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Zakhor
1843 · Paris

La kabbale au programme

Un professeur de philosophie français publie la première étude systématique de la kabbale — quatre-vingts ans avant que Scholem n’en fasse une discipline.

EstablecidoAdolphe FranckKabbaleFranceUniversité

Adolphe Franck naît en 1809 à Liocourt, en Lorraine, dans une famille juive modeste. Il est le premier juif de France reçu à l’agrégation de philosophie.

Il entre à trente-trois ans à l’Académie des sciences morales et politiques, enseigne au Collège de France de 1854 à 1881, siège au Conseil supérieur de l’instruction publique et parmi les dirigeants du Consistoire.

Un livre qui n’avait pas d’équivalent

En 1843, il publie La Kabbale, ou la philosophie religieuse des Hébreux. C’est la première étude systématique consacrée à ce corpus.

Il y traite le Zohar et la littérature kabbalistique comme des objets de philosophie — avec datation, comparaison, examen des sources — et non comme un fatras d’ésotérisme.

L’entreprise est doublement à contre-courant. Les savants juifs allemands de la Wissenschaft, Graetz en tête, méprisaient la kabbale et y voyaient une dégénérescence. Les occultistes français, eux, s’en emparaient sans méthode.

Ce que ses conclusions ont de daté

Franck datait le Zohar de l’Antiquité et lui cherchait des origines perses. Sur ces deux points, il a tort, et Gershom Scholem l’établira au XXᵉ siècle : le Zohar est un texte castillan de la fin du XIIIᵉ siècle.

Il faut le dire, et il faut aussi dire ce que Scholem lui-même reconnaissait — que Franck avait ouvert le terrain, et qu’il l’avait fait avec les outils de son temps.

Quatre-vingts ans séparent ce livre du grand mouvement de recherche qui suivra. Pendant ces quatre-vingts ans, il n’y avait presque rien d’autre.

Une carrière qui dit une époque

La trajectoire de Franck est celle d’une génération : un juif de Lorraine né sous l’Empire, agrégé, académicien, professeur au Collège de France, familier de l’impératrice.

Cinquante ans après l’émancipation de 1791, la République et l’Empire offraient cela — et Franck, comme Camille Sée ou Adolphe Crémieux, en est un produit.

Il a d’ailleurs présidé l’Alliance israélite universelle et combattu publiquement l’antisémitisme naissant des années 1880, dont il n’a pas vu la suite : il meurt en 1893, un an avant l’arrestation de Dreyfus.

Ce que le livre a fait circuler

Traduit en allemand dès 1844, il a fait connaître la kabbale à des lecteurs qui n’y avaient aucun accès.

Il a aussi nourri, sans que Franck l’ait voulu, l’occultisme français de la fin du siècle, qui y a puisé sans en garder la méthode.

C’est le sort ordinaire d’un premier livre sur un sujet : il sert autant ceux qui travaillent que ceux qui rêvent.