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Zakhor
vers 1350 – 1995 · Barcelone, Sarajevo

Le livre caché deux fois

Une haggada espagnole du XIVᵉ siècle, sauvée en 1941 par un conservateur musulman, et remise au coffre pendant le siège de 1992.

VastgesteldHaggadaBosnieSauvetageEnluminure

La haggada de Sarajevo est un manuscrit enluminé réalisé en Espagne au XIVᵉ siècle, probablement à Barcelone ou en Aragon.

Elle compte parmi les plus beaux manuscrits hébreux enluminés du Moyen Âge : des dizaines de miniatures pleine page, de la Création à la sortie d’Égypte.

Elle a quitté l’Espagne avec les expulsés de 1492 et se retrouve, par un chemin qu’on ne reconstitue qu’en partie, dans une famille séfarade de Sarajevo, qui la vend au musée national en 1894.

1941

Les troupes allemandes occupent Sarajevo. Un officier se présente au musée national et réclame le manuscrit.

Le directeur, Jozo Petrović, et le conservateur Derviš Korkut — un Musulman bosniaque — prennent le risque de le soustraire.

Il est caché dans une mosquée d’un village musulman du mont Bjelašnica, où il reste jusqu’à la fin de la guerre. Korkut a par ailleurs abrité chez lui une jeune fille juive, présentée comme une domestique musulmane.

1992

Le siège de Sarajevo commence. Le musée national se retrouve sur la ligne de front, et il sera criblé d’obus.

Le manuscrit est transféré dans le coffre de la Banque nationale, où il demeure jusqu’à la fin de la guerre.

Une rumeur a couru pendant le siège que le gouvernement l’avait vendu pour acheter des armes. Il a fallu, en 1995, l’exposer publiquement lors d’un seder pour prouver qu’il était là.

Ce que ce livre a traversé

L’expulsion d’Espagne, l’Inquisition — une note manuscrite de 1609 porte la signature d’un censeur du Saint-Office qui l’a examiné et laissé passer —, l’Empire ottoman, l’Autriche-Hongrie, la Shoah, la Yougoslavie, le siège.

Il porte des taches de vin sur ses pages : on s’en est servi, à table, pendant des siècles.

Ce n’est pas un objet de musée qui a survécu. C’est un livre de famille qu’on a emporté chaque fois qu’il fallait partir.

Ceux qui l’ont sauvé

Un conservateur musulman en 1941, un gouvernement bosniaque en 1992, une mosquée de montagne, un coffre de banque.

Derviš Korkut a été reconnu Juste parmi les nations. Il est mort en 1969, après avoir été emprisonné par le régime communiste.

Le manuscrit est aujourd’hui au musée national de Bosnie-Herzégovine, dans une salle climatisée, et il figure au registre Mémoire du monde de l’UNESCO.