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Zakhor
vers 1000 · Kodungallur → Cochin (Kerala)

Cochin, les plaques de cuivre

Deux feuilles de métal gravées par un roi du Kerala : le titre de propriété d'une communauté, gardé mille ans.

可能KeralaJoseph RabbanCharteParadesi

Elles tiennent dans deux mains : deux plaques de cuivre gravées en vatteluttu, l'écriture ancienne du Kerala. Ce sont, pour les juifs de Cochin, à la fois leur acte de naissance et leur titre de propriété — et pendant près de mille ans, ce sont les seules pièces qu'ils aient eu à produire pour justifier de leur place.

Ce que le roi accorde, et à qui

Le souverain Bhaskara Ravi Varman y concède à un chef juif nommé Joseph Rabban une série de droits, et il les concède non seulement à lui mais, la formule est explicite, à sa descendance mâle et femelle, à ses neveux et à ses gendres. Ce n'est pas une faveur viagère : c'est une transmission.

Rabban y est reconnu comme le maître de l'Anjuvannam, l'une des grandes corporations marchandes de la côte de Malabar. Le texte n'installe donc pas une communauté tolérée dans un coin de port : il place un juif à la tête d'une institution commerciale du royaume.

Les soixante-douze privilèges

La liste est célèbre sur la côte, où on l'appelle les soixante-douze privilèges. Elle mêle des droits fiscaux — exemptions, et surtout autorisation de percevoir certaines taxes — et des marques de rang qui, au Kerala médiéval, se voyaient de loin.

Le droit de faire porter devant soi une lampe en plein jour. Le palanquin. L'ombrelle. Le tapis d'apparat déroulé sous les pas. Le tambour et la trompette. Le droit d'élever des portails et des arcs. Autant de signes qu'un souverain accorde à ses grands, et qui ne se lisaient pas autrement quand ils marchaient devant un juif.

On a pris l'habitude d'appeler ces plaques la Magna Carta des juifs de Cochin. La formule est commode et un peu trompeuse : une charte anglaise limite un roi, celle-ci l'honore. Mais elle dit bien ce que la communauté y a lu — un droit qui ne dépendait pas du bon vouloir du jour.

Six siècles de désaccord sur une date

La date a longtemps été un point d'honneur. La tradition communautaire plaçait les plaques en l'an 345, ce qui faisait remonter la présence juive au Kerala aux premiers siècles de notre ère — et, pour certains, jusqu'aux marchands du temps de Salomon.

Les épigraphistes, en lisant l'écriture et en datant le règne, les placent aujourd'hui autour de l'an mille. Six siècles séparent ce que la communauté transmettait de ce que le document permet d'établir.

Zakhor ne tranche pas au profit du second contre la première : il les range dans deux registres. Ce que les plaques prouvent, c'est qu'aux environs de l'an mille des juifs étaient assez établis au Kerala pour qu'un roi les dote. Ce que la tradition ajoute — l'ancienneté plus grande — n'est pas réfuté par là ; il n'est simplement pas porté par ce métal-là.

Deux déplacements et une rivière en crue

Le port qui avait valu ces privilèges n'a pas duré. En 1341, une crue considérable du Periyar envasa Kodungallur et ouvrit, plus au sud, un mouillage neuf : Cochin. Le commerce migra, et une partie des juifs avec lui — ils comptent parmi les premiers habitants de la ville nouvelle.

Le second déplacement fut violent. En 1524, les Portugais attaquèrent l'établissement juif de Cranganore, et ceux qui restaient gagnèrent Cochin à leur tour. En 1568, la communauté y bâtit à Mattancherry la synagogue qu'on appelle Paradesi — « les étrangers », du nom que l'on donnait aux séfarades arrivés d'Ibérie quelques décennies plus tôt.

Les plaques ont traversé tout cela. Une crue, un sac, deux installations : chaque fois, quelqu'un a pensé à les prendre.

Un objet qu'on emporte

Le reste de l'histoire n'est pas discuté, et c'est peut-être le plus remarquable. Elles sont aujourd'hui à la synagogue Paradesi, où on les conserve encore.

Pendant des siècles, elles ont valu titre au sens strict : on les sortait, on les montrait — aux autorités locales, aux Portugais, aux Néerlandais, aux voyageurs européens qui doutaient qu'il pût y avoir des juifs si loin. La preuve était là, gravée, et personne n'avait à croire sur parole.

La mémoire en métal

Beaucoup de communautés fondent leur mémoire sur un livre : un texte qu'on recopie, qu'on commente, et qui se remplace s'il brûle. Celle-ci l'a fondée sur deux feuilles de cuivre qui ne se recopient pas et qui, si on les perd, ne se remplacent par rien.

C'est un document dont on peut discuter la date sans jamais douter qu'il ait été, mille ans durant, la chose la plus précieuse de la maison.