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Zakhor
1240 – 1242 · Paris

Vingt-quatre charretées

Un converti dresse une liste de griefs contre le Talmud. Deux ans plus tard, place de Grève, on brûle les livres par charretées entières.

VastgesteldTalmudDisputationParisCensure

En juin 1239, le pape Grégoire IX adresse aux souverains et aux évêques d'Europe l'ordre de saisir les livres juifs et de les faire examiner. L'initiative vient d'un juif converti, Nicolas Donin, qui a porté trente-cinq articles d'accusation contre le Talmud.

Seul le roi de France applique la consigne avec zèle. Les livres sont saisis un samedi de mars 1240, dans les synagogues, pendant l'office.

Ce qui change par rapport à tout ce qui précédait

Jusque-là, la controverse chrétienne visait la Bible : on disputait de l'interprétation des prophètes. Le Talmud, lui, était largement inconnu des clercs.

Donin déplace la cible. Il accuse le Talmud d'avoir substitué une loi humaine à l'Écriture, de contenir des passages absurdes et des blasphèmes contre Jésus et Marie, et d'autoriser la duperie des chrétiens.

L'accusation exigeait une connaissance interne du corpus — d'où le recours à un converti, procédé qui se répétera à Barcelone en 1263 avec Pablo Christiani, mais dans l'autre sens : Donin veut détruire le Talmud, Christiani voudra s'en servir.

Quatre rabbins convoqués

Louis IX fait comparaître quatre des plus grands maîtres de France : Yehiel de Paris, Moïse de Coucy, Juda de Melun et Samuel ben Salomon de Château-Thierry.

Ce n'est pas une disputation entre égaux — c'est un procès, et l'accusé est un livre. Yehiel répond article par article : les passages hostiles visent les païens de Rome, non les chrétiens ; les interdits de commerce avec les idolâtres ne leur sont pas appliqués ; les Jésus mentionnés dans le Talmud ne sont pas celui des Évangiles.

Deux récits de la confrontation nous sont parvenus, l'un hébreu, l'autre latin. Comme à Barcelone, ils ne racontent pas la même séance.

Le feu

Le verdict tombe : les livres sont condamnés. L'exécution a lieu à Paris, selon les sources en 1241 ou le 6 juin 1242 — la date exacte est discutée.

Les chroniques parlent de vingt-quatre charretées d'ouvrages, ce qu'on estime à dix ou douze mille volumes. Il faut se rappeler qu'on est deux siècles avant l'imprimerie : chacun de ces volumes avait été copié à la main, sur des peaux, en des mois de travail.

Ce n'est pas une saisie symbolique. C'est la destruction d'une part matérielle considérable de la bibliothèque juive d'Europe du Nord.

Ce que la France a perdu ce jour-là

Meir de Rothenbourg, qui assista au bûcher, en composa une élégie, Sha'ali Serufah ba-Esh — « Demande, toi qui es brûlée par le feu » —, qu'on récite encore le 9 av. Une lamentation écrite pour des livres a rejoint le rituel du deuil pour le Temple.

L'étude du Talmud en France du Nord ne s'en est pas relevée : les tossafistes, dont l'école faisait autorité dans toute l'Europe, entrent en déclin, et le centre de gravité se déplace vers l'Allemagne et l'Espagne. Yehiel de Paris lui-même partit pour la terre d'Israël.

Les condamnations et les censures du Talmud se répéteront pendant des siècles. Celle de Paris est la première, et c'est elle qui a établi le précédent : qu'un livre puisse être jugé, condamné et exécuté.