Origine géographique : États-Unis
Autour de ce Grand Livre
Ce livre raconte les Krim. Votre propre famille a peut-être aussi son Grand Livre — cherchez votre nom pour le découvrir, ou pour le faire naître.
Le nom de Krim compte parmi ces patronymes brefs et durs comme un galet, dont la sonorité même semble porter la mémoire des migrations. Il se rencontre dans plusieurs aires du monde juif — en Europe centrale et orientale, où il peut renvoyer à une racine désignant l'homme du Crimée (Krym) ou dériver de formes germaniques et yiddish, mais aussi sur le pourtour méditerranéen et dans le Maghreb, où la racine sémitique k-r-m évoque la générosité, la noblesse, la vigne. Cette ambivalence n'est pas un défaut de la lignée : elle en est le signe. Comme tant de familles juives, les Krim ne se laissent pas enfermer dans un seul territoire ni dans une seule langue. Ils appartiennent à cette histoire d'un peuple dispersé et pourtant relié, dont Yosef Hayim Yerushalmi a montré qu'il se pense d'abord par la mémoire avant de se penser par l'archive [Yerushalmi, 1984].
Ce Grand Livre ne prétend pas reconstituer une généalogie continue des Krim — les sources documentaires, on le verra, sont trop lacunaires pour cela. Il propose plutôt de suivre le fil d'un nom, en s'arrêtant longuement là où l'archive parle avec force : autour de la figure de Mathilde Krim, chercheuse et militante, dont la trajectoire du XXe siècle condense, à elle seule, plusieurs des vertus que la tradition juive a portées à travers les siècles — le soin apporté à l'autre, le courage devant l'injustice, le savoir mis au service de la vie.
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Le Grand Livre — Krim — Zakhor, https://zakhor.ai/grands-livres/familles/krimMathilde Krim
medical researcher (1926–2018)
La Base centrale des noms des victimes de la Shoah de Yad Vashem recense les femmes, les hommes et les enfants assassinés durant la Shoah. Vous pouvez y rechercher les personnes ayant porté le nom Krim.
Rechercher « Krim » sur Yad VashemLa recherche s'effectue directement dans les archives de Yad Vashem ; Zakhor ne copie ni ne conserve aucune donnée nominative. La présence ou l'absence d'un nom dans la base n'est pas exhaustive.
Son adhésion au monde juif ne fut pas héritée : elle fut choisie. Mathilde Galland se convertit au judaïsme, épousa un étudiant juif, David Danon, et s'engagea aux côtés de la cause sioniste dans les années précédant la création de l'État d'Israël. Ce choix — devenir juive par décision de conscience plutôt que par naissance — inscrit sa trajectoire dans une longue tradition d'accueil du converti que la halakha entoure d'égards : le ger, l'étranger devenu membre du peuple, que la Torah commande d'aimer parce qu'Israël fut lui-même étranger en Égypte. Le rapport à l'étranger, si central dans la pensée juive, se trouve ici retourné : c'est l'étrangère qui vient à Israël, et son parcours illustre combien la Loi juive conçoit l'appartenance non comme une clôture ethnique mais comme une alliance ouverte [Trigano, 1991].
Installée un temps en Israël, elle travailla à l'Institut Weizmann de Rehovot, où elle participa à des recherches pionnières sur le diagnostic prénatal et la détermination du sexe fœtal par étude des cellules amniotiques. Le savoir scientifique, ici, n'est pas neutre : il s'exerce dans un pays qui se construit, au service d'une communauté qui panse ses plaies. La lignée du nom Krim — car Mathilde le portera après son remariage — s'associe ainsi durablement à la vertu du savoir mis au service de la collectivité.
En 1958, Mathilde épousa Arthur B. Krim, avocat new-yorkais et magnat du cinéma, président des studios United Artists puis fondateur d'Orion Pictures, proche conseiller de plusieurs présidents démocrates des États-Unis. C'est par cette union que le patronyme Krim devint le sien et gagna la notoriété que retient aujourd'hui le corpus. Le couple s'installa à New York, où Mathilde poursuivit ses recherches au Cornell University Medical College puis au Memorial Sloan-Kettering Cancer Center, se consacrant à l'interféron et à l'immunologie des cancers.
Ce chapitre new-yorkais dit quelque chose de la condition juive moderne telle qu'Isaiah Berlin l'a analysée : celle d'une intégration réussie qui ne renonce pas à la fidélité, d'une réussite mondaine qui se met au service d'une cause [Berlin, 1973]. Les Krim faisaient partie de l'élite culturelle et politique américaine ; ils auraient pu se contenter du confort de la position acquise. L'histoire montre qu'ils firent l'inverse : ils mirent leur influence, leurs réseaux et leur fortune au service des plus vulnérables. L'action économique et sociale, dans la pensée juive, ne vaut que par la tsedaka — cette charité qui est d'abord justice — qu'elle rend possible. C'est ici que la trajectoire de Mathilde Krim va prendre sa dimension exemplaire.
Au début des années 1980, une épidémie inconnue frappa d'abord des populations marginalisées et stigmatisées aux États-Unis. Là où beaucoup détournèrent le regard par peur ou par préjugé, Mathilde Krim comprit très tôt l'ampleur du désastre et refusa la logique de l'exclusion. Elle fonda en 1983 l'AIDS Medical Foundation, qui fusionna en 1985 pour devenir l'American Foundation for AIDS Research (amfAR), dont elle fut la présidente fondatrice et la conscience durant des décennies.
Son action ne fut pas seulement scientifique : elle fut morale et publique. À une époque où les malades du sida étaient traités en parias, elle prit publiquement leur défense, dénonça la discrimination, plaida pour l'éducation, la prévention et la recherche, et refusa que la maladie servît de prétexte au mépris. Ce refus de la stigmatisation touche au cœur de plusieurs commandements de la Loi juive : ne pas rester indifférent au sang de son prochain, visiter et soigner le malade (bikkur holim), protéger la dignité de l'humilié. Mathilde Krim incarna ces exigences dans un contexte où elles demandaient un courage réel. Sa démarche rejoint ce que la pensée juive, de la Torah aux modernes, désigne comme le soin de l'autre érigé en devoir absolu — le visage du prochain qui oblige avant même toute réciprocité [Ouaknin, 1989].
Elle reçut en 2000 la Presidential Medal of Freedom, la plus haute distinction civile américaine, en reconnaissance de cette œuvre. Mais la vraie mesure de sa vertu ne tient pas dans les médailles : elle tient dans les vies préservées et dans l'obstination à défendre les rejetés. En cela, sans jamais se réclamer d'un modèle religieux explicite, elle prolongea une éthique dont la tradition juive fait le sommet de la Loi : le respect de l'image divine en tout être humain, y compris — et surtout — l'être méprisé.
La question se pose : peut-on lire une trajectoire individuelle comme l'expression d'une vertu collective ? La prudence historique invite à ne pas surinterpréter. Mathilde Krim ne fut pas une théoricienne du judaïsme, et son engagement humanitaire dépasse largement les frontières confessionnelles. Il serait malhonnête d'annexer son œuvre à une seule appartenance.
Et pourtant, l'intersection est réelle. Son parcours — conversion assumée, engagement pour Israël naissant, recherche scientifique, puis combat contre la stigmatisation d'une maladie — dessine une cohérence qui entre en résonance avec les valeurs cardinales de la tradition. La pensée juive, telle que la retracent Armand Abécassis ou Léon Askénazi, place au centre non le dogme mais l'agir : la sainteté se prouve par la justice rendue au faible [Abécassis, 1987] [Askénazi, 1999]. Maurice-Ruben Hayoun rappelle de même que la philosophie juive, dans sa longue histoire, a constamment relié la connaissance à l'éthique, refusant de séparer le vrai du bien [Hayoun, 2023]. En reliant la biologie de la vie au combat pour la dignité des malades, Mathilde Krim a, sans doute sans le formuler ainsi, incarné cette jonction.
C'est ici que le destin d'un nom rejoint la mémoire d'un peuple. La tradition juive a fait de la protection de l'étranger, du malade et du méprisé non une option charitable mais une obligation constitutive. Que ce soit une femme venue au judaïsme par choix qui ait, au XXe siècle américain, porté ce message avec éclat, n'est pas le moindre paradoxe — ni la moindre beauté — de cette histoire. La mémoire d'Israël, comme le montrait Yerushalmi, ne se transmet pas seulement par les livres : elle se transmet par les actes qui deviennent, à leur tour, mémorables [Yerushalmi, 1984].
De la lignée des Krim, l'archive ne conserve pas une longue chaîne de générations documentées, et ce Grand Livre a préféré l'aveu de ses lacunes à la fabrication d'une continuité factice. Le nom demeure pluriel, ses origines conjecturées plutôt qu'établies. Mais autour de la figure de Mathilde Krim, l'histoire livre une leçon d'une netteté rare.
Ce que cette lignée aura, entre toutes les vertus, le mieux exprimé, c'est le soin apporté à l'autre — le bikkur holim élevé au rang de combat public, la défense inconditionnelle du malade stigmatisé, le refus de laisser la peur dicter l'indifférence. À cela s'ajoute une vertu jumelle : le savoir scientifique mis au service de la vie, où la recherche cesse d'être neutre pour devenir acte de justice. Que ces vertus aient été portées par une femme entrée dans le peuple juif par décision de conscience rappelle enfin que l'alliance, dans la tradition d'Israël, reste ouverte à qui la choisit. En incarnant ces valeurs, la lignée du nom Krim aura participé, à sa manière et à son heure, de la longue fidélité d'un peuple qui a fait de la protection du vulnérable la vérité même de sa Loi.
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