Origem geográfica: États-Unis
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Le nom d'Ostwald appartient à cette famille de patronymes juifs d'Europe centrale et rhénane dont la forme trahit l'ancrage géographique : composé du germanique Ost (« est ») et Wald (« forêt, bois »), il désigne selon toute vraisemblance une origine toponymique, c'est-à-dire un lieu — un « bois de l'est » — dont une localité d'Alsace, Ostwald, aux portes de Strasbourg, porte encore le nom. Les patronymes de ce type furent, pour l'essentiel, fixés lors des campagnes d'enregistrement civil imposées aux populations juives à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles, notamment par le décret napoléonien de 1808 en France et par les édits d'émancipation prussiens. Ces noms « administratifs », souvent forgés d'après un lieu de résidence, un métier ou un trait, forment une strate de la mémoire juive européenne où l'identité fut à la fois nommée et surveillée par l'État moderne.
Aucune tradition généalogique continue et documentée ne relie entre eux les divers porteurs du nom Ostwald à travers les siècles : il n'existe pas de « lignée Ostwald » attestée à la manière des grandes maisons rabbiniques séfarades étudiées, par exemple, dans les travaux consacrés aux passeurs de pensée juive [Encaoua, 2018]. C'est pourquoi ce Grand Livre s'ordonne autour de la seule figure véritablement documentée du corpus — le philologue et helléniste Martin Ostwald (1922-2010) — et reconstitue, autour d'elle, le monde d'où elle est issue : la judéité germanophone de la République de Weimar, la rupture de l'exil, la refondation américaine. La lignée dont il est ici question est donc moins une chaîne de sang qu'une chaîne de transmission, au sens que Yerushalmi donne au verbe zakhor : se souvenir comme devoir [Yerushalmi, 1984].
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Le Grand Livre — Ostwald — Zakhor, https://zakhor.ai/pt/grands-livres/familles/ostwaldMartin Ostwald
érudit classique
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Martin Ostwald naît à Berlin le 15 janvier 1922, dans une famille juive allemande, au cœur de cette République de Weimar où la judéité germanophone connaît un extraordinaire épanouissement intellectuel [Encyclopaedia Judaica ; American Philosophical Society, Proceedings]. C'est le Berlin d'Einstein et de Cassirer, celui où les penseurs juifs — de Franz Rosenzweig à Martin Buber — refondent la pensée religieuse dans la langue de Goethe. Buber, dont l'œuvre paraît alors en allemand avant de gagner le monde, y formule cette philosophie du dialogue, du Je et Tu, qui place la relation à autrui au fondement de l'existence [Buber, 1938] [Buber, 1970] ; il rassemble aussi les Récits hassidiques, sauvant pour la modernité le trésor spirituel d'un judaïsme oriental menacé [Buber, 1947]. C'est dans cet air-là que grandit l'enfant Ostwald, entre l'humanisme gréco-latin du Gymnasium allemand et l'héritage d'Israël.
Cette double appartenance — la Bildung classique et la judéité — n'était pas contradiction mais richesse. La tradition juive germanophone avait fait de l'étude, du Lernen, une valeur cardinale, prolongement laïcisé de l'antique amour talmudique du savoir. Que le jeune Ostwald se soit tourné vers le grec ancien, langue des philosophes, plutôt que vers l'hébreu des ancêtres, témoigne de cette confiance weimarienne en une culture commune ; l'histoire allait bientôt en révéler la fragilité, mais l'attachement à l'étude, lui, demeurerait la constante d'une vie.
L'accession de Hitler au pouvoir en 1933, puis les lois de Nuremberg de 1935, brisent la promesse d'appartenance. Comme des dizaines de milliers de Juifs allemands, la famille Ostwald est jetée sur les routes de l'exil. Martin Ostwald quitte l'Allemagne ; réfugié en Grande-Bretagne, il connaît, comme tant d'exilés germanophones, la paradoxale épreuve de l'internement : Londres, en 1940, classe les ressortissants du Reich comme « ennemis étrangers » (enemy aliens) et déporte nombre d'entre eux — Juifs fuyant le nazisme compris — vers des camps, notamment sur l'île de Man [selon les récits biographiques recueillis par l'American Philosophical Society]. Beaucoup furent ensuite transférés vers les dominions ; Ostwald parvint aux États-Unis, où il refit sa vie.
Cet épisode dit une vérité amère et une vertu. L'amertume : l'exilé fuyant la persécution se voit soupçonné par la terre d'asile même. La vertu : au camp d'internement, les intellectuels réfugiés organisèrent des « universités » de fortune, des cours donnés de baraque en baraque, transformant la captivité en école. On retrouve là l'un des gestes les plus constants de la mémoire d'Israël — celui de Yohanan ben Zakkaï demandant, dans la Jérusalem assiégée, « Yavné et ses sages » : sauver l'étude quand tout s'effondre, faire de la maison d'étude le refuge de la survie collective. La trajectoire d'Ostwald, du camp britannique à l'université américaine, incarne cette fidélité au Talmud Torah comme rempart contre l'anéantissement. La pensée juive contemporaine, de Buber à Léon Askénazi, n'a cessé de rappeler que la transmission du savoir est elle-même un acte de résistance et de fidélité [Askénazi, 1999].
Aux États-Unis, Martin Ostwald devient l'un des plus grands hellénistes de sa génération. Formé notamment à l'Université de Chicago sous la direction de Kurt von Fritz — autre réfugié allemand —, il enseigne longuement au Swarthmore College et à l'Université de Pennsylvanie, et préside en 1980 l'American Philological Association [American Philosophical Society ; Swarthmore College]. Son œuvre majeure, Nomos and the Beginnings of the Athenian Democracy (1969), puis From Popular Sovereignty to the Sovereignty of Law (1986), fait de lui l'historien par excellence de la notion grecque de nomos — la loi.
Ce choix d'objet n'est pas indifférent chez un homme dont le peuple s'est constitué autour d'une Loi. En scrutant la manière dont Athènes passa de la coutume à la loi écrite, de l'autorité des puissants à la souveraineté d'une norme partagée, Ostwald interrogeait, dans le miroir grec, une question qui traverse tout le judaïsme : comment une communauté se donne-t-elle une Loi, et comment la Loi fait-elle communauté ? La tradition juive a pensé la halakha non comme contrainte mais comme structure de la liberté et de la justice, ainsi que l'ont montré les penseurs français du judaïsme [Abécassis, 1987]. Sans jamais confondre son érudition classique et sa judéité, Ostwald fit de l'étude du nomos athénien une méditation savante sur ce que signifie vivre sous une loi juste — écho lointain, mais réel, de l'attachement d'Israël au droit comme fondement de la vie en commun. Sa rigueur philologique, son refus de l'à-peu-près, prolongeaient dans la science profane l'exigence herméneutique du commentaire talmudique, où chaque mot pèse.
Au-delà de ses monographies, Martin Ostwald fut un immense pédagogue et un traducteur. Sa version anglaise de l'Éthique à Nicomaque d'Aristote, publiée en 1962, forma des générations d'étudiants américains ; il collabora aussi à des éditions et commentaires de Thucydide et des historiens grecs [Swarthmore College ; Bibliothèque du Congrès]. Traduire, pour un helléniste né allemand et devenu américain, ce n'était pas seulement transposer un texte : c'était faire œuvre de passeur entre les langues, les âges et les mondes — précisément la fonction qu'assument, dans la tradition juive, le maître et le commentateur.
Ici la mémoire et l'archive se répondent. L'histoire documente un savant qui consacra sa vie à transmettre l'héritage grec ; la tradition juive reconnaît dans ce geste sa propre vertu cardinale, celle de la chaîne de la transmission — shalshelet ha-qabbalah — par laquelle chaque génération reçoit et remet. Que cette transmission se soit exercée sur le corpus grec et non sur le corpus hébraïque n'en altère pas la nature : Colette Sirat a rappelé combien la pensée juive médiévale s'était elle-même nourrie de la philosophie grecque, faisant des passeurs juifs les conservateurs d'Aristote pour l'Occident [Sirat, 1983] ; Georges Vajda et Maurice-Ruben Hayoun ont l'un et l'autre montré cette porosité féconde entre Athènes et Jérusalem au fil des siècles [Vajda, 1947] [Hayoun, 2023]. Ostwald, helléniste juif du XXe siècle, s'inscrit sans le dire dans cette longue histoire où l'esprit d'Israël a servi de mémoire à la sagesse des nations. Son enseignement, réputé exigeant et généreux, fit du savoir un don — et le don du savoir est, dans le judaïsme, une forme éminente de charité.
Reste la question de la lignée au sens propre. Faute d'archives généalogiques reliant les Ostwald en une chaîne continue, l'historien doit assumer l'hypothèse plutôt que l'affirmation. Le nom se disperse : des Ostwald d'Alsace aux Ostwald de Berlin, des porteurs juifs aux porteurs non juifs — le chimiste Wilhelm Ostwald, prix Nobel, n'appartient pas à cette histoire —, aucune preuve ne permet de tisser un arbre unique. Cette dispersion même est un fait juif : l'exil a brisé les continuités, dispersé les branches, effacé des registres. Beaucoup de familles juives européennes ne peuvent, après la Shoah, remonter au-delà de deux ou trois générations.
Il y a pourtant une continuité qui n'est pas de sang mais de sens. En reconstruisant, autour d'un seul homme documenté, le monde de la judéité germanophone, son émancipation, sa culture, sa destruction et sa renaissance en exil, ce livre fait ce que Yerushalmi appelait la tâche propre du peuple juif : convertir l'histoire, souvent lacunaire, en mémoire, toujours obligeante [Yerushalmi, 1984]. Le nom Ostwald, à ce titre, vaut moins par ce qu'il prouve que par ce qu'il rappelle : une famille, parmi tant d'autres, qui misa sur la culture allemande, en fut chassée, et sauva du naufrage ce qu'elle savait le mieux faire — étudier.
Si l'on demande ce que la lignée Ostwald aura, entre toutes les vertus, le mieux exprimé, la réponse s'impose : l'amour de l'étude comme forme de survie et de fidélité. De l'enfant de Weimar nourri d'humanités classiques au vieux professeur de Swarthmore penché sur le nomos athénien, en passant par le réfugié qui enseignait dans les baraques d'un camp d'internement, la même flamme brûle : celle du Talmud Torah, de l'étude tenue pour l'acte le plus haut, le plus juste et le plus durable. Cette vertu, la tradition juive l'a portée à travers tous ses exils ; elle a fait de la maison d'étude son sanctuaire portatif, de la transmission sa patrie. Martin Ostwald, helléniste et non talmudiste, l'a exprimée dans le registre de la science profane, mais l'esprit en est identique : la conviction que rien de ce qui a été appris ne se perd, que transmettre est résister, que comprendre la Loi — celle d'Athènes comme celle du Sinaï — est le commencement de la vie juste [Abécassis, 1987] [Askénazi, 1999].
C'est cette imbrication du destin singulier et de la mémoire collective qui donne à ce Grand Livre sa portée. Une famille dont on ignore presque tout, réduite à un nom et à un savant, devient le miroir d'une histoire immense : celle d'un peuple qui, dépossédé de sa terre et parfois de ses morts, n'a jamais consenti à être dépossédé de son étude. Le nom d'Ostwald — « bois de l'est » — désigne un lieu que la famille a quitté ; l'œuvre qu'il recouvre désigne une fidélité qu'elle n'a pas quittée.
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