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Zakhor
407 av. J.-C. · Éléphantine, Haute-Égypte

La lettre à Bagohi

Une garnison juive du haut Nil demande l'autorisation de rebâtir son temple. Elle écrit à Jérusalem — et c'est Samarie qui répond avec elle.

VastgesteldÉléphantinePapyrus araméensDiasporaPerse achéménide

En 1893, l'Américain Charles Edwin Wilbour achète à Assouan douze documents araméens sur papyrus. Il les range et n'en fait rien : ils ne seront publiés qu'en 1953, soixante ans plus tard, une fois passés au Brooklyn Museum.

Entre-temps, deux expéditions ont fouillé l'île d'Éléphantine — une allemande de 1906 à 1908, une française de 1906 à 1911 — et en ont ramené des centaines d'autres. Ce que ces papiers documentent n'existe dans aucun livre de la Bible : une communauté juive installée à la frontière sud de l'Égypte, qui avait son propre temple, et qui y sacrifiait.

Une garnison, et son temple à elle

Les juifs d'Éléphantine étaient des soldats au service de l'empire perse, en poste sur une île du Nil face à la première cataracte. Ils y vivaient à côté d'Égyptiens, d'Araméens et de Perses, dans une ville de garnison où l'on écrivait en araméen, en démotique et en hiératique.

Ils avaient bâti un temple à YHW — la graphie locale du Nom — et il fonctionnait à quelques pas du temple égyptien de Khnoum, le dieu bélier de la cataracte. Deux sanctuaires, deux clergés, une même île.

La communauté datait elle-même son temple d'avant la conquête perse de l'Égypte : sa propre pétition affirme que « nos pères ont bâti ce temple dans la forteresse d'Éléphantine au temps du royaume d'Égypte ». Les historiens font remonter son installation au milieu du VIIᵉ ou du VIᵉ siècle, des réfugiés fuyant les invasions assyriennes puis babyloniennes.

410 : le temple abattu

En 410 avant notre ère, à la faveur de troubles, les prêtres de Khnoum font détruire le temple juif. Le voisinage de deux cultes avait fini par devenir une affaire de terrain et de bétail : le bélier est l'animal de Khnoum, et on l'égorgeait de l'autre côté du mur.

La communauté écrit aux autorités perses. Trois ans passent sans réponse. C'est cette absence qui produit le document que nous lisons.

Deux destinataires, et le second surprend

En 407, Yedaniah et ses collègues les prêtres écrivent à Bagohi, gouverneur perse de Juda. Ils rappellent la destruction, rappellent qu'ils ont déjà écrit, et demandent l'autorisation de rebâtir.

Mais ils n'écrivent pas qu'à Jérusalem. La même démarche est adressée à Delaya et Shelemya, fils de Sanballat, gouverneur de Samarie — le Sanballat que le livre de Néhémie présente précisément comme l'adversaire de la reconstruction judéenne.

Une garnison du haut Nil, coupée de tout, ne connaissait donc pas la brouille entre Jérusalem et Samarie, ou n'en tenait pas compte. Pour elle, il y avait deux autorités juives capables d'appuyer une requête, et on s'adressait aux deux. C'est le genre de détail qu'aucun récit littéraire ne livre : il faut un dossier administratif pour l'apprendre.

Les deux gouverneurs répondent favorablement. Une note conserve la teneur de l'autorisation — et l'on remarque qu'elle ne mentionne pas le grand prêtre de Jérusalem, à qui la communauté avait pourtant écrit auparavant sans obtenir un mot.

Un judaïsme qui ne ressemble pas au nôtre

Ces papyrus sont antérieurs à tous les manuscrits bibliques conservés, et ce qu'ils montrent ne se laisse pas ranger. On y invoque Anat-Yahou et Eshem-Bethel à côté de YHW ; d'autres noms divins circulent dans les serments et les listes de souscription.

Il faut lire cela avec prudence, et les spécialistes ne s'accordent pas : certains y voient un polythéisme résiduel, d'autres des désignations d'un même dieu, d'autres encore des formules de serment devenues des tournures. Ce qui est sûr, c'est qu'aucun de ces textes ne cite une Torah écrite, et qu'aucun n'en suppose l'autorité.

Une lettre de 419, dite « lettre de la Pâque », donne des instructions pour la fête des pains sans levain — sans que le mot Pessah apparaisse dans ce qui subsiste du texte. On y voit une communauté qui reçoit sa règle de l'extérieur, à un moment où cette règle est en train de s'écrire.

Une famille sur quarante-sept ans

L'archive achetée par Wilbour suit une seule famille pendant quarante-sept ans. Ananiah, desservant du temple, épouse en 449 Tamout, esclave égyptienne d'un certain Meshoullam ; le contrat prévoit l'affranchissement de leur jeune fils, et laisse les enfants à venir dans la servitude.

Vingt-deux ans plus tard, en 427, Tamout et leur fille Yehoïshema sont affranchies. Entre 437 et 402, on suit l'achat d'une maison, sa transmission par morceaux à l'épouse puis à la fille en guise de dot, et sa vente finale au gendre.

Ce sont des actes notariés, et c'est ce qui les rend précieux : une femme y possède, y reçoit et y transmet en son nom. On n'a rien d'équivalent pour la Judée du même siècle.

Ce qui reste quand le temple ne revient pas

Le temple fut-il vraiment rebâti ? Les documents le laissent entendre, mais rien ne le prouve pour longtemps : au milieu du IVᵉ siècle il a cessé de fonctionner, et le sanctuaire de Khnoum s'est agrandi sur son emplacement sous Nectanébo II.

La communauté s'éteint sans qu'on sache comment. Elle n'a laissé ni prophète, ni livre, ni descendance connue — seulement des contrats, des lettres et des comptes, jetés dans le sable d'une île.

C'est pourtant par eux qu'on sait qu'un judaïsme a existé qui sacrifiait hors de Jérusalem, écrivait à Samarie sans y voir un scandale, et priait un dieu dont il écrivait le nom autrement. La mémoire a gardé ce que personne n'avait entrepris de transmettre.