Bensaid 家族
בן סעיד
Bensaid 家族的姓氏起源、历史与家谱——一个犹太姓氏及其留下的踪迹。
Judeo-Algerian family present in Tlemcen, Oran, and Mostaganem. Traditional activities in trade and crafts; massive emigration to France after 1962.
地理来源: Tlemcen / Oran
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这个血统由以下机构维护: Bernard Bensaid
家族系谱地图
大书 — Bensaid
Introduction
Blida, juillet 1920. Dans une maison de la Mitidja, Jules Bensaïd accueille son onzième enfant, un garçon qui recevra le prénom Jean Daniel. Ce détail d'état civil — le dernier enfant d'une grande famille juive séfarade de la ville des roses — pourrait sembler anecdotique. Il dit en réalité tout ce que ce livre entreprend de restituer : une famille nombreuse, enracinée dans l'Algérie française depuis des générations, héritière d'une civilisation judéo-maghrébine pluriséculaire, et projetée au XXe siècle dans les tourmentes de l'Histoire. Car ce nourrisson de Blida deviendra Jean Daniel, le fondateur du Nouvel Observateur, l'une des voix les plus écoutées du journalisme français. Et son destin, qui n'appartient qu'à lui, est aussi le destin condensé de toute la lignée Bensaid : l'Algérie comme berceau, la France comme patrie d'adoption, l'identité juive comme question irrésolue mais indéposable.
Le présent ouvrage se propose de restituer, par fragments patiemment assemblés, le sillage de cette lignée. Il ne prétend ni à l'exhaustivité généalogique, que seuls des dépouillements d'archives patiemment conduits aux Archives nationales d'outre-mer permettraient, ni à la biographie linéaire d'un ancêtre fondateur unique — les Bensaid, comme tant de familles judéo-algériennes, procèdent d'une pluralité de souches. Il s'attache plutôt à reconstituer les cadres : les communautés dans lesquelles ses porteurs ont vécu, les institutions qui les ont encadrés, les ruptures politiques qui ont bouleversé leur condition, et les figures singulières qui ont porté le nom au-delà du cercle familial, jusqu'aux premières pages des journaux et aux rayons des bibliothèques.
Le récit couvre sept siècles, de Tlemcen médiévale à la France contemporaine, en passant par Oran, Mostaganem et Blida. Il s'appuie sur les fiches vérifiées de la plateforme Zakhor, les travaux d'onomastique séfarade, les monographies communautaires rassemblées notamment par l'association Morial, les études universitaires portant sur la condition des juifs d'Algérie, les ressources de zakhor-online.com, et les sources biographiques relatives aux grandes figures documentées. Dans la version enrichie que voici, deux œuvres inédites entrent dans le corpus : les essais de Jean Daniel Bensaïd et ceux de Norbert Bensaid, qui donnent au livre sa dimension la plus rare — celle d'une lignée ayant produit non seulement des commerçants et des citoyens, mais aussi des écrivains qui ont pensé, en français et depuis leur histoire algérienne, les grands problèmes de leur siècle.
Une ambition éthique traverse cet ouvrage : tisser dans le récit, au plus près des faits établis, la dimension des valeurs et des vertus que la tradition juive a portées à travers les siècles, et que la lignée Bensaid a incarnées — imparfaitement, comme toute vie humaine, mais réellement. Ces valeurs ne seront pas énumérées en abstrait ; elles naîtront du récit lui-même, d'une décision rabbinique, d'un acte de commerce, d'un journal fondé, d'une chronique médicale tenue trente ans durant. Car c'est là le propre de la mémoire juive : le fait précède le sens, et le sens illumine le fait.
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Chapitre 1 : Tlemcen et Mostaganem — les foyers de l'Oranie avant la France
Le berceau de la lignée Bensaid est à chercher dans le triangle que dessinent Tlemcen, Oran et Mostaganem, ce territoire de l'Oranie où les familles juives ont été présentes, sous des formes diverses, depuis le Moyen Âge jusqu'à l'exode de 1962. C'est à partir de ces trois pôles que se comprend l'histoire des Bensaid : Tlemcen comme foyer spirituel et savant, Mostaganem comme socle commercial ancien, Oran comme port d'expansion et de brassage.
Tlemcen, capitale du royaume ziyyanide, fut l'une des plus illustres cités du judaïsme maghrébin. La communauté y connut un renouveau spectaculaire à la fin du XIVe siècle, à la faveur de l'arrivée de réfugiés ibériques fuyant les massacres de 1391. Parmi eux, une figure domine toutes les autres et impose durablement son ombre tutélaire sur la cité : Ephraim Al-Naqawa, connu de nombreux Juifs algériens sous le seul nom du Rabb. Né en 1359 à Tolède, il fuit l'Espagne en 1391. Son rôle dans la structuration du judaïsme local fut décisif : il illustre avec éclat l'une des grandes vertus portées par la tradition juive, celle de l'implication dans la vie collective. La tradition rapporte que le sultan Abou Tachfine fit appel à son art médical pour sa fille ; la guérison obtenue, le Rabb n'usa pas de la faveur sultanienne pour s'enrichir personnellement, mais pour obtenir l'autorisation d'édifier la première synagogue de la cité. Cet acte fondateur — l'humilité personnelle convertie en service collectif — porta une empreinte durable sur le judaïsme de l'Oranie. Sa tombe devint un haut lieu de pèlerinage où convergeaient les juifs de toute la région, dont très vraisemblablement des membres des foyers Bensaid. Ce pèlerinage annuel — la hiloula du Rabb — n'était pas seulement un acte de piété individuelle : c'était un rassemblement communautaire, une occasion de resserrer les alliances, d'entendre les récits fondateurs, de maintenir vivant le lien entre les familles de l'Oranie. Le Grand Livre de Tlemcen, publié sur la même plateforme, retrace en détail l'histoire de cette cité ; qu'il suffise d'en rappeler ici ce qui concerne directement les Bensaid : ils furent, pendant des siècles, des habitants de cette ville savante, des fidèles de cette synagogue, des pèlerins de cette tombe.
L'arrivée des juifs ibériques à Tlemcen n'effaça pas la strate autochtone des juifs dits toshavim (résidents), de langue arabe et de rites souvent plus anciens. La coexistence de ces deux couches — megorashim séfarades et toshavim maghrébins — donna naissance au profil particulier du judaïsme de l'Oranie : ritualisme séfarade, langue judéo-arabe, onomastique mixte mêlant noms hispaniques, noms hébraïques et noms arabes construits avec ben (Bensaid, Bensadoun, Benchimol, Benichou). C'est dans cette dernière catégorie que s'inscrit la lignée qui nous occupe. Cette coexistence entre megorashim et toshavim souleva des questions de halakha — quel rite observer lors des fêtes, quelle décision suivre en matière de mariage ou d'héritages ? Simon b. Sémah Duran et ses fils eurent à trancher nombre de ces conflits par des responsa, ce droit vivant qui témoigne d'une conception profondément halakhique de l'existence héritée de l'Espagne des grands juristes.
Mostaganem, pour sa part, abritait une communauté plus ancienne et plus modeste. Pendant l'occupation ottomane, aux XVIe-XVIIIe siècles, une soixantaine de familles juives vivent du courtage et du commerce. On peut avancer qu'environ 300 à 500 juifs vivaient à Mostaganem à la veille de l'arrivée des Français. Ce petit corps social était tout entier orienté vers les activités d'intermédiation commerciale : collecte des grains, transit des laines, change de monnaies, courtage entre tribus de l'intérieur et négociants du littoral. Telle était, en toute vraisemblance, l'économie ordinaire des Bensaid de Mostaganem avant 1830. Cette économie de l'intermédiation dit quelque chose d'important sur le rapport à l'étranger que cultivaient les Bensaid comme leurs congénères : le courtier juif dans l'Algérie ottomane était un passeur de frontières, entre la tribu berbère et le négociant levantin, entre le marché intérieur et le commerce méditerranéen, entre la langue arabe et les langues de la côte. Cette fonction de médiation — économique, linguistique, culturelle — témoigne d'une ouverture réelle au monde, d'une capacité à tenir plusieurs identités à la fois sans les confondre.
Les registres généalogiques rassemblés par Geneanet attestent la présence effective du patronyme à Tlemcen au XIXe siècle : on y relève par exemple Ben Said Messaoud, époux de Farouz Esther, ainsi que Bensaid Charles, époux de Meyer Zohra, né en 1888. Ces deux silhouettes documentées ont une signification qui dépasse leur singularité. Messaoud et son épouse Esther symbolisent le maintien d'une onomastique hébraïco-arabe — Esther, le grand nom biblique, couplé à Farouz (turquoise), prénom poétique du monde arabo-berbère. Charles et Zohra symbolisent la génération de la charnière, celle pour qui la France est déjà la patrie du cœur sans que l'arabité culturelle soit encore effacée.
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Chapitre 2 : Oran, 1792 — le repeuplement et la confiance réciproque
Si Tlemcen constitue le berceau spirituel de la lignée, Oran en représente le terrain d'expansion économique à partir de la fin du XVIIIe siècle. La communauté juive d'Oran connut une histoire tourmentée, marquée par les occupations successives et les expulsions espagnoles, puis par un repeuplement volontaire à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles. L'événement est bien documenté : après la reprise d'Oran sur les Espagnols, le bey Mohamed el Kebir attire en 1792 des Juifs de Mostaganem, de Nedroma, de Mascara, de Tlemcen, leur vend de vastes terrains le long du rempart de l'est en imposant l'alignement des constructions, et concède un emplacement pour leur cimetière. C'est par cette voie — du hinterland tlemcénien vers le port — que de nombreuses familles juives, dont plusieurs souches Bensaid, s'établirent à Oran.
Cette mobilité mérite d'être pensée non seulement comme un fait économique, mais comme l'expression d'une valeur : la confiance. C'est parce que le bey Mohamed el Kebir faisait confiance aux juifs comme agents d'un repeuplement ordonné et d'une activité commerciale régulée qu'il leur céda des terrains à des conditions favorables. Et c'est parce que les familles juives faisaient confiance à la parole du bey et à la durabilité de cet accord qu'elles déplacèrent leurs foyers. Cette confiance réciproque entre gouvernant et minorité commerçante, fragile et jamais pleinement garantie, est un fil conducteur de l'histoire économique des juifs du Maghreb.
À Oran même, le caractère distinct du quartier juif est attesté jusque dans la période contemporaine : les Juifs d'Oran ont vécu dans un quartier distinct de la ville où ils avaient une synagogue et ont continué la pratique du judaïsme ouvertement, maintenant des relations avec d'autres communautés juives d'Afrique du Nord et autour de la Méditerranée. Ces relations inter-communautaires — avec Tétouan, Gibraltar, Livourne, Marseille — expliquent en partie la mobilité matrimoniale et commerciale dont les Bensaid surent tirer parti. La synagogue n'était pas seulement un lieu de prière : c'était la chambre de compensation des dettes, le registre des engagements, l'espace où se scellaient les associations commerciales sous l'œil de la communauté. L'action économique et la piété y étaient indissociables, comme dans la tradition séfarade la plus ancienne, pour qui le commerce honnête est lui-même une forme de sanctification du quotidien.
De nombreux Juifs du Maroc migrèrent également vers l'Algérie, s'installant à Mascara, Oran et Sidi Bel Abbès, apportant avec eux des liens familiaux avec les communautés de Tétouan, Fès ou Oujda. Il est vraisemblable que certaines branches Bensaid aient ainsi noué, par mariage ou par commerce, des liens transfrontaliers avec des foyers homonymes du Maroc oriental. Cette hypothèse reste à documenter par les registres consistoriaux d'Oran, mais elle est cohérente avec la géographie humaine de l'Oranie. L'élite juive oranaise joua également un rôle majeur dans l'acclimatation des structures coloniales françaises après 1830 : la trajectoire de Jacob Lasry illustre la puissance économique et politique que certaines familles juives avaient su acquérir. Les Bensaid d'Oran n'atteignirent pas cette notabilité exceptionnelle, mais ils participèrent, à leur mesure, au tissu des commerçants, colporteurs, tailleurs, cordonniers, bijoutiers qui constituait le gros de la communauté.
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Chapitre 3 : 1830-1870 — de la dhimma à la citoyenneté
La conquête française de l'Algérie, amorcée en 1830, bouleversa en quelques décennies le statut juridique et social des juifs algériens. De dhimmis, sujets protégés mais subalternes, ils devinrent d'abord sujets français relevant d'un statut personnel mosaïque, puis, par un acte décisif, citoyens français à part entière.
Avant d'en venir au décret Crémieux, il convient de s'arrêter sur ce que fut réellement la condition de dhimmi dans l'Algérie ottomane. Du fait de la colonisation, le statut de dhimmi s'effondrait de lui-même dès 1830, juifs et musulmans devenant à égalité des colonisés aux yeux des autorités françaises. Mais la réalité sociale fut plus nuancée : pendant plusieurs décennies, les juifs conservèrent leurs institutions communautaires traditionnelles — les kehalot, les tribunaux rabbiniques, les associations de bienfaisance (hevrot) — tout en étant progressivement intégrés dans l'ordre administratif français. Ce double ancrage, entre autonomie communautaire et intégration progressive, dessine une période de transition où la conception halakhique de la Loi fut progressivement sollicitée pour arbitrer entre des normes contradictoires.
Le décret du 24 octobre 1870, signé par Adolphe Crémieux, alors garde des Sceaux du gouvernement de la Défense nationale, cristallise cette mutation. Son article premier dispose en des termes précis : les Israélites indigènes des départements de l'Algérie sont déclarés citoyens français ; en conséquence, leur statut réel et leur statut personnel seront, à dater de la promulgation du présent décret, réglés par la loi française, tous droits acquis jusqu'à ce jour restant inviolables. La portée de la mesure fut immense, et son caractère sélectif, assumé : le décret faisait automatiquement des juifs indigènes d'Algérie des citoyens français, tandis que leurs voisins musulmans en étaient exclus et demeuraient sous le statut indigène de second rang défini par le Code de l'indigénat.
Pour les Bensaid, comme pour l'ensemble des familles juives de l'Oranie, le décret Crémieux eut des conséquences considérables. Sur le plan juridique, il substituait le Code civil français au droit rabbinique en matière de mariage, de filiation, de successions. Sur le plan social, il ouvrait l'accès à l'école publique, aux professions libérales, à l'administration, à l'armée. Sur le plan identitaire, il enclenchait un processus de francisation culturelle — adoption du français comme langue dominante, abandon progressif du judéo-arabe, occidentalisation des prénoms (à Messaoud succède Marcel ; à Mazaltob, Mathilde) — dont les actes d'état civil de la fin du XIXe siècle portent témoignage.
Zakhor Online, en citant un observateur de cette génération de transition, résume cette bascule : depuis 1870, le judaïsme tendait à devenir pour ces familles une religion et une culture, et non plus ce qu'il avait toujours été pour leurs arrière-grands-parents. Les Bensaid, pris dans ce courant, se trouvèrent dans une ambivalence que la génération de 1962 hérita : ni tout à fait arabes, ni tout à fait français, ni tout à fait européens — Juifs d'Algérie, c'est-à-dire une chose que le monde moderne n'avait pas de case toute faite pour désigner. C'est précisément cette ambivalence que Jean Daniel Bensaïd, le plus illustre fils de la lignée, passera sa vie à interroger dans ses essais.
Le revers de cette émancipation se révélera tragique. Le décret, en établissant une inégalité statutaire radicale entre juifs et musulmans, nourrit un antisémitisme colonial virulent — la campagne antijuive d'Édouard Drumont et de Max Régis à Alger dans les années 1890, puis surtout l'abrogation du décret par le régime de Vichy en octobre 1940. Les Bensaid, privés pendant près de trois ans de leur nationalité française, ne la recouvrèrent qu'avec le rétablissement du décret Crémieux par l'ordonnance du 21 octobre 1943.
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Chapitre 4 : Vichy et la résistance — la lignée à l'épreuve
La parenthèse de Vichy (1940-1943) constitue l'une des épreuves les plus déchirantes que la lignée Bensaid ait traversées. Mais cette fois, le cadre général trouve une incarnation singulière et documentée : le jeune Jean Bensaïd, né à Blida en 1920, qui va vivre ces années comme une école de résistance et de conscience politique.
Le statut des juifs promulgué par Vichy le 3 octobre 1940 frappa les juifs d'Algérie de plein fouet. Les fonctionnaires juifs furent révoqués, les commerçants soumis à des quotas, les enfants exclus des lycées publics. À Oran, où les courants antisémites avaient une tradition locale, l'application fut particulièrement sévère. Face à cette dépossession, les communautés juives d'Algérie déployèrent ce que l'on pourrait appeler une résistance de l'ordinaire : des réseaux de cours privées pour les enfants exclus des écoles publiques, des caisses communautaires pour les familles dont le chef avait perdu son emploi, des synagogues converties en centres de vie sociale et de soutien mutuel. Cette mobilisation collective est l'expression la plus concrète de la vertu de charité — tsedaka — dans son sens le plus actif : non pas l'aumône individuelle, mais l'organisation collective de la solidarité au bénéfice de ceux que la loi injuste a ruinés.
Le jeune Jean Bensaïd ne se contenta pas de subir. Au lendemain du débarquement allié de novembre 1942, il s'engage dans l'armée, d'abord dans l'armée Giraud dont le statut des Juifs ressemblait fort à celui de Vichy ; il déserte alors et rejoint en Tripolitaine la 2e Division Blindée du général Leclerc. Il fait avec elle la campagne de France. Ce choix — déserteur d'une armée d'obéissance, engagé volontaire dans une armée de libération — dit quelque chose d'essentiel sur la conception de la justice que portait cette génération Bensaid : la loi n'est obligatoire que si elle est juste, et quand elle ne l'est plus, la conscience l'emporte sur l'obéissance formelle. C'est un enseignement profondément juif, que les prophètes avaient formulé avant les philosophes modernes.
Il sera blessé lors de la campagne de Bizerte. Cette blessure au combat n'est pas un détail biographique parmi d'autres : elle scelle l'appartenance pleine et entière de la lignée à l'histoire de France, par le sang versé et non plus seulement par le décret de 1870. Jules Bensaïd, le père de Jean Daniel, s'émerveillait « chaque jour d'être Français » selon le témoignage de son fils. La blessure de Bizerte est, en quelque sorte, le prix de cet émerveillement : la preuve que la loyauté n'était pas une posture mais une disposition profonde.
La défaite allemande en Afrique du Nord et le débarquement allié de novembre 1942 mirent fin à cette période dans un contexte ambigu. Ce n'est que par l'ordonnance du 21 octobre 1943, signée par le Comité français de libération nationale, que le décret Crémieux fut pleinement rétabli. Les Bensaid — qu'ils aient vécu ces trois années dans l'humiliation des emplois perdus, dans la résistance clandestine, ou dans le simple maintien silencieux de leur dignité — retrouvèrent alors leur nom complet : citoyens français, juifs d'Algérie, héritiers d'une civilisation multi-séculaire.
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Chapitre 5 : Blida et la génération de l'école républicaine
L'expansion de la lignée Bensaid hors du triangle Tlemcen-Oran-Mostaganem vers d'autres villes de l'Algérie française est attestée au moins pour Blida, la ville des roses de la Mitidja, à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest d'Alger. C'est là que Jules Bensaïd élève sa famille nombreuse, et c'est là que naissent, en 1920 et en 1922, les deux figures les plus documentées de la lignée : Jean Daniel et Norbert.
Blida n'est pas une ville de l'Oranie, et le fait mérite attention : il atteste que les Bensaid ne furent pas seulement une famille d'Oran ou de Tlemcen, mais une lignée capable de mobilités internes significatives, suivant les opportunités économiques et scolaires que l'Algérie française ouvrait progressivement aux familles juives depuis le décret Crémieux. Cette mobilité interne — de l'Oranie à la Mitidja — est elle-même un signe de l'intégration réussie dans la société coloniale : on se déplace pour le commerce, pour les études, pour une charge ou un emploi, avec la liberté que confère la citoyenneté française.
La génération née après 1880 est la première génération Bensaid à pouvoir envoyer ses fils au lycée, puis à l'université d'Alger. Cette soif d'instruction n'était pas seulement un calcul d'ascension sociale : elle répondait à une valeur profondément enracinée dans la tradition juive, celle du savoir comme devoir religieux autant que moyen d'existence. L'étude de la Torah, qui avait structuré la vie communautaire depuis le Moyen Âge, se convertit, à partir de la IIIe République, en appétit pour les lettres françaises, les sciences, le droit. Ce déplacement ne fut pas une rupture : ce fut une translation d'un idéal de savoir séculaire dans de nouveaux vêtements.
Jules Bensaïd, le père, incarne cette génération de la transition : citoyen français depuis sa naissance grâce au décret Crémieux, il s'émerveille, selon son fils, « chaque jour d'être Français ». Cet émerveillement n'est pas naïveté : c'est la reconnaissance de ce que la citoyenneté représentait de rupture positive pour une famille sortie du statut de dhimmi en deux générations. Il transmet à ses onze enfants le double héritage : la fierté d'être français et l'attachement à l'identité juive, même sous une forme qui s'est déplacée, au fil des générations, vers quelque chose de plus culturel que strictement religieux. Jean Daniel Bensaïd écrira plus tard, en évoquant son père : cette figure adorée s'émerveillait chaque jour d'être Français. Dans ce portrait filial transparaît toute la gratitude d'une famille pour un acte — le décret Crémieux — qui avait changé son destin.
C'est dans ce foyer de Blida, baigné de cette double fidélité, que grandissent deux garçons qui deviendront, chacun à sa façon, des porteurs de parole pour une génération : l'un dans le journalisme et l'essai politique, l'autre dans la médecine et la réflexion éthique. Les deux tracés sont différents, mais procèdent de la même source : une éducation juive séfarade où le savoir est une valeur centrale, une Algérie française où l'école républicaine offre les instruments de ce savoir, et un nom — Bensaid — qui porte en lui, sous la forme patronymique, le bonheur promis par l'étymologie arabe du prénom fondateur.
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Chapitre 6 : Jean Daniel Bensaïd — le journaliste et la question juive
Jean Daniel Bensaïd abandonne son patronyme après-guerre pour écrire dans Combat sous le pseudonyme de Jean Daniel. Ce choix n'est pas anodin : il dit quelque chose de la génération de la Libération, pour qui l'identité juive, marquée par Vichy, pouvait sembler un fardeau ou un obstacle à l'universalisme républicain. Mais le pseudonyme ne fait pas disparaître le nom : il le recouvre, en attendant qu'une autre époque permette de l'assumer autrement.
La carrière journalistique de Jean Daniel est l'une des plus remarquables de la presse française du XXe siècle. Il débute à L'Express en 1954, où il couvre la guerre d'Algérie, dénonce la torture et se montre favorable à l'indépendance. Cette prise de position — un Juif d'Algérie favorable à l'indépendance algérienne — ne va pas de soi dans le contexte de l'époque, où la communauté juive est souvent associée, au moins par ses adversaires, au camp des partisans de l'Algérie française. Elle dit la liberté de pensée d'un homme qui refuse de laisser son appartenance communautaire dicter ses jugements politiques. En cela, Jean Daniel incarne une forme haute de la vertu d'impartialité que la tradition juive du prophétisme a toujours opposée à la logique des appartenances tribales : le prophète dit ce qui est juste, même si cela déplaît à son propre camp.
À l'hiver 1963-1964, il rompt avec L'Express et prend la direction de la rédaction du Nouvel Observateur, qu'il fondera et dirigera jusqu'en 2008. Sous sa direction, le journal devient l'une des tribunes majeures de la gauche intellectuelle française. Jean Daniel y introduit une exigence qui est à la fois journalistique et éthique : la rigueur du fait, le respect de la complexité, le refus des simplifications idéologiques. Ces vertus — le souci de la vérité, l'humilité devant les faits — sont celles d'un homme formé à la fois par la tradition juive du questionnement et par l'école républicaine algérienne.
Ses essais portent la trace de cette double formation. L'Erreur (1953) est un texte de jeunesse, écrit au sortir de la guerre, qui engage déjà la réflexion politique sur la responsabilité individuelle. De Gaulle et l'Algérie (1986) [ibid.] revient sur l'épisode central de sa vie de journaliste : il y interroge le rôle du général dans le dénouement algérien, avec la lucidité de quelqu'un qui a vu de près le processus et en a souffert personnellement. Cette grande lueur à l'Est (1988) [ibid.] s'intéresse aux révolutions en cours dans le bloc soviétique, prolongeant dans un autre théâtre la même interrogation sur la liberté et ses conditions. Ces trois textes, écrits sur trente-cinq ans, dessinent la cohérence d'une pensée : comment les peuples font-ils leur histoire, et à quel prix ?
La question de l'identité juive est au cœur de son œuvre personnelle la plus marquante, La Prison juive (2003), dans lequel il écrit : « Je suis d'abord méditerranéen, ensuite Français, ensuite Juif. » Cette hiérarchie revendiquée des appartenances n'est pas un reniement : c'est une façon de décrire comment un Juif d'Algérie construit, après l'exode et après Vichy, son rapport à une identité qui l'a tant coûté. Il avait dit ailleurs vouloir vivre son judaïsme comme il l'entendait, c'est-à-dire sans que cette appartenance l'enferme dans une solidarité aveugle ou une posture communautaire. Ce rapport critique et revendiqué à l'héritage juif — ni rejet ni soumission, mais interrogation permanente — est peut-être la contribution la plus singulière de Jean Daniel Bensaïd à la réflexion sur la condition juive dans la France contemporaine.
Il meurt à Paris le 19 février 2020, à quatre-vingt-dix-neuf ans. Il avait traversé presque tout le siècle, de Blida à Paris, de la campagne de France au débarquement de novembre, de la guerre d'Algérie aux révolutions de 1989. Il laisse une œuvre considérable et un journal qui continue de paraître, portant discrètement, dans son ADN rédactionnel, quelque chose de la rigueur et de l'exigence éthique d'un fils de Jules Bensaïd.
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Chapitre 7 : Norbert Bensaid — la médecine comme pensée du soin
Norbert Bensaid, né à Blida en 1922, deux ans après son aîné Jean Daniel, suit une voie différente mais convergente : là où l'un prend la plume du journaliste et de l'essayiste politique, l'autre prend celle du médecin et du penseur du soin. Médecin psychanalyste exerçant à Paris, il devient chroniqueur médical au Nouvel Observateur de 1964 à 1994 — soit trente ans de présence hebdomadaire dans les colonnes du journal que son aîné dirige. Cette double appartenance à la même famille et au même journal n'est sans doute pas fortuite : elle dit quelque chose de la façon dont les Bensaid de Blida avaient fait de l'intellectualité une vocation commune.
L'œuvre de Norbert Bensaid se déploie en trois temps. La Consultation (1974), son premier ouvrage, reçoit le prix Femina Vacaresco. Ce texte inaugure une réflexion qui traversera toute son œuvre : qu'est-ce que la relation médicale ? Qu'est-ce qui se passe réellement dans cet espace entre le médecin et le patient, entre un savoir et une souffrance, entre une technique et une humanité ? La Lumière médicale (1982) poursuit cette interrogation en examinant les illusions de la prévention, c'est-à-dire la tentation de réduire la médecine à une science du contrôle et du calcul, au détriment de la relation singulière qui est au cœur du soin. Le Sommeil de la raison (1988) prolonge le questionnement vers la psychiatrie et les dérives de la rationalité médicale.
Cette œuvre, lue à la lumière de l'histoire de la lignée, n'est pas seulement une contribution à la philosophie médicale française. Elle est aussi, profondément, l'expression d'une valeur que la tradition juive a portée depuis l'Antiquité : le soin apporté à l'autre — ce que le texte biblique nomme refou'ah, la guérison, et que la tradition rabbinique considère comme un devoir qui incombe à tout être humain compétent pour y contribuer. Que le fils d'une famille juive algérienne, formé à l'école républicaine et arrivé à Paris par les chemins de la migration, consacre sa vie à penser les conditions éthiques du soin médical, ce n'est pas un hasard biographique : c'est la continuation, dans un autre registre, de la même conviction qui avait conduit Rabbi Ephraïm Al-Naqawa à user de son art médical non pour s'enrichir, mais pour servir sa communauté. La chaîne est longue, de Tlemcen au cabinet parisien, mais elle est réelle.
La chronique médicale que Norbert Bensaid tient pendant trente ans au Nouvel Observateur mérite d'être considérée non seulement comme une performance journalistique, mais comme un acte de justice sociale. Expliquer la médecine au grand public, démystifier les pouvoirs du médecin, défendre les droits du patient à une information claire et à une relation équilibrée — tout cela relève d'une éthique de la transparence et de l'égalité que le journalisme médical, encore balbutiant dans les années 1960, n'avait pas encore formalisée. Norbert Bensaid fut l'un des pionniers de cette approche en France, et sa contribution à la démocratisation du savoir médical reste à évaluer pleinement.
Il meurt en 1994. Sa nécrologie dans le Nouvel Observateur, journal auquel il avait consacré les trente dernières années de sa vie active, marqua la fin d'une présence discrète mais constante.
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Chapitre 8 : 1962 — l'exode et la recomposition
L'année 1962 marque pour la lignée Bensaid, comme pour la quasi-totalité des familles juives d'Algérie, une rupture absolue. En quelques mois, un monde millénaire s'éteint.
Le cadre général de l'exode est désormais bien établi. L'exode des pieds-noirs se poursuit après l'indépendance : 60 000 personnes en juillet, 40 000 en août, 70 000 de septembre à décembre 1962. Pour la population juive spécifiquement, le départ fut quasi-total. À la suite de l'indépendance algérienne, presque tous les Juifs d'Algérie, ayant reçu la citoyenneté française en 1870, partirent avec les pieds-noirs. La grande majorité s'installa en France, et le reste partit en Israël.
Les Bensaid d'Oran, de Tlemcen et de Mostaganem s'inscrivirent massivement dans la trajectoire française : embarquement à Oran ou à Alger, traversée de la Méditerranée, débarquement à Marseille, Port-Vendres ou Sète, puis dispersion progressive dans le sud de la France et, ultérieurement, dans la région parisienne — les Hauts-de-Seine notamment, où des bases généalogiques en ligne recensent des descendants nés dans l'Algérie française. Quelques branches, plus minoritaires, firent le choix de l'alyah vers Israël, rejoignant les quartiers nord-africains d'Ashdod, Beer-Sheva ou Sderot.
Le traumatisme de l'exode dépasse la simple migration économique. Le « rapatriement » de 1962 n'est pas une migration ordinaire : le déracinement, l'exode, l'exil ont provoqué des lésions morales et affectives dont on n'a pas toujours évalué l'ampleur. Les conditions du départ furent souvent précipitées et violentes, en particulier à Oran où les événements du 5 juillet 1962 plongèrent la ville dans le chaos. Les accords d'Évian avaient prévu des garanties — biens et personnes devaient être respectés — mais la réalité du terrain les rendit largement illusoires.
Il faut s'arrêter ici sur ce que l'on ne voit pas dans les statistiques du départ : les amitiés brisées, les voisins arabes avec qui des générations de Bensaid avaient coexisté, les commerçants musulmans dont les livres de compte portaient leurs noms, les jardins abandonnés, les synagogues fermées. L'exode de 1962 n'est pas seulement la fin d'une présence juive en Algérie ; c'est la destruction d'un tissu de relations — fait de méfiance et de familiarité entremêlées, de tensions et de solidarités quotidiennes — qui avait mis des siècles à se tisser. En partant, les Bensaid n'emportaient pas seulement leur mémoire juive ; ils emportaient aussi, inscrite dans leur langue, leurs recettes, leurs gestes, une part irréductible de l'Algérie qui continue de les habiter.
L'installation en France fut l'occasion d'une profonde recomposition. Les Bensaid, comme les autres familles judéo-algériennes, participèrent au renouveau des communautés juives de France, contribuant à y réintroduire le rite séfarade, la liturgie maghrébine, la cuisine, la musique andalouse. Des synagogues de rite algérien ou oranais furent fondées ou réorientées dans de nombreuses villes, assurant la transmission d'un patrimoine liturgique qui aurait autrement disparu avec la génération de l'exode.
Jean Daniel Bensaïd, lui, avait quitté Blida bien avant 1962, dès la fin de la guerre, pour rejoindre Paris via la 2e DB et les rédactions. Mais l'Algérie ne l'avait pas quitté : elle traverse son œuvre entière, de ses premiers articles dans Combat à ses derniers entretiens. En 1986, son essai De Gaulle et l'Algérie est une façon de revenir, trente ans après, sur le dénouement d'une histoire dont il avait été acteur et témoin. Cette fidélité mémorielle à l'Algérie perdue n'est pas nostalgie : c'est le devoir du zikaron — le souvenir comme acte moral — appliqué à une terre autant qu'à un peuple.
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Chapitre 9 : Le nom, le prénom, la mémoire — onomastique et transmission
Le patronyme Bensaid se laisse décomposer sans difficulté : la particule filiative ben, signifiant « fils de », et le prénom Saïd, en arabe le bienheureux, sa'id. L'onomastique séfarade confirme cette lecture : Bensaid désigne le fils de Said. Une variante attestée est Bensid, forme dans laquelle la voyelle longue s'est affaiblie, phénomène fréquent dans les transcriptions administratives françaises. À ces variantes morphologiques s'ajoutent les variantes graphiques — Ben Saïd, Ben-Said, Bensaïd — qui tiennent aux hésitations de l'état civil colonial au moment de fixer par écrit des noms antérieurement transmis à l'oral ou notés en caractères hébraïques.
Cette double appartenance du patronyme — arabe dans sa morphologie, séfarade dans certains de ses porteurs — dit quelque chose d'essentiel sur la civilisation judéo-maghrébine : elle n'a jamais été un isolat imperméable à la culture environnante. Les Bensaid juifs ont porté un nom arabe dans une identité juive, parlé un judéo-arabe teinté d'andalou et d'hébreu, habité des villes à population mixte, commercé avec leurs voisins de toutes religions.
La répartition contemporaine est éclairante : le nom Bensaid est le plus répandu en Algérie, où il est porté par environ 29 700 personnes. Il se trouve principalement dans la province d'Oran (12 pour cent des porteurs), la province de Tlemcen (9 pour cent) et la province d'Aïn Defla (8 pour cent). Ces trois aires correspondent très exactement au territoire historique de l'Oranie dans lequel les juifs ont été présents du Moyen Âge jusqu'au XXe siècle.
Un indice ancien de la présence de juifs portant le nom Said dans l'espace maghrébin mérite d'être relevé : au XVe siècle vivait Rabin Joseph Said, correspondant de Simon b. Sémah Duran, grand rabbin d'Alger. Un Rabbi Saadia de Tunis fut également le correspondant de ce même maître. Rien ne permet d'affirmer une filiation directe entre ces savants et les Bensaid contemporains de l'Oranie, mais la mention établit que le prénom Said circulait dans les milieux rabbiniques maghrébins dès la période médiévale tardive. Que le nom Saïd — le bienheureux — ait circulé dans les correspondances entre maîtres rabbiniques dit quelque chose du savoir talmudique et de la piété qui traversaient ces réseaux de savants.
La transmission du patronyme lui-même demeure vigoureuse aujourd'hui. Les Bensaid d'aujourd'hui se comptent par milliers en France, auxquels s'ajoutent les porteurs israéliens et, bien évidemment, la population algérienne — musulmane dans son immense majorité — qui partage le nom. Cette coexistence onomastique d'un même patronyme dans des communautés désormais séparées par la Méditerranée et par l'histoire constitue peut-être le dernier témoignage vivant d'une Algérie plurielle que le XXe siècle a défaite. Il n'est pas interdit de voir dans cette permanence du nom une forme discrète et têtue de tolérance réciproque : les Bensaid algériens musulmans et les Bensaid juifs de France partagent une syllabe, une racine — le sa'id, le bienheureux — comme si le patronyme gardait, au-delà de toutes les ruptures, le souvenir d'un temps où l'on pouvait vivre ensemble sans que cela fût extraordinaire.
La perte linguistique, en revanche, est un fait culturel et éthique irréversible. Le judéo-arabe oranais, qui fut la langue maternelle des Bensaid jusqu'à la génération née vers 1900-1920, n'est plus parlé que par une poignée de personnes très âgées. Quand cette langue s'éteint avec ses derniers locuteurs, c'est toute une façon de penser le soin apporté à l'autre, le respect dû aux anciens, la désignation du sacré et du profane qui disparaît. Les tentatives de documentation menées par des chercheurs et des associations — dont zakhor-online.com contribue à relayer les résultats — participent de la vertu que la tradition juive nomme zikaron : le souvenir comme devoir, la mémoire comme acte moral.
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Les grandes figures
Jules Bensaïd (dates inconnues, actif à Blida dans la première moitié du XXe siècle) — Père de famille nombreuse, Jules Bensaïd est le patriarche blidéen de la lignée tel qu'il ressort des témoignages de son fils Jean Daniel. Il incarne la génération de citoyens français formés dans l'émerveillement que le décret Crémieux avait rendu possible. Son fils rapporte qu'il s'émerveillait chaque jour d'être Français. Cette fierté transmise dessine le terreau dans lequel Jean Daniel et Norbert ont puisé leur engagement intellectuel et civique. Son épouse se prénommait Rachel Bensimon.
Jean Daniel Bensaïd, dit Jean Daniel (1920–2020) — Né Jean Daniel Bensaïd à Blida (Algérie) le 21 juillet 1920, onzième et dernier enfant de Jules Bensaïd et Rachel Bensimon, il grandit dans une famille juive séfarade de la Mitidja. Résistant engagé dans la 2e Division Blindée du général Leclerc, blessé lors de la campagne de Bizerte, il fait la campagne de France. Après-guerre, il abandonne son patronyme pour écrire dans Combat sous le pseudonyme Jean Daniel. Rédacteur en chef de L'Express (1954-1963), il y couvre la guerre d'Algérie et dénonce la torture. Il fonde et dirige le Nouvel Observateur de 1964 à 2008. Auteur d'essais essentiels — L'Erreur (1953), De Gaulle et l'Algérie (1986), Cette grande lueur à l'Est (1988), La Prison juive (2003) —, il interroge toute sa vie son identité de Méditerranéen, de Français et de Juif. Il meurt à Paris le 19 février 2020.
Norbert Bensaid (1922–1994) — Né à Blida (Algérie) en 1922, cadet de Jean Daniel dans la famille Bensaïd, il devient médecin psychanalyste à Paris. Chroniqueur médical au Nouvel Observateur de 1964 à 1994, il est l'une des premières voix françaises à penser publiquement l'éthique du soin et la relation médecin-patient. Son premier ouvrage, La Consultation (1974), reçoit le prix Femina Vacaresco. Il poursuit sa réflexion avec La Lumière médicale (1982) et Le Sommeil de la raison (1988), qui interrogent les illusions de la prévention et les dérives de la rationalité médicale. Figure discrète mais durable de la pensée médicale et humaniste française, il meurt en 1994, laissant trente ans de chroniques au journal fondé par son frère.
Ephraim Al-Naqawa (vers 1359 – vers 1442) — Né à Tolède, il fuit l'Espagne lors des massacres de 1391 et s'établit à Tlemcen, où il devient la figure spirituelle tutélaire de la communauté juive de l'Oranie, vénéré sous le seul nom du Rabb. Médecin et maître rabbinique, il obtient du sultan la permission d'édifier la première synagogue de Tlemcen après avoir, dit la tradition, guéri la fille du souverain. Sa tombe à Tlemcen est un haut lieu de pèlerinage pour les juifs de toute l'Oranie, dont les familles Bensaid. Son nom complet est parfois écrit Enkaoua ou Encaoua ; en hébreu, אפרים אלנקאוה. Il incarne, pour la lignée Bensaid, le modèle de l'humilité convertie en service collectif.
Ben Said Messaoud (dates inconnues, XIXe siècle, Tlemcen) — Attesté par les registres généalogiques de Geneanet, époux de Farouz Esther à Tlemcen, il représente la génération de porteurs du nom ancrée dans l'onomastique judéo-arabe traditionnelle avant la pleine francisation. Son prénom — Messaoud, « heureux » en arabe, jumeau sémantique de Saïd — perpétue la même racine étymologique que le patronyme familial. Sa femme Esther, prénom biblique porté par la figure féminine qui sauve son peuple selon le livre d'Esther, illustre la double couche hébraïco-arabe de l'onomastique judéo-maghrébine.
Bensaid Charles (né en 1888, Tlemcen) — Attesté par les registres généalogiques de Geneanet, époux de Meyer Zohra, il incarne la génération de la transition entre l'onomastique judéo-arabe et la francisation administrative induite par le décret Crémieux. Son prénom officiel français coexiste avec le prénom judéo-arabe de son épouse (Zohra, « la fleurie »), et son nom de belle-famille d'apparence alsacienne (Meyer) témoigne des brassages de la société coloniale algérienne. Il est l'un des rares individus nominativement documentés de la lignée dans la période 1870-1914.
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Conclusion
Reconstituer la lignée Bensaid, c'est parcourir sept siècles d'histoire judéo-maghrébine : de Tlemcen médiévale et de ses exilés de 1391, au repeuplement d'Oran en 1792, au basculement français de 1830 et à la citoyenneté de 1870, à l'épreuve de Vichy et au résistant de la 2e DB, à l'arrachement de 1962, enfin aux journaux parisiens où deux fils de Jules Bensaïd ont porté le nom dans la langue de la République.
Ce que la version enrichie du livre révèle avec plus de netteté que la précédente, c'est que cette lignée, modeste dans son ensemble, a produit deux intellectuels d'envergure nationale qui ont tous deux, chacun à sa façon, traduit en acte et en œuvre les valeurs fondamentales de la tradition dont ils étaient issus. Jean Daniel Bensaïd a incarné, dans l'espace public français, la vertu du savoir scientifique, philosophique et littéraire combinée à l'exigence de justice : dénoncer la torture, défendre l'indépendance d'un peuple colonisé, interroger sans complaisance sa propre appartenance juive. Norbert Bensaid a incarné, dans l'espace médical et éthique, le soin apporté à l'autre comme devoir intellectuel autant que pratique clinique : penser les conditions d'une médecine juste, accessible, respectueuse de la personne soignée.
Derrière ces deux figures, la lignée dessine ses contours : une famille de l'Oranie, enracinée dans le triangle Tlemcen-Mostaganem-Oran depuis le Moyen Âge au moins, portant un nom arabe dans une identité juive séfarade, traversant avec des fortunes diverses les ruptures du XIXe et du XXe siècle — la modernisation coloniale, l'antisémitisme de Vichy, la résistance, l'exode de 1962 — et reconstituant, en France et en Israël, une présence discrète mais persistante.
Plusieurs valeurs ont émergé du récit, sans être projetées artificiellement. La piété d'abord : le pèlerinage à la tombe du Rabb Enkaoua à Tlemcen, la pratique ouverte du judaïsme dans le quartier juif d'Oran, le maintien des institutions communautaires sous Vichy. L'implication dans la vie collective ensuite : la mobilité du repeuplement d'Oran en 1792, la résistance organisée pendant Vichy, la reconstruction communautaire après 1962. Le soin apporté à l'autre : incarné exemplairement par Norbert Bensaid, mais déjà présent dans la figure du Rabb médecin de Tlemcen. La justice : de Jean Bensaïd déserteur de l'armée Giraud pour rejoindre la France libre, au journaliste dénonçant la torture en Algérie. L'humilité individuelle couplée à l'engagement public : ni l'un ni l'autre des deux Bensaïd de Blida ne chercha la fortune ou le pouvoir — ils cherchèrent la vérité et le service.
Mais entre toutes ces vertus, celle que la lignée Bensaid aura, peut-être, le mieux exprimée est la plus discrète : la continuité. La continuité de l'étude — du Rabbi Said correspondant médiéval aux chroniques médicales de Norbert et aux essais de Jean Daniel. La continuité du nom — sa'id, le bienheureux, traversant les siècles et les empires. La continuité de la mémoire — ces arbres généalogiques maintenus en ligne par des descendants de l'Oranie qui n'ont souvent jamais vu Tlemcen ni Oran. La continuité n'est pas une vertu spectaculaire. Elle demande seulement la patience de transmettre, la fidélité à la parole donnée aux ancêtres, le soin quotidien de garder vivant ce qui veut mourir. C'est cette modeste et obstinée continuité — le ledor vador, « de génération en génération » — qui relie le destin singulier des Bensaid à la mémoire collective d'Israël : un peuple qui a traversé les empires et les exodes en se perpétuant, non par la force, mais par la transmission.
L'état actuel de la documentation autorise à reconstituer ce cadre général et à y inscrire quelques silhouettes, dont deux s'imposent désormais avec une netteté documentée. Il appelle, pour être approfondi, de nouvelles campagnes de dépouillement dans les archives de l'état civil d'Algérie conservées aux Archives nationales d'outre-mer d'Aix-en-Provence, dans les registres consistoriaux d'Oran et de Tlemcen, et dans les mémoires familiales dont la collecte, auprès des derniers témoins de 1962, revêt aujourd'hui un caractère d'urgence.
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L'Erreur ; De Gaulle et l'Algérie ; Cette grande lueur à l'Est
Jean Daniel (Bensaïd)
Livre (essais) de Jean Daniel (Bensaïd). (1953 ; 1986 ; 1988)
La consultation ; La lumière médicale ; Le sommeil de la raison
Norbert Bensaid
Livre (essais) de Norbert Bensaid. (1974 ; 1982 ; 1988)
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参考文献
- Archives départementales d'Oran, Registres notariaux — Études Encaoua (Oran)
- Consistoire israélite d'Oran, Archives du Consistoire d'Oran
- Wilaya de Tlemcen, Archives départementales de Tlemcen
- Joëlle Allouche-Benayoun, Migration and Memory: Algerian Jews in France Since 1962 (2010)
- Jean Laloum, Mémoires juives de Tlemcen : récits et témoignages (2009)
- Norbert Bel-Ange, Les communautés juives de Tlemcen : histoire et mémoire (1998)
- Eliahou-Éric Botbol, Vie et destin de la communauté juive de Tlemcen (2000)
- Roger Mettout, Les Juifs de Tlemcen (2010)
- Abraham I. Laredo, Les Noms des Juifs du Maroc, CSIC, Madrid (1978)
- Maurice Eisenbeth, Les Juifs de l'Afrique du Nord — Démographie & Onomastique, Imprimerie du Lycée, Alger (1936)
- MORIAL (Mémoire et Orient — Juifs d'Algérie), Les familles juives de Tlemcen — étude généalogique de Roger Mettout ↗