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Zakhor
70 · Jérusalem et Yavné

Donne-moi Yavné

Un vieux maître se fait porter hors de Jérusalem assiégée dans un cercueil, et demande au général romain une petite ville et ses sages. La suite tient à cette demande — si elle a eu lieu.

OvergeleverdYavnéDestruction du TempleJudaïsme rabbiniqueTransmission

Jérusalem est assiégée. À l'intérieur, les factions zélotes interdisent à quiconque de sortir : partir, c'est trahir.

Le récit rabbinique raconte que Yohanan ben Zakkaï, l'un des maîtres de la ville, se fait déclarer mort par ses disciples et porter hors des murs dans un cercueil — les morts, eux, ont le droit de sortir.

Conduit devant le général romain, il le salue comme empereur. Vespasien objecte qu'il ne l'est pas ; un messager arrive alors de Rome pour lui annoncer qu'il vient de l'être. Il accorde au vieil homme une faveur.

La demande

Yohanan ne demande ni la ville, ni le Temple, ni la fin du siège. Il demande : « Donne-moi Yavné et ses sages. »

Yavné est une petite ville de la plaine côtière. Il y obtient de reconstituer une école et un tribunal.

Le Talmud lui-même n'est pas unanimement admiratif : un passage se demande s'il n'aurait pas dû demander davantage, et suggère qu'il a peut-être manqué de hardiesse. La tradition qui transmet ce récit y a donc logé son propre doute.

Ce que l'histoire ne confirme pas

Le récit pose un problème de fait, et il est net : ce n'est pas Vespasien qui assiégeait Jérusalem en 70, c'est son fils Titus. Vespasien était déjà rentré à Rome.

Le cercueil, la prophétie, le dialogue : rien de tout cela n'est corroboré par une source extérieure. Flavius Josèphe, qui raconte le siège en détail et qui était là, n'en dit pas un mot.

Ce qui reste plausible, et que les historiens admettent généralement, est plus modeste : Yohanan ben Zakkaï a fondé à Yavné une école ou un tribunal dont les décisions ont été reconnues par d'autres Juifs. C'est pourquoi ce récit est ici au registre du transmis.

Ce qui s'est réellement joué

Le Temple détruit, le sacrifice devient impossible, le sacerdoce sans objet, le pèlerinage sans destination. Une religion dont le centre était un lieu et un rite venait de perdre les deux.

Ce qui l'a remplacé s'est construit à Yavné et après Yavné : l'étude à la place du sacrifice, la prière à l'heure où l'on offrait, la maison et la table comme lieux de sainteté, et l'autorité passant du prêtre au maître.

C'est la mutation la plus profonde de toute l'histoire juive, et elle est en grande partie anonyme. Le récit du cercueil lui donne un visage et une date parce qu'un processus d'un siècle ne se raconte pas.

Pourquoi cette histoire compte même fausse

Une légende de fondation n'est pas un mensonge : c'est une décision sur ce qu'on veut retenir.

Ce que celle-ci retient est remarquable. Elle ne célèbre pas les défenseurs du Temple — les zélotes y sont même une entrave. Elle donne raison à celui qui est parti, et qui a demandé une école.

Une tradition qui, au lendemain de sa plus grande catastrophe, choisit pour héros non pas un combattant mais un homme qui sauve des livres et des élèves, a dit d'avance ce qu'elle allait devenir.