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Zakhor
vers 960 · De Cordoue à la Volga

La lettre au roi juif

Le ministre juif du calife de Cordoue écrit à un royaume de la Volga dont il a entendu dire que le roi est juif. La réponse a traversé mille ans — et on discute encore de savoir qui l'a écrite.

ProbableKhazarsAl-AndalusCorrespondanceConversion

Hasdaï ibn Shaprout est médecin, diplomate et intendant des affaires étrangères du calife de Cordoue. Vers le milieu du Xᵉ siècle, il entend une rumeur que rapportent des marchands : quelque part au nord-est, sur la basse Volga, règne un roi juif sur un peuple juif.

Il décide d'écrire. Ce qu'il envoie, et ce qui lui revient, constitue l'une des rares sources qui parlent des Khazars de l'intérieur — et l'un des dossiers les plus discutés de l'historiographie juive.

Une lettre qui met des années à arriver

Le premier messager atteint Constantinople, où les autorités byzantines l'arrêtent : l'Empire n'a aucun intérêt à faciliter une correspondance entre l'Espagne musulmane et un khaganat qui le borde.

La lettre repart alors par un autre chemin, en passant par une ambassade croate, et c'est finalement un certain Isaac ben Eliezer, venu d'Allemagne, qui la porte à destination. Il faut lire ce détour pour ce qu'il est : au Xᵉ siècle, faire parvenir un pli de Cordoue à la Volga demande des années et une chaîne d'inconnus.

Ce que Hasdaï demande

Sa lettre pose des questions concrètes, presque administratives : de quelle tribu descendez-vous, comment se transmet la royauté, quelle est l'étendue du pays, combien de villes, quelles ressources, quel calendrier suivez-vous.

Une question domine les autres, et elle n'est pas de curiosité : savez-vous quelque chose de la fin de l'exil. Un ministre juif au sommet d'un État musulman écrit à un roi juif pour lui demander s'il a une nouvelle. C'est le vrai sujet de la lettre.

La réponse du roi Joseph

La réponse est signée Joseph, khagan des Khazars. Elle décrit le royaume, ses trois capitales le long du fleuve, ses tributaires, ses forces — l'image d'un État qui compte encore vers 960, et qui s'effondrera moins de dix ans plus tard sous les coups de Sviatoslav de Kiev.

Elle raconte surtout la conversion. Un ancêtre nommé Boulan aurait fait venir un savant chrétien, un savant musulman et un savant juif, et les aurait fait discuter devant lui ; le roi aurait alors demandé séparément au chrétien et au musulman laquelle des deux autres religions ils tenaient pour la meilleure, et chacun aurait nommé le judaïsme. Le récit est trop bien construit pour se lire comme un procès-verbal — c'est une histoire d'origine, et elle en a la forme.

Trois versions, et une question ouverte

Le texte nous est parvenu en trois versions qui ne coïncident pas : une recension courte, une longue, et un manuscrit conservé à Christ Church, Oxford. Les écarts entre elles signalent des remaniements postérieurs.

L'authenticité a été contestée pendant des siècles, et elle l'est encore. Constantin Zuckerman écrivait en 1995 que « plus personne ne conteste que les deux versions conservées remontent à un document authentique du Xᵉ siècle » ; Shaul Stampfer, plus récemment, a repris l'argumentaire inverse — bizarreries de langue, incohérences de chronologie, et le fait que l'Espagne médiévale a produit beaucoup de faux.

La rubrique ne tranche pas ce que les spécialistes n'ont pas tranché. Le récit est ici au registre du probable, et c'est exactement ce que l'état du dossier permet.

Le troisième texte, trouvé dans une gueniza

En 1912, Solomon Schechter identifie dans les fragments de la gueniza du Caire une lettre khazare anonyme, qu'on appelle depuis le document de Cambridge. Elle parle des guerres du début des années 940, où se croisent Byzance, le khaganat et la Rus' de Kiev.

On a proposé d'y voir la réponse d'un Khazar de Constantinople à Hasdaï, après l'échec de sa première tentative. L'hypothèse est séduisante et invérifiable ; l'adresse du document fait encore l'objet d'articles.

Ce que l'imprimerie en a fait

La correspondance n'est sortie des manuscrits qu'en 1577, quand Isaac Akrish la publie à Constantinople dans un opuscule intitulé Kol Mevasser, « la voix qui annonce ». Il l'y place au milieu de nouvelles des dix tribus perdues et d'autres textes de consolation.

C'est ainsi qu'elle a circulé pendant trois siècles : non comme une source d'histoire, mais comme une preuve qu'il existait quelque part un royaume juif. On ne sait toujours pas de quel manuscrit Akrish disposait.

Les Khazars ont ensuite servi à tout — et surtout à des thèses qui ne les concernaient pas. Il vaut la peine de revenir à ce que le dossier contient réellement : un ministre qui écrit à l'autre bout du monde connu, et une réponse dont on discute encore.