(Jewish gold glass)


Parmi les objets les plus singuliers que la Rome tardo-antique ait légués à la postérité figurent les fondi d'oro, ces fonds de coupes et de plats dont la décoration, exécutée en feuille d'or gravée, fut emprisonnée entre deux couches de verre. Une fraction de ce corpus — la plus précieuse pour l'historien des diasporas — porte les emblèmes du judaïsme : la ménorah à sept branches, l'arche de la Torah, le loulav, le chofar, l'étrog. Ces disques, arrachés à leurs vases d'origine, furent réemployés pour signaler et orner les sépultures des catacombes juives de la Ville. Dans les catacombes de Rome, les Juifs plaçaient des disques de verre doré représentant la ménorah et l'arche de la Torah sur leurs tombes, ainsi que des symboles de la fête de Souccot, de la même manière que les chrétiens y plaçaient des disques montrant des saints.
Ce Grand Livre se propose de retracer, autant que les archives et la recherche le permettent, l'histoire de ces objets : leur technique, leur fonction, leur iconographie, les contextes funéraires qui les ont conservés, et enfin l'extraordinaire trajectoire moderne de leur découverte, de leur collection et parfois de leur spoliation. Le statut « Probable » de cette introduction signale d'emblée que, derrière la matérialité bien établie des verres, demeurent des incertitudes : sur leur datation précise, sur l'usage exact des coupes dont ils proviennent, et sur l'identité des familles juives qui les commandèrent.
Les verres dorés constituent une production caractéristique de la Rome des III et IV siècles de notre ère. Selon les catalogues du Musée chrétien du Vatican, cette production verrière particulière fut réalisée à Rome aux III et surtout IV siècles après J.-C. ; objets de prix offerts lors d'occasions publiques et privées, les verres dorés ont été retrouvés surtout dans les catacombes, où, réutilisés pour orner les tombes, ils étaient fixés au mortier de fermeture des loculi. La matière elle-même associait des éléments coûteux : verre, feuille d'or, parfois combinée à de la feuille d'argent et, sur certains exemplaires, des détails en émail.
L'ampleur du corpus conservé donne la mesure du phénomène. Parmi les objets les plus remarquables et iconographiquement significatifs subsistant de la Rome du IV siècle figurent les plats et coupes de « verre doré » : près de cinq cents exemplaires fragmentaires ont été découverts, la grande majorité dans les catacombes romaines. Mais ce qui survit n'est presque jamais le vase entier. Pour l'essentiel, seules les bases circulaires subsistent, avec leurs images en feuille d'or découpée et incisée prises en sandwich entre deux couches de verre clair ou teinté de vert, ayant été enchâssées dans le plâtre des murs qui scellaient les sépultures. Ce détail technique commande tout le reste : si ces objets nous sont parvenus, c'est précisément parce qu'ils furent détachés de leurs récipients et incrustés dans la maçonnerie funéraire.
Le procédé, souvent désigné en italien sous le nom de fondo d'oro et en anglais sandwich gold glass, reposait sur l'enfermement d'une feuille d'or travaillée entre deux épaisseurs de verre. L'orfèvre appliquait une mince feuille d'or sur un disque de verre, y gravait au stylet le dessin et les inscriptions, puis recouvrait l'ensemble d'une seconde couche de verre fondu qui scellait et protégeait le décor. Cette gravure de la feuille d'or « en sandwich » explique la finesse du trait et la conservation remarquable de l'éclat doré sur des objets vieux de plus de seize siècles. L'iconographie d'un exemplaire typique montre la richesse de ce langage : le verre doré juif présente, en partie haute, deux lions de la tribu de Juda flanquant une arche de la Torah ; en dessous, deux ménorahs, un chofar (corne de bélier), un étrog (cédrat), un loulav (palme de dattier) et d'autres objets associés à la célébration de Souccot.
L'identification de chaque détail demeure cependant délicate. Tous les minuscules symboles ne peuvent pas être identifiés avec certitude. Cette prudence philologique vaut pour l'ensemble du corpus : la lecture des emblèmes secondaires, des objets liturgiques accessoires ou des éléments architecturaux de l'arche relève souvent de l'interprétation savante plutôt que de la certitude documentaire.
L'iconographie des verres dorés juifs n'est pas un simple décor : elle articule une théologie de la mémoire. Les symboles convoqués — ménorah, arche, loulav, chofar, étrog — renvoient à la fois au culte du Temple détruit et au cycle liturgique de l'année juive. De même que les chrétiens plaçaient des disques de verre montrant des saints, les Juifs disposaient sur leurs tombes des images de la ménorah et de l'arche de la Torah ; toutes ces images font référence au Temple détruit.
C'est en ce point que la tradition et l'archive se répondent. La ménorah, candélabre du sanctuaire de Jérusalem, devient sous l'Empire le signe par excellence de l'identité juive diasporique ; l'arche figurée, encadrée parfois de lions héraldiques, transpose dans l'image le mobilier perdu du Temple ; le loulav, l'étrog et le chofar inscrivent la sépulture dans le rythme des fêtes — Souccot et les solennités de l'automne. Le caractère « Probable » de ce chapitre tient à ce que la signification précise que les commanditaires accordaient à ces images — espérance eschatologique, affirmation communautaire, simple piété funéraire — nous échappe en partie, faute de textes explicatifs contemporains. L'image confirme la centralité du Temple dans la mémoire juive ; elle ne livre pas, à elle seule, l'intention de chaque famille.
Beaucoup de ces fonds portaient, outre les emblèmes, de courtes inscriptions, parfois en latin, qui rattachent la production juive à la koinè artisanale romaine. Le corpus n'est en effet pas isolé : il appartient à une production urbaine partagée par plusieurs communautés. La collection du British Museum, l'une des plus importantes au monde, illustre cette diversité : le projet du British Museum porte sur sa collection de verres dorés de l'Antiquité tardive, la deuxième plus grande de son genre après celle du Vatican, comprenant des exemples chrétiens, juifs, païens et des médaillons-portraits séculiers, ainsi que des bases de vases, plaques et médaillons, provenant principalement des catacombes de Rome.
La fonction funéraire est la mieux établie de toutes. Les verres étaient placés sur les parois des catacombes et enchâssés dans le socle de calcaire. Loin d'un simple ornement, ils servaient de repères au sein du labyrinthe souterrain : parmi les innombrables niches funéraires, il aurait été difficile de discerner qui était enterré et où ; de tels verres dorés, avec d'autres objets, faisaient office de signal. Cette double valeur — esthétique et pratique — explique le soin avec lequel ces disques furent réemployés et fixés au mortier des loculi.
Les verres dorés juifs ne se comprennent qu'au sein du paysage des catacombes hébraïques de la Ville — Monteverde, Vigna Randanini, Villa Torlonia notamment. Ces complexes souterrains, dont le mobilier funéraire concentre l'essentiel des témoignages, sont datés par la recherche archéologique de la même période que les verres. Les sarcophages datables des III et IV siècles, les verres dorés — lorsque leur provenance originelle est connue avec certitude — et les lampes concourent à dater la construction des complexes au III siècle et leur plein développement au siècle suivant.
L'enchevêtrement des cultures funéraires romaines apparaît jusque dans le détail des objets. Les communautés juive et chrétienne puisaient au même artisanat, ce qui produit parfois des hybridations troublantes : à Rome, trois lampes portant le monogramme chrétien sur leur disque furent trouvées dans la catacombe juive de Monteverde, et dans la catacombe chrétienne de Commodilla, une lampe portant une ménorah sur le disque. Ces interférences rappellent que la frontière confessionnelle, nette dans les symboles, demeurait poreuse dans le marché des objets et les ateliers qui les fabriquaient.
L'histoire moderne des verres dorés est presque aussi mouvementée que leur fonction antique fut paisible. Les verres dorés romains décorés de sujets païens et juifs sont des matériaux précieux datables des III et IV siècles ; leur beauté et leur préciosité en ont fait, dès les premières découvertes survenues lors des explorations des catacombes romaines au XVI siècle, des objets très recherchés par les collectionneurs et les musées du monde entier. Les grandes collections vaticanes en témoignent : les « verres dorés » du Musée chrétien proviennent des collections Chigi, Carpegna, Buonarroti et Vettori, des XVII et XVIII siècles, accrues par des trouvailles en catacombe au XIX siècle.
Le destin de certains exemplaires épouse les drames du XX siècle. Un ensemble emblématique, passé dans une collection aristocratique polonaise, fut dispersé par la guerre : des années plus tard, les héritiers de la famille Działyński firent tout leur possible pour retrouver les biens accumulés, mais les verres avaient été perdus ; ce n'est que dans les années 1960 qu'ils furent acquis pour le Musée d'Israël naissant. La résolution de ce litige illustre les pratiques contemporaines de restitution : en 2008, à l'issue de négociations, le Musée décida de les rendre à leurs propriétaires légitimes, deux d'entre eux restant néanmoins présentés à l'exposition de Jérusalem et l'un étant remis aux descendants de la famille Działyński. La trajectoire de ces objets — catacombe, cabinet de curiosités, château, pillage nazi, marché antiquaire, musée, restitution — résume à elle seule la longue vie posthume du patrimoine juif romain.
Le verre doré juif de Rome condense, dans un disque de quelques centimètres, plusieurs strates d'histoire. Strate artisanale : une technique romaine raffinée, partagée entre communautés. Strate funéraire : un usage de signal et d'ornement dans les catacombes, où le réemploi des fonds de coupes assura leur conservation. Strate symbolique : un répertoire — ménorah, arche, loulav, chofar, étrog — qui maintient vivante, en diaspora, la mémoire du Temple disparu. Strate moderne, enfin : une histoire de collections, de pillages et de restitutions qui prolonge jusqu'à nous la fragilité de ces témoins.
Si la matérialité et la fonction de ces objets sont solidement établies par les catalogues du Vatican et du British Museum et par l'archéologie des catacombes, l'interprétation fine de leur iconographie et l'identité de leurs commanditaires conservent une part d'incertitude — d'où le statut « Probable » de cette synthèse. Ces verres demeurent, pour l'historien des diasporas, l'un des plus éloquents points de contact entre la culture matérielle gréco-romaine et l'affirmation identitaire du judaïsme antique.