Le Touat est un chapelet d'oasis du Sahara algérien, sur la route caravanière qui relie le Maghreb au Soudan — l'Afrique du Niger. Tamentit en est le centre.
Une communauté juive y vivait, ancienne, prospère, spécialisée dans l'or et les pierres venus du sud. Elle bénéficiait de la protection de plusieurs souverains et jouissait d'une position sociale sûre, au point qu'on a pu parler d'un petit royaume dans la région. Tamentit comptait plusieurs synagogues, des rabbins et des savants.
Un juriste et une fatwa
Muhammad al-Maghîlî, juriste de Tlemcen, soutient que le statut protégé des Juifs du Touat a été violé — qu'ils ont bâti des synagogues neuves, ce que le pacte de protection interdit — et qu'il faut les abattre.
Il se heurte à d'autres juristes, notamment à Tlemcen, qui refusent son raisonnement. La controverse juridique est réelle et documentée : ce n'est pas un emballement populaire, c'est un désaccord entre savants dont l'un finit par l'emporter sur le terrain.
En 1492, avec l'appui de son fils Abd al-Jabbar, al-Maghîlî pousse une foule à détruire la synagogue de Tamentit. Le désordre se retourne contre la population juive, qui est massacrée ou chassée. Il aurait mis à prix la tête de chaque Juif à sept mithqals d'or.
1492, deux fois
La coïncidence de date avec l'expulsion d'Espagne est frappante, et il faut se garder d'en faire une causalité. Rien n'établit de lien entre les deux événements ; ce sont deux histoires séparées par deux mille kilomètres et par des logiques différentes.
Elle vaut plutôt comme correctif. On raconte 1492 comme la date de Sefarad, et c'en est une ; on oublie que la même année, aux confins du Sahara, une autre communauté disparaissait sans qu'aucune chronique européenne le remarque.
Ce que devinrent les survivants
Les rescapés fuient vers le sud, le long des routes caravanières, et s'établissent dans des localités du Niger.
Quelques années plus tard, sous la pression, ces communautés-là sont converties de force à l'islam. Al-Maghîlî lui-même poursuivit sa carrière plus au sud, comme conseiller de souverains songhaï.
Il ne resta donc rien de continu — ni communauté, ni archive, ni descendance déclarée. Ce qu'on sait vient des sources juridiques arabes, c'est-à-dire du dossier de ceux qui ont détruit.
Un cimetière et des ruines
Il subsiste à Tamentit et alentour des traces matérielles : un cimetière, des vestiges d'habitat, une mémoire locale qui désigne encore certains lieux comme juifs.
Les travaux de Jacob Oliel ont rassemblé ce qui se sait du judaïsme saharien, un objet d'étude longtemps négligé parce qu'il ne rentre dans aucune des grandes catégories — ni séfarade d'Espagne, ni maghrébin des villes côtières.
Une oasis de commerce, un désaccord entre juristes, et une communauté effacée en une saison.