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Zakhor
1875 – 1911 · Salonique

La Epoca

Une famille d’imprimeurs lance le premier journal en judéo-espagnol de Salonique. Il paraîtra trente-six ans, dans une langue qui n’a plus de pays.

VastgesteldLadinoPresseSaloniqueOttoman

Le 1ᵉʳ novembre 1875 paraît à Salonique le premier numéro de La Epoca, en judéo-espagnol.

Son fondateur, Saadi Levy, appartient à une famille qui tenait depuis le XVIIIᵉ siècle l’une des imprimeries juives les plus actives de la ville, publiant des ouvrages rabbiniques.

C’est le premier journal en ladino de Salonique, et il paraîtra jusqu’en 1911.

Ce qu’est cette langue

Le judéo-espagnol est l’espagnol qu’on parlait en Castille avant 1492, emporté par les expulsés, conservé quatre siècles dans l’Empire ottoman, enrichi de turc, de grec, d’italien et d’hébreu.

Il s’écrivait en caractères hébraïques — l’écriture cursive dite rachi.

Une langue européenne, écrite dans un alphabet sémitique, imprimée dans une ville ottomane, par des gens dont les ancêtres avaient quitté un pays qui n’existait plus sous cette forme.

Le public

La Epoca s’adressait aux séfarades de Salonique et des autres villes qui ne savaient lire que le ladino — c’est-à-dire la majorité.

Salonique était alors la seule grande ville d’Europe à majorité juive. Le port s’arrêtait le samedi.

Un journal quotidien dans cette langue n’était donc pas une curiosité érudite : c’était la presse de la ville.

La bascule

Le fils de Saadi, Sam Levy, prend la suite. Il lance en 1895 un second titre, Le Journal de Salonique — en FRANÇAIS.

Les deux paraissent en parallèle et s’arrêtent la même année, en 1911.

Ce doublon dit tout : les écoles de l’Alliance israélite ont formé un lectorat francophone, et l’élite séfarade se lit désormais dans la langue de Paris. Le ladino devient la langue de ceux qui n’ont pas été à l’école.

Ce qui a suivi

Salonique devient grecque en 1912. Un incendie ravage le quartier juif en 1917. En 1943, les cinquante mille Juifs de la ville sont déportés à Auschwitz ; presque aucun ne revient.

Le ladino n’a pas été tué par l’assimilation. Il l’a été par la déportation de ceux qui le parlaient.

Les collections de La Epoca sont conservées, numérisées, et lisibles. Trente-six ans de quotidien dans une langue dont il ne reste presque plus de locuteurs natifs.