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Zakhor
1563 – 1578 · Safed → Venise → Cracovie

La table et la nappe

Un code de loi séfarade s'impose au monde entier — mais seulement après qu'un rabbin de Cracovie l'eut contredit dans les marges.

已确立Choulhan AroukhJoseph CaroMoïse IsserlesHalakha

Le livre s'appelle Choulhan Aroukh — « la table dressée ». Son auteur, Joseph Caro, l'achève à Safed en 1563 ; il paraît à Venise deux ans plus tard.

C'est aujourd'hui le code de loi juive le plus consulté au monde. Il ne l'est devenu qu'au prix d'une opération que son auteur n'avait pas prévue : quelqu'un a mis une nappe dessus.

Quarante ans à Safed

Joseph Caro était de la génération de l'expulsion — né en Ibérie, formé dans l'exil, arrivé enfin à Safed, en Galilée, où il passa les quarante dernières années de sa vie à étudier et à enseigner.

Le Choulhan Aroukh n'est pas son grand œuvre, et il faut le dire pour comprendre le reste. Son grand œuvre est le Beit Yosef, commentaire massif du Tour de Jacob ben Asher, où il examine chaque question en remontant à ses sources et en pesant les autorités.

Le Choulhan Aroukh en est la réduction : les conclusions sans les raisons, rangées pour être trouvées. Caro le destinait, dit-on, aux jeunes gens et à la révision. Le résumé a éclipsé le monument.

Quatre parties, et une manière de ranger la vie

L'ouvrage reprend le découpage du Tour en quatre sections : la vie quotidienne et la prière, le chabbat et les fêtes, le droit de la famille, le droit civil. C'est une architecture, et elle a survécu à tout — on cite encore aujourd'hui une décision par sa section et son paragraphe.

Sa force est sa forme : pas de discussion, pas d'alternative, une phrase par cas. Sa faiblesse est exactement la même.

Le problème : il tranche séfarade

Caro décide selon les autorités et les usages du monde séfarade, dont il est issu. Pour les communautés ashkénazes d'Europe centrale et orientale, un grand nombre de ses conclusions ne correspondaient tout simplement pas à ce qu'elles faisaient — sur la liturgie, sur l'alimentaire, sur le calendrier des coutumes.

Un code qui donne des réponses fausses pour la moitié de son lectorat n'est pas un code universel. Il aurait dû rester un livre séfarade.

Moïse Isserles pose la nappe

À Cracovie, Moïse Isserles — le Rema — écrivit alors des gloses relevant, point par point, là où l'usage ashkénaze diffère. Il ne réfuta pas Caro et n'écrivit pas un code concurrent : il annota le sien.

Le nom qu'il donna à son travail est tout le geste. Sur la « table dressée », il posa la Mappah — la nappe.

L'image mérite d'être prise au sérieux. Une nappe ne remplace pas la table et ne la cache pas ; elle la rend utilisable chez soi. Isserles ne prétend pas à l'autorité supérieure : il rend le livre de l'autre praticable dans sa ville.

La typographie porte le compromis

L'édition vénitienne de 1565 est une colonne unique, le texte de Caro seul, sans glose ni commentaire. C'est l'état d'origine : un code séfarade.

Vers 1578, à Cracovie, paraît la première impression conjointe — et c'est celle-là qui a fait le destin du livre. Les deux textes y sont imprimés dans le même caractère dit de Rachi, mais celui de Caro dans un corps légèrement plus grand.

Un détail de fonderie tranche donc la hiérarchie : le Séfarade est le texte, l'Ashkénaze est la glose, mais les deux sont sur la page et personne ne peut consulter l'un sans voir l'autre. Depuis quatre siècles et demi, presque toutes les éditions reprennent cette disposition.

Ce que l'histoire de ce livre montre

Un code de loi devient universel quand il cesse d'être uniforme. Le Choulhan Aroukh ne s'est pas imposé en effaçant les usages qui le contredisaient : il s'est imposé en les imprimant à côté de lui, en plus petit.

C'est une solution typographique à un problème politique, et elle a tenu là où bien des décrets d'unification ont échoué.