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Zakhor
16 mars 1190 · York, Angleterre

La tour de bois

Toute une communauté se réfugie dans le donjon royal, et n'en ressort pas. Le lendemain, les meurtriers vont brûler les registres de leurs dettes à la cathédrale.

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Au printemps 1190, Richard Cœur de Lion prépare son départ pour la troisième croisade. Une vague d'attaques contre les Juifs traverse l'Angleterre — Londres lors du couronnement, puis Norwich, Stamford, Lincoln.

Elle atteint York en mars. La communauté, une des plus prospères du royaume, se réfugie dans le donjon royal, une tour de bois posée sur la motte où s'élève aujourd'hui Clifford's Tower.

Une communauté de prêteurs, et ses débiteurs

Les Juifs d'Angleterre étaient la propriété du roi et prêtaient sur gage, l'un des rares métiers qu'on leur laissât. Aaron d'York et Josce comptaient parmi les financiers du royaume.

Leurs débiteurs étaient la petite noblesse du comté, endettée pour partir en croisade ou pour tenir son rang. Parmi les meneurs des émeutes figure Richard Malebisse, qui devait de l'argent.

Il faut dire ce mécanisme sans le réduire à lui seul : la ferveur de croisade, la prédication, la rumeur y ont leur part. Mais le mobile financier n'est pas une reconstruction d'historien — la suite le prouve.

La nuit du 16 mars

Assiégés dans le donjon, sans espoir de secours, les réfugiés se réunissent. Le rabbin de la communauté, Yom Tov de Joigny, venu de France, est un savant reconnu.

Selon les chroniqueurs, la plupart choisissent de mourir de leur propre main plutôt que d'être baptisés de force ou massacrés : les pères égorgent leur famille, Yom Tov achève les derniers, puis se donne la mort, et l'on met le feu à la tour.

Ceux qui refusèrent et se rendirent au matin, en demandant le baptême, furent tués en sortant. On estime le nombre des morts à cent cinquante environ ; le chiffre vient des chroniques, et il est arrondi.

Ce qu'ils sont allés faire à la cathédrale

Le geste qui suit est celui qui éclaire tout le reste. Les meneurs se rendent à la cathédrale, où étaient déposées les reconnaissances de dettes, et les brûlent.

Ces registres ne les liaient pas seulement aux prêteurs juifs : puisque les Juifs appartenaient au roi, leurs créances revenaient à la Couronne à leur mort. Détruire les archives, c'était s'affranchir du roi lui-même.

Richard Iᵉʳ, informé en Normandie, fut furieux — non par compassion, mais parce qu'on avait détruit son bien. Le chancelier vint, destitua le shérif et le connétable, infligea des amendes à la ville. Les meneurs, eux, s'échappèrent presque tous.

L'archive née du massacre

C'est de cette affaire que sort, quelques années plus tard, l'Échiquier des Juifs et le système des archae : des coffres à trois serrures, déposés dans des villes désignées, où toute reconnaissance de dette devait être enregistrée en double.

La Couronne ne protégeait pas des personnes : elle protégeait sa créance contre le feu. On ne pourrait plus effacer une dette en brûlant un parchemin.

Cent ans plus tard, en 1290, Édouard Iᵉʳ expulsait tous les Juifs d'Angleterre. Ils n'y reviendraient officiellement qu'au milieu du XVIIᵉ siècle.