Un enfant prodige de l'Italie juive
Furio Jesi naît le 19 mai 1941 à Turin, fils unique de Bruno Jesi, qualifié par les sources contemporaines de « héros de guerre ». Il meurt le 17 juin 1980, à trente-neuf ans, laissant une œuvre considérable pour un si court passage. Sans diplôme universitaire formel — particularité remarquable dans le monde académique — il publie dès l'âge de quinze ans ses premiers textes sur la mythologie égyptienne, commençant ainsi une carrière d'autodidacte savant qui le mènera à enseigner la langue et la littérature allemande à l'Université de Palerme puis à l'Université de Gênes [Bollati Boringhieri, notice biographique].
Cette précocité n'est pas un accident biographique isolé : elle s'inscrit dans la longue tradition du judaïsme italien lettré que Bonfil a décrite, où l'étude n'est pas séparée de la vie, où l'enfant est introduit très tôt dans les cercles du savoir. Il y a dans la trajectoire de Furio Jesi quelque chose qui rappelle la valeur que la tradition hébraïque nomme talmud Torah — l'étude comme obligation et comme joie, indépendamment des institutions qui l'encadrent. Sa capacité à nouer, adolescent, une correspondance suivie avec des penseurs de la stature de Károly Kerényi et de Thomas Mann témoigne d'une confiance dans la valeur propre de la pensée, que nulle hiérarchie académique n'avait à valider.
Letteratura e mito (1968) — la machine mythologique
Publié en 1968, Letteratura e mito constitue l'œuvre inaugurale majeure de Furio Jesi. Dans cet essai, Jesi forge l'un des concepts qui allait traverser l'ensemble de son travail ultérieur : celui de « machine mythologique » — la macchina mitologica. Par cette formule, il entend désigner le dispositif par lequel les sociétés modernes ne puisent plus dans le mythe vivant, organique, mais dans une construction artificielle, une mise en scène du mythe qui en extrait la force symbolique tout en la vidant de sa vérité originelle.
Cette intuition est d'une portée philosophique considérable, et elle porte une dimension critique que l'on ne saurait dissocier du contexte biographique de son auteur. Jesi écrit Letteratura e mito dans l'Italie de l'après-guerre, dans un pays qui vient de traverser le fascisme — lequel n'avait cessé de mobiliser des mythes romanisants au service d'une politique de violence. La « machine mythologique » est ainsi aussi, implicitement, une réponse juive à l'instrumentalisation du mythe par les totalitarismes : une mise en garde contre la confusion entre le symbole authentique et son simulacre fabriqué à des fins de domination. Là où la tradition juive, depuis la Torah jusqu'aux commentateurs médiévaux, s'est toujours méfiée de l'idolâtrie — le veau d'or comme archétype du faux symbole élevé au rang d'absolu — Furio Jesi construit une théorie critique du mythe technifié qui prolonge, dans le langage de la philologie moderne, cette vigilance ancestrale.
Spartakus. Simbologia della rivolta (rédigé en 1969, publié en 1980) — penser l'insurrection
Rédigé en 1969, l'année même des grandes convulsions estudiantines européennes, Spartakus ne fut publié qu'en 1980, quelques semaines après la mort de son auteur, comme s'il avait attendu, pour paraître, que son créateur soit lui-même entré dans le silence. L'objet formel du livre est l'insurrection spartakiste de Berlin en janvier 1919 — ce soulèvement communiste brutalement écrasé qui coûta la vie à Rosa Luxemburg et à Karl Liebknecht. Mais Jesi ne fait pas de l'histoire événementielle : il mène une réflexion sur la phénoménologie de la révolte elle-même, sur ce qui distingue l'insurrection de la révolution, le moment de rupture de l'action planifiée.
Pour Jesi, l'insurrection est caractérisée par sa suspension du temps historique ordinaire : elle ouvre ce qu'il appelle un « temps de la fête » — notion qui anticipe sur son essai de 1977 — une parenthèse où les lois habituelles de la causalité politique semblent momentanément abolies. Cette réflexion sur le temps suspendu, sur l'irruption d'une autre temporalité dans le cours ordinaire de l'histoire, résonne de manière singulière chez un auteur juif. Car la tradition hébraïque connaît elle aussi ses « temps hors du temps » : le Shabbat, les fêtes liturgiques, le Yovel (le Jubilé) — ces parenthèses sacrées où l'ordre ordinaire est suspendu au profit d'une autre logique. Jesi ne cite pas explicitement cette tradition dans Spartakus, mais la structure de sa pensée — une temporalité de l'exception, un temps qui suspend la servitude de la chronologie — porte les marques d'une sensibilité culturelle profondément formée par ces rythmiques du calendrier hébraïque.
Le choix de Rosa Luxemburg comme figure centrale n'est pas anodin. Luxemburg était elle-même juive, et sa trajectoire d'internationaliste résolue, refusant toute identité nationale au profit d'un universalisme de classe, offrait à Jesi une figure ambivalente : une Juive qui avait voulu transcender son judaïsme au nom d'une idée universelle, et qui mourut précisément dans un lieu et une époque où ce dépassement s'avéra meurtrier. L'analyse de Jesi n'est pas sans retenue critique à l'égard de cette tragique illusion.
La festa (1977) — le temps sacré et ses ambivalences
Publié en 1977, trois ans avant la mort de son auteur, La festa prolonge et approfondit la méditation engagée dans Spartakus. Jesi y construit une théorie du « temps de la fête » comme structure anthropologique fondamentale : la fête est ce moment où la communauté suspend ses hiérarchies et ses obligations ordinaires pour entrer dans un espace-temps différent, régi par d'autres lois — l'excès, le don, le jeu, le sacré.
Ce que Jesi décèle dans la fête, c'est à la fois sa dimension libératrice et son danger : la fête peut être le moment d'une véritable communauté retrouvée, d'une égalité vécue, mais elle peut aussi être récupérée, instrumentalisée par le pouvoir pour neutraliser la tension sociale dans une débauche contrôlée. La fête fasciste — les grandes mises en scène rituelles du régime de Mussolini — est pour Jesi l'exemple même de cette perversion : une machine mythologique appliquée à la temporalité festive, simulant la communauté pour mieux la soumettre.
Il y a dans cette réflexion sur la fête une résonance profonde avec la tradition juive des moadim — les fêtes prescrites par la Torah. Le judaïsme a, depuis les origines, entretenu une relation complexe avec la dimension festive : les grandes fêtes du calendrier hébraïque (Pessah, Shavouot, Soukot, Rosh Hashana, Yom Kippour) sont à la fois des moments de joie collective et des temps d'un sérieux spirituel intense, où la communauté se souvient, se juge et se renouvelle. Elles ne sont jamais pure exubérance, mais toujours mémoire et responsabilité mêlées. Jesi, sans jamais théoriser explicitement à partir du calendrier hébraïque, construit une phénoménologie de la fête qui en reconnaît implicitement l'ambivalence essentielle — ce que la tradition juive a, depuis toujours, nommé la tension entre la simha (la joie) et la yirah (la crainte).
Un correspondant de Thomas Mann et de Kerényi
La correspondance de Furio Jesi avec Károly Kerényi, le grand mythologue hongrois, publiée sous le titre Demone e mito (1999), révèle l'ampleur du dialogue intellectuel qu'il engagea dès ses années de formation. Kerényi, lui-même marqué par Jung et par la tradition des études classiques, voyait dans le jeune Jesi un esprit capable d'infléchir la science du mythe vers des horizons nouveaux. Cette relation n'était pas celle d'un maître et d'un disciple docile : Jesi maintint toujours sa distance critique, refusant les pentes ésotérisantes que Kerényi lui-même ne répugnait pas à emprunter. La correspondance avec Thomas Mann — le grand romancier allemand auteur de la tétralogie Joseph et ses frères, précisément une méditation sur la figure biblique — constitue un autre jalon de cette sociabilité intellectuelle exceptionnelle. Que Jesi, Juif italien, ait entretenu un dialogue épistolaire avec l'auteur qui, peut-être plus que tout autre dans la littérature du XXe siècle, avait plongé dans la mythologie hébraïque pour en tirer une œuvre romanesque, est une coïncidence qui dépasse la coïncidence : c'est la rencontre de deux regards sur le même territoire mythologique, depuis des rives différentes.
Germania segreta et la critique de la « culture de droite »
Parmi les autres œuvres de Furio Jesi, Germania segreta. Miti nella cultura tedesca del Novecento (1967) mérite une mention particulière dans un livre consacré à une lignée juive. Cette étude des mythes de la culture allemande du XXe siècle — de Stefan George au Cercle de Munich, de la pensée pré-nazie aux résonances contemporaines — est un travail d'une lucidité implacable sur les mécanismes par lesquels le mythe peut être retourné contre lui-même et contre ses victimes. Juif italien né en 1941, Furio Jesi avait une raison personnelle et générationnelle de comprendre comment les mythes germaniques avaient pu être mobilisés au service de l'antisémitisme le plus meurtrier de l'histoire. Germania segreta est en ce sens une œuvre de résistance intellectuelle, une tentative de désarmer le mythe en l'exposant, d'appliquer à la culture allemande la même critique que Jesi appliquerait plus tard, dans Cultura di destra (1979), aux idéologies autoritaires en général.
Cette vigilance critique face à l'instrumentalisation politique du mythe et de la culture constitue, dans l'œuvre de Jesi, l'expression la plus directe de ce que la tradition juive nomme tikkun — la réparation, l'effort de corriger ce qui a été brisé. Par la pensée, par l'analyse, par le dévoilement des mécanismes de la falsification, Jesi participait d'une forme moderne de ce travail de rectification que la tradition hébraïque a toujours regardé comme une obligation de l'homme de savoir.