משפחת Mani
מקור השם, תולדותיה ויוחסיה של שושלת Mani — שם משפחה יהודי והעקבות שהותיר.
רישום זיכרון · נאמן, לא בעלים
מפת השושלת
הספר הגדול — Mani
Introduction
À Hébron, dans l'ancien cimetière juif qui s'étend au flanc de la colline dominant la ville des Patriarches, deux tombes voisines portent le nom de Mani. L'une est celle du grand rabbin Eliyahu ben Suleiman Mani, mort en juin 1899 après quarante et une années de charge pastorale ; l'autre est celle de son épouse Samara, dont la mémoire demeure inséparable de la sienne. Ce double tombeau est devenu un lieu de pèlerinage pour les familles issues de la communauté juive de Hébron dispersée au XXe siècle : il matérialise, dans la pierre, la profondeur d'un enracinement.
C'est de cet enracinement que ce livre entend raconter l'histoire. La lignée Mani s'inscrit dans l'un des parcours les plus significatifs du judaïsme oriental : celui qui mène, au fil des siècles, de la péninsule ibérique aux académies de Bagdad, et des rives du Tigre aux hauteurs d'Hébron, avant de se prolonger dans les institutions de l'État moderne d'Israël. Elle porte également un patronyme qui, bref et ouvert, a circulé bien au-delà d'une seule famille, dans des communautés séfarades réparties de l'Italie au Maroc. Ce livre suit le fil principal — celui de la grande lignée rabbinique — sans ignorer ces ramifications ni les silences que l'archive impose à l'historien.
Le patronyme Mani lui-même concentre, en quatre lettres, une revendication généalogique transmise de génération en génération : selon la tradition familiale, il formerait un acrostiche hébraïque rattachant la lignée à la maison de David. Entre cette mémoire haute et les faits vérifiables, le récit qui suit entend se tenir avec honnêteté — ni effaçant ce que les sources taisent, ni inventant ce qu'elles ne disent pas.
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Chapitre 1 : Bagdad, le berceau savant — XVIIIe–XIXe siècle
La ville de Bagdad, au tournant du XIXe siècle, est l'un des grands foyers du judaïsme oriental. La communauté juive bagdadienne, forte de plusieurs dizaines de milliers d'âmes, occupe une position économique et intellectuelle de premier plan dans la cité des Abbassides : marchands, banquiers, médecins et surtout savants y entretiennent une vie talmudique d'une intensité rare. C'est dans ce milieu que naît, en juillet 1818, Eliyahu ben Suleiman Mani.
Rabbi Eliyahu Suleiman Mani naquit en 1818 à Bagdad, où il fut considéré comme l'un des érudits les plus remarquables de la communauté. Sa formation se déroula à l'académie de la yeshiva Beit Zilka, qui était alors l'un des centres intellectuels les plus actifs de la ville. Il y étudia auprès de maîtres illustres, notamment Rabbi Abdallah Somekh et le Ben Ish Haï. Ces deux figures dominent le paysage du judaïsme irakien du XIXe siècle : Abdallah Somekh (1813–1889) était le chef incontesté de la juridiction rabbinique bagdadienne, et le Ben Ish Haï — Rabbi Yosef Hayyim — en était le grand prédicateur et posek halakhique, dont l'influence s'étendait bien au-delà de la Mésopotamie. Être formé par l'un et par l'autre, c'était recevoir la double transmission du droit rabbinique et de la dévotion kabbalistique qui caractérisent l'école bagdadienne.
On ignore la date exacte à laquelle la famille Mani s'établit à Bagdad. Le dossier de la lignée signale qu'elle y est attestée aux XVIIIe–XIXe siècles, avec un rattachement au judaïsme babylonien qui demeure incertain faute de sources plus anciennes. Un itinéraire séfarade post-1492 — Espagne, Empire ottoman, Bagdad — est possible et cohérent avec les trajectoires d'autres grandes familles rabbiniques orientales, mais il reste pour l'heure non documenté pour les Mani. Ce que l'on sait avec certitude, c'est que la famille s'était pleinement intégrée, au début du XIXe siècle, dans l'élite intellectuelle et spirituelle de la communauté juive bagdadienne, au point qu'Eliyahu ben Suleiman put accéder aux maîtres les plus en vue de son temps.
Cette formation bagdadienne porta en elle la marque d'une double vertu que la tradition juive a particulièrement cultivée : l'amour de la Torah comme discipline totale de l'existence, et la chaîne de transmission (mesora) comme obligation envers les générations à venir. Ces deux convictions allaient gouverner toute la vie de Rabbi Eliyahu Mani — et, à travers lui, orienter le destin de sa lignée.
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Chapitre 2 : L'*aliyah* et la fondation à Hébron — 1856–1870
Le projet de monter en Terre d'Israël habita Rabbi Eliyahu Mani de longue date. En 1856, il quitta Bagdad avec son épouse Samara et ses fils, entreprenant le voyage à travers le désert, accompagné d'une caravane de marchands arabes, observant le chabbat aux étapes. Il s'installa d'abord à Jérusalem pendant deux ans avant de se rendre à Hébron, où l'on disait que le climat lui serait plus favorable pour sa santé.
Ce déplacement de Jérusalem à Hébron n'était pas anodin. Au moment de son arrivée à Hébron, son ami et beau-frère Rabbi Moshe Perrera, le rav de la ville, mourait. En 1858, Eliyahu Mani fut nommé rav de Hébron. Il allait occuper cette charge pendant quarante et un ans, jusqu'à sa mort en 1899 — un règne rabbinique d'une durée exceptionnelle pour une ville de la taille de Hébron.
Dès ses premières années, Rabbi Eliyahu Mani imprima à la communauté une direction claire. Il fonda la yeshiva Beit Yaakov à Hébron. Cette institution devint rapidement le centre intellectuel et spirituel d'une communauté en pleine renaissance : elle attira des étudiants du monde entier, contribuant à faire de la petite ville un foyer du savoir talmudique et kabbalistique comparable, à son échelle, aux grandes académies d'Orient. Rabbi Eliyahu Mani s'employa activement à acquérir des ouvrages précieux, notamment ceux qui avaient appartenu au Hida (Rabbi Hayyim Yosef David Azoulay) et à d'autres érudits, avec le soutien financier de membres de sa famille et de bienfaiteurs bagdadiens.
L'action de Rabbi Eliyahu Mani à Hébron illustre à merveille la vertu d'implication communautaire (tsibur) que la tradition juive tient pour l'une des obligations fondamentales du sage : il ne suffit pas de savoir, il faut mettre son savoir au service de la collectivité. Dans ses sermons, il soulignait l'amour de toute la Création, l'amour d'Israël, l'amour de la Terre et des commandements liés à la Terre, et il œuvrait activement à racheter et à peupler la Terre. Cette insistance sur l'amour — amour de Dieu, amour du prochain, amour de la Terre — fait de son enseignement une synthèse de l'éthique universaliste et de l'attachement particulier à Eretz Israël, deux pôles dont la tension féconde traversa tout le judaïsme de la période ottomane.
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Chapitre 3 : L'œuvre rabbinique du Re'em — Torah, halakha et kabbalah
Rabbi Eliyahu Mani était connu sous le titre honorifique de Re'em — acronyme hébraïque de son nom et titre de dignité qui évoquait aussi la puissance du bœuf sauvage biblique. Ce surnom disait la stature reconnue d'un érudit dont la production littéraire fut abondante et diverse. Sa première publication, Siaḥ Yitsḥak, traita des coutumes d'Israël. Il écrivit également Ma'asei Eliyahu (en deux parties) sur les lois des interdits et des permis. Au total, la tradition lui attribue au moins onze ouvrages touchant à la halakha, à la kabbale, à l'éthique et aux coutumes liturgiques.
Cette production s'inscrit dans le courant de l'école bagdadienne, héritière de la tradition séfarade d'Espagne et enrichie par des siècles de rencontre avec la mystique juive orientale. L'école du Ben Ish Haï, dont Rabbi Eliyahu Mani était issu, accordait une place centrale à la kabbale lourianique tout en maintenant la rigueur du droit rabbinique classique : ce double ancrage se retrouve dans les ouvrages du Re'em, qui naviguent entre le commentaire légal et la méditation spirituelle. Le soin apporté à la transmission de l'halakha — aux règles concrètes qui gouvernent la vie quotidienne du Juif pieux — est l'expression la plus directe de cette tradition : la Loi n'est pas abstraite, elle est le tissu même de l'existence.
Le réseau de relations que Rabbi Eliyahu entretint tout au long de sa vie illustre également l'ampleur de son rayonnement. Il obtint, avec le soutien de membres de la famille Ezekiel et de la famille Sassoon de Bagdad, les fonds nécessaires à la construction d'une grande synagogue à Hébron. Ces familles — les Sassoon notamment, dont la fortune commerciale s'étendait de Bagdad à Bombay et à Londres — illustrent les réseaux transnationaux du judaïsme oriental, qui faisaient circuler hommes, livres et capitaux d'une ville à l'autre. La synagogue d'Hébron financée par ces dons était un acte de tsedaka — la charité comme justice — qui unissait la prospérité des marchands bagdadiens et l'autorité spirituelle des rabbins de Terre sainte.
Des légendes colorées entouraient la figure de Rabbi Mani, notamment un récit de guérison miraculeuse de la cécité, témoignant d'une époque florissante dans l'histoire de Hébron. Ces récits hagiographiques, même s'ils ne sauraient être tenus pour des faits vérifiables, disent quelque chose de réel : la place exceptionnelle qu'occupait le Re'em dans la mémoire collective de la communauté, et la confiance que cette communauté avait placée en son chef spirituel pendant plus de quatre décennies.
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Chapitre 4 : Samara Mani et la transmission familiale
Il est une figure que les sources mentionnent avec insistance aux côtés du grand rabbin : son épouse, Samara Mani (également transcrite Samra). La communauté juive de Hébron perpétue la tradition d'hospitalité et de recherche du savoir inaugurée par Rabbi Mani et son épouse Samra, une dirigeante à part entière. Cette mention, dans les sources contemporaines, n'est pas un simple hommage rhétorique : elle reflète le rôle effectif que les épouses de grands rabbins jouèrent dans l'organisation communautaire des petites villes de Terre sainte à l'époque ottomane. La rebbetzin n'était pas seulement la compagne du chef spirituel ; elle en était souvent le premier relais, gérant les relations avec les femmes de la communauté, organisant l'hospitalité pour les voyageurs et les pèlerins, maintenant la cohérence sociale du foyer communautaire.
Samara Mani est enterrée aux côtés de son époux dans le cimetière juif de Hébron, dont les pierres tombales portent le souvenir de la communauté détruite en 1929. Ce voisinage dans la mort prolonge le compagnonnage de toute une vie au service de la communauté. Le lieu où ils sont enterrés, le vieux cimetière juif de Hébron, attire aujourd'hui des visiteurs de tout le pays.
La transmission de l'autorité rabbinique à l'intérieur de la famille Mani suivit le modèle dynastique classique du judaïsme oriental. Rabbi Eliyahu eut pour successeur son propre fils dans la fonction de grand rabbin de Hébron. Menachem Suliman Mani (1850–1924), écrivain, poète et rabbin, devint ainsi le continuateur de l'œuvre paternelle. Cette transmission père-fils, loin d'être perçue comme un nepotisme, était dans ces communautés la garantie d'une continuité spirituelle : le fils avait reçu la formation du père, connu ses maîtres, hérité de ses manuscrits et de ses réseaux. Il incarnait la mesora, la chaîne de transmission que le judaïsme tient pour sacrée.
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Chapitre 5 : Menachem Suliman Mani, entre rabbinat et renaissance hébraïque
Menachem Suliman Mani (1850–1924) fut à la fois écrivain, poète et rabbin, qui occupa de nombreuses fonctions importantes dans la Palestine ottomane, dont celle de grand rabbin de Hébron. Cette triple qualification — religieuse, littéraire et administrative — le distingue de la plupart des dignitaires rabbiniques de son temps et l'inscrit dans une conjoncture historique particulière : celle de la renaissance hébraïque (Tehiyya) qui, dans les dernières décennies du XIXe siècle et les premières du XXe, vit l'hébreu retrouver le statut de langue vivante, parlée et écrite.
Né à Bagdad en 1850, Suliman Mani grandit dans l'ombre tutélaire de son père, formé à la même tradition kabbalistique et halakhique de l'école bagdadienne, baigné dans la culture bilingue hébreu-arabe de la communauté juive de Hébron. Son activité littéraire — poèmes en hébreu, œuvres de fiction — le place à la charnière de deux mondes : celui du rabbi traditionnel, soucieux du respect de la Loi et de la préservation des coutumes, et celui de l'intellectuel moderne, qui voit dans la langue hébraïque non seulement un instrument liturgique mais un vecteur de renaissance nationale.
Cette dimension est remarquable car elle préfigure, à l'échelle d'une famille, la transformation plus générale qui allait conduire les communautés juives orientales à s'intégrer au projet sioniste naissant. Les Mani de Hébron n'étaient pas des pionniers du mouvement national au sens des haloutsim d'Europe de l'Est ; mais leur attachement ancestral à la Terre d'Israël, leur maîtrise de la langue hébraïque et leur enracinement dans les villes bibliques faisaient d'eux des acteurs naturels d'une continuité entre le judaïsme traditionnel et la modernité. La vertu ici exprimée est celle du savoir comme engagement : la culture ne se réduit pas à l'érudition savante, elle est aussi un acte politique et collectif, une façon de maintenir vivant ce que la communauté a de plus précieux.
Suliman Mani mourut en 1924, quelques années avant la catastrophe qui allait briser la communauté que sa famille avait si longtemps animée.
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Chapitre 6 : La tradition davidique et la géographie sacrée de Hébron
La tradition généalogique de la famille Mani se double d'une géographie symbolique dont Hébron est le foyer. Le nom Mani, également orthographié Ma'ani ou Meni, est selon la tradition familiale un acrostiche pour Min Netzer Ishai, « descendant du rejeton de Jessé ». Cette lecture fait du patronyme lui-même le condensé d'une revendication généalogique : rattacher la lignée à la maison de David par l'intermédiaire de Jessé, père du roi. En raison des persécutions, la famille avait choisi de dissimuler cette ascendance.
Il convient de qualifier ce récit avec la rigueur qui sied à l'historien. Une ascendance davidique relève ici de la mémoire transmise et non de l'archive documentaire : elle appartient à ce vaste ensemble de traditions généalogiques que de nombreuses familles rabbiniques d'Orient et d'Occident ont cultivées, et qui expriment une conscience de dignité et de vocation plus qu'un arbre généalogique juridiquement démontrable. L'acrostiche, en tant que procédé, est caractéristique de cette manière de coder dans le nom même une mémoire lignagère.
Il n'est pas indifférent que cette tradition ait pris corps à Hébron, ville où le roi David établit la première capitale d'Israël et régna sept années avant la conquête de Jérusalem. Une ancienne structure sur une colline, appelée Tombeau de Jessé et de Ruth, est vénérée comme le lieu de sépulture du père et de l'arrière-grand-mère du roi David. La famille Mani vint donc s'établir, au sens propre, dans la ville de ses ancêtres revendiqués, à proximité immédiate des tombeaux dont son récit d'origine se réclamait. Que cette coïncidence ait été voulue, cherchée, ou qu'elle ait simplement été perçue comme une confirmation providentielle, elle renforça la cohérence interne du récit et son ancrage dans la topographie sacrée.
Cette dimension de la mémoire familiale relève d'une des formes les plus profondes de la piété juive : le sentiment d'appartenir à une histoire plus longue que soi, de s'inscrire dans une chaîne qui remonte aux origines bibliques du peuple. À Hébron, ville des Patriarches, où Abraham, Isaac et Jacob reposent selon la tradition dans la cave de Macpela, cette conscience généalogique trouvait son expression la plus vive. Les Mani ne se contentaient pas d'en être les témoins : ils en étaient, à leur manière, les continuateurs vivants.
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Chapitre 7 : 1929, la catastrophe et la mémoire dispersée
L'histoire de la famille Mani est indissociable de celle de Hébron, et notamment de la tragédie qui frappa la communauté juive de la ville au mois d'août 1929. En quelques heures de violence, soixante-sept Juifs furent massacrés par des émeutiers dans ce qui constitue l'un des épisodes les plus meurtriers de l'histoire du Yishouv sous le mandat britannique. La communauté de Hébron, qui comptait plusieurs centaines de membres dont certains appartenaient à la descendance directe des Mani, fut évacuée par les autorités britanniques dans les jours qui suivirent : une présence juive vieille de plusieurs siècles prenait fin brutalement.
Les sources associent la mémoire du massacre à des membres de la lignée Mani. La figure de Zemira Mani apparaît dans les témoignages : son fils Asher Meshorer fut l'un des porteurs du souvenir familial de ces événements. Cette transmission mémorielle, de mère à fils, de survivants à descendants, est caractéristique de la manière dont les communautés dévastées ont préservé leur histoire : non dans les archives officielles — souvent lacunaires pour les victimes —, mais dans les récits familiaux, les noms transmis, les objets conservés.
La dispersion consécutive à la tragédie transforma une famille de dignitaires enracinés en une lignée mémorielle, gardienne d'un monde disparu. Certains descendants s'établirent à Jérusalem, d'autres dans les villes de la plaine côtière ou à l'étranger. Le nom Mani continua de circuler, portant en lui la mémoire de Hébron, de la yeshiva Beit Yaakov, du tombeau du Re'em et de son épouse Samara. C'est en cela que l'histoire des Mani touche à l'histoire collective du judaïsme de Terre sainte : elle en incarne à la fois l'enracinement séculaire et la fragilité, la capacité à durer et la vulnérabilité face aux tempêtes de l'histoire.
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Chapitre 8 : De Hébron à la Cour suprême — la modernité israélienne
Le destin de la lignée Mani ne s'arrête pas à la catastrophe de 1929. Dans les décennies qui suivent, des membres de la famille continuent de porter le nom et d'exercer des responsabilités dans les nouvelles institutions du peuple juif. Eliyahu Manny fut nommé juge de district à Jérusalem lors de la fondation de l'État d'Israël, puis président du tribunal de district de Jérusalem en 1952. En 1962, il fut nommé à la Cour suprême, devenant le premier Juif mizrahi à occuper cette position.
Cette nomination constitue un moment symboliquement fort dans l'histoire de la famille et, plus largement, dans celle de l'intégration des communautés orientales dans les institutions de l'État hébreu. Le judaïsme mizrahi — terme qui désigne les Juifs originaires des pays arabes et d'Orient — fut longtemps sous-représenté dans les sommets de la magistrature israélienne, dominée par les élites ashkénazes issues d'Europe centrale et orientale. La présence d'un Mani à la Cour suprême en 1962 rompait cette tendance et affirmait, par le droit, la légitimité d'une tradition juridique et intellectuelle autre que celle de l'Europe de l'Est.
Le parcours d'Eliyahu Manny — de la lignée rabbinique de Hébron au sommet de la magistrature israélienne — résume à lui seul la trajectoire d'une famille passée du monde des académies talmudiques d'Orient aux institutions de la souveraineté retrouvée. Ce n'est pas trahison de la tradition que d'entrer dans les palais de justice de l'État moderne : c'est, pour qui a grandi dans une famille de dayanim et de poskim, la continuation naturelle d'une vocation séculaire pour le droit et pour la justice — la tsedaka et la mishpat qui sont, selon les prophètes, les fondements mêmes du trône de David.
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Chapitre 9 : Le nom Mani dans l'onomastique séfarade et la culture contemporaine
Au-delà de la grande lignée rabbinique orientale, le patronyme Mani a irrigué d'autres sphères du monde juif. Dans l'aire séfarade et méditerranéenne, il s'inscrit dans le vaste répertoire des patronymes que l'onomastique a méthodiquement recensés. L'ouvrage de référence d'Abraham Laredo pour le Maroc demeure l'instrument privilégié pour situer les noms juifs nord-africains dans leur contexte linguistique et communautaire, et en démêler les strates hispaniques, arabes et hébraïques [Les Noms des Juifs du Maroc]. Des variantes orthographiques telles que Manie, Manee, Mannie, Mania, ainsi que les graphies portugaise et juive Manis ou Manisse, témoignent du passage d'une langue à l'autre — l'espagnol, le portugais, le judéo-espagnol, l'italien et l'arabe fournissant chacun leur grille de transcription. Dans le domaine des noms espagnols voisins, l'onomastique recense encore Manne, Manies, Mannes et Manna.
Cette dispersion géographique du patronyme n'est pas un accident : elle reflète la condition diasporique elle-même, où un même signe graphique a pu s'enraciner dans des terreaux linguistiques distincts sans qu'il faille postuler une origine unique. Dans le monde italien, la forme mani signifie « mains », comme l'illustre le composé Cinquemani ; dans le monde grec, le même son renvoie à la péninsule du Magne dans le Péloponnèse. Ces homophonies rappellent qu'un patronyme ne saurait être réduit à une origine unique sans examen minutieux des communautés concrètes qui l'ont transmis.
Il faut enfin mentionner que le nom Mani a acquis une notoriété culturelle particulière dans la littérature israélienne contemporaine, où il fut retenu comme titre d'une œuvre romanesque majeure explorant, à travers plusieurs générations, les entrelacements de l'histoire juive de Hébron et de Jérusalem. Ce choix littéraire consacre la charge symbolique d'un nom associé, dans l'imaginaire collectif, à la profondeur historique de la présence juive en Terre sainte et à la mémoire de ses communautés orientales. La fiction, ici, prolonge l'histoire : elle transforme un patronyme en matière d'art et en mémoire collective.
Il convient enfin de distinguer nettement le patronyme juif Mani du personnage historique homonyme, Mani le prophète, fondateur du manichéisme au IIIe siècle, né dans ou près de Ctésiphon en Mésopotamie. Cette homonymie, purement fortuite, n'a aucun rapport avec la lignée juive : la signification du nom du prophète pourrait dériver de l'araméen babylonien Mânâ, « luminescence ». La mention en est faite pour prévenir toute confusion, tant l'ombre du prophète iranien a parfois brouillé les recherches sur le patronyme.
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Les grandes figures
Rabbi Eliyahu ben Suleiman Mani (1818–1899), dit le Re'em [אליהו מני] — Né à Bagdad en juillet 1818, il étudia à la yeshiva Beit Zilka auprès de Rabbi Abdallah Somekh et du Ben Ish Haï. Après son aliyah en 1856 et deux années passées à Jérusalem, il s'établit à Hébron en 1858, où il occupa la fonction de grand rabbin pendant quarante et un ans. Fondateur de la yeshiva Beit Yaakov, auteur d'au moins onze ouvrages de halakha, de kabbale et d'éthique dont Siaḥ Yitsḥak et Ma'asei Eliyahu, il incarne le lien vivant entre le judaïsme bagdadien et la renaissance de la communauté juive de Hébron sous l'ère ottomane. Il mourut le 8 Tamouz 5659 (16 juin 1899) et est enterré dans l'ancien cimetière juif de Hébron.
Samara (Samra) Mani (dates inconnues, † vers 1899 ou après) — Épouse du grand rabbin Eliyahu Mani, elle fut une figure communautaire à part entière dans la vie de la communauté juive de Hébron. Les sources contemporaines la désignent comme une dirigeante en son droit propre, ayant contribué à l'hospitalité et à la cohésion sociale d'une communauté en pleine renaissance. Son tombeau, voisin de celui de son époux dans l'ancien cimetière de Hébron, est devenu un lieu de mémoire visité par les pèlerins et les descendants de la communauté dispersée après 1929.
Menachem Suliman Mani (1850–1924) — Fils et successeur de Rabbi Eliyahu Mani dans la charge de grand rabbin de Hébron, Suliman Mani naquit à Bagdad en 1850 et grandit à Hébron au sein de la communauté que son père avait revitalisée. Héritier de la tradition halakhique et kabbalistique bagdadienne, il se distingua également comme écrivain et poète de langue hébraïque, s'inscrivant ainsi dans le mouvement de renaissance hébraïque qui traversa le judaïsme oriental à la fin de la période ottomane. Sa double vocation — religieuse et littéraire — fait de lui une figure de transition entre le judaïsme traditionnel et la modernité culturelle hébraïque. Il mourut en 1924.
Zemira Mani (dates inconnues) — Membre de la lignée Mani de Hébron, présente dans la ville au moment du massacre d'août 1929. Son fils Asher Meshorer fut l'un des porteurs de la mémoire familiale de ces événements tragiques. Sa figure représente la génération qui vécut la rupture de 1929 et la dispersion de la communauté de Hébron, transformant une famille de dignitaires enracinés en gardiens d'une mémoire communautaire douloureuse.
Eliyahu Manny (dates précises non établies — nommé à la Cour suprême en 1962) — Descendant de la lignée Mani de Hébron, il fut nommé juge de district à Jérusalem lors de la fondation de l'État d'Israël, puis président du tribunal de district de Jérusalem en 1952, avant d'être nommé à la Cour suprême en 1962 — le premier Juif mizrahi à occuper cette position. Son parcours illustre la trajectoire des familles rabbiniques orientales de Terre sainte dans le passage au monde institutionnel de l'État hébreu : de la yeshiva talmudique au prétoire de la modernité, le même attachement au droit et à la justice.
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Conclusion
Au terme de ce parcours, la lignée Mani se révèle comme un condensé remarquable de l'expérience juive orientale dans sa pleine durée historique : de l'académie bagdadienne du XIXe siècle aux institutions de l'État moderne d'Israël, en passant par la renaissance ottomane de Hébron et le traumatisme de 1929. Le nom lui-même, bref et ouvert à de multiples lectures selon les langues, invite d'emblée à la prudence : il n'existe pas un seul Mani, mais des familles diverses réparties de l'Italie au Maroc et de l'Espagne à la Mésopotamie. Parmi elles se détache la grande lignée rabbinique dont Rabbi Eliyahu ben Suleiman Mani, né en 1818 et formé à la yeshiva Beit Zilka de Bagdad, fut la figure fondatrice à Hébron.
De cette souche naquit une véritable dynastie : le fils Menachem Suliman Mani, grand rabbin et poète, perpétua l'œuvre paternelle jusqu'en 1924 ; Zemira Mani en porta le souvenir à travers la catastrophe de 1929 ; et, deux générations plus tard, Eliyahu Manny couronna l'itinéraire familial en devenant le premier juge mizrahi de la Cour suprême israélienne. À la mémoire d'une prestigieuse ascendance davidique, transmise sous la forme de l'acrostiche Min Netzer Ishai, répond ainsi une histoire vérifiable de savoir, d'autorité et de service.
Ce que cette lignée aura, entre toutes, le mieux exprimé est la vertu de mesora — la transmission. Transmettre le savoir, de maître à élève, de père à fils ; transmettre l'autorité, de grand rabbin en grand rabbin ; transmettre la mémoire, de survivants à descendants ; transmettre enfin le sens de la justice, de la table rabbinique à la Cour suprême. Dans la longue histoire d'Israël, qui est aussi une longue histoire de ruptures et de reconstructions, la lignée Mani illustre ce qui rend la rupture surmontable : non pas l'oubli, mais la fidélité à ce qui fut transmis. C'est en cela qu'elle participe de la mémoire collective d'Israël, et que son histoire éclaire, au-delà d'elle-même, l'histoire d'un peuple qui survit à ses catastrophes par la force de ce qu'il a choisi de garder.
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ביבליוגרפיה
- Abraham I. Laredo, Les Noms des Juifs du Maroc, CSIC, Madrid (1978)