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Zakhor
1725 – 1811 · Shpola, Ukraine

La danse de l’ours

Un maître hassidique qu’on n’appelait que le Grand-Père, et un procès qui se jugeait à qui danserait le plus longtemps.

TransmitidoHassidismeUkraineRécitJustice seigneuriale

Aryeh Leib de Shpola (1725-1811) appartient à la troisième génération du hassidisme ukrainien. Il fut disciple de Pinhas de Korets.

On ne l’a jamais appelé par son titre. Il était le Shpoler Zeyde — le Grand-Père de Shpola.

Un maître qui n’écrit pas

Il n’a laissé aucun ouvrage. Ce qui subsiste de lui est fait de récits, de chants et de danses.

Il consolait, encourageait, donnait des remèdes, réglait des différends, et surtout intervenait pour les fermiers juifs maltraités par la noblesse polonaise et russe — ceux qu’on appelait les Moshkes, que des seigneurs faisaient battre, sur qui l’on lâchait les chiens, qu’on jetait en cave avec leur famille.

Sa réputation tient à cela : il faisait peur aux seigneurs. C’est une fonction politique, exercée sans aucun titre.

Le récit

On raconte qu’un seigneur jugeait les Juifs qu’il détenait par une épreuve : la danse de l’ours. On habillait le prisonnier affamé d’une peau d’ours et on le faisait danser contre un cosaque, le meilleur danseur de la région. S’il tenait, il vivait.

Le Grand-Père aurait pris la place du prisonnier. Il aurait dansé jusqu’à ce que le cœur du cosaque lâche, et l’homme fut libéré.

Le registre est celui du transmis, et il n’y a pas lieu de le forcer. Ce qui est établi n’est pas la danse : c’est le fait que des seigneurs jugeaient ainsi, et qu’un homme sans autorité légale s’interposait.

Pourquoi ce récit-là a duré

Il condense ce que le hassidisme naissant apportait aux plus pauvres : l’idée qu’un homme sans fonction officielle peut se mettre entre eux et le pouvoir.

Il dit aussi la place de la danse. Dans un monde où le savoir talmudique était un capital que peu possédaient, danser était une manière d’accéder à ce que d’autres atteignaient par l’étude.

Le Grand-Père n’a laissé aucun livre, et son nom est passé dans des chansons. C’est la transmission qu’il a choisie, non celle qu’il a subie.

La querelle

Il s’est opposé durement à Nahman de Bratslav, arrivé dans la région en 1802 — l’un des conflits internes les plus connus du hassidisme, et l’un des plus mal élucidés.

Les sources en donnent des versions incompatibles selon la cour dont elles émanent, ce qui est le cas ordinaire de ces querelles.

La rubrique s’arrête ici : un différend dont chaque camp a écrit sa propre chronique ne se tranche pas dans un récit de quatre feuillets.