIIᵉ siècle, mais elle était revenue publiquement à sa judéité sous le choc de ces mêmes pogroms.

Le geste que fait le poème

Le colosse ancien, celui de Rhodes, était un guerrier. Lazarus lui oppose une femme qui tient une torche — « Mère des Exilés » —, et lui fait dire de garder ses fastes.

Rien dans le projet de Bartholdi ne portait cela. La statue avait été conçue comme un monument à la liberté républicaine et à l'alliance franco-américaine ; l'immigration n'y était pour rien.

Un poème de quatorze vers a donc réattribué le sens d'un monument déjà en construction. Le fait est rare et il est établi : c'est la lecture de Lazarus qui a fini par l'emporter.

Vingt ans d'oubli

Le sonnet est cité dans le catalogue de la vente, la souscription aboutit en août 1885 — puis le poème est oublié. Il ne joue aucun rôle à l'inauguration de la statue en 1886, où personne ne le lit.

Emma Lazarus meurt en 1887, à trente-huit ans.

Ce n'est qu'en 1903, à l'initiative d'une amie qui s'y employait depuis des années, que le texte est coulé sur une plaque de bronze et posé à l'intérieur du piédestal, au niveau inférieur.

Ce que l'oubli permet de mesurer

L'histoire est souvent racontée comme si la statue avait toujours voulu dire l'accueil. Le décalage de vingt ans dit le contraire : ce sens-là a été ajouté, par une poétesse, après coup, et il a mis une génération à prendre.

Il a fallu la plaque de 1903, puis des reprises dans les années 1930 et 1940 — au moment précis où les États-Unis fermaient leurs quotas — pour que ces vers deviennent ce que le pays se dit de lui-même.

Un poème peut donc s'imposer contre l'intention d'un monument. Il lui faut seulement plus de temps que l'inauguration.