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Zakhor
février – septembre 1840 · Damas

L'affaire

Un moine disparaît à Damas. Le consul de France soutient l'accusation de meurtre rituel — et l'Europe juive découvre qu'elle peut intervenir.

EstablecidoAccusation de sangDamasDiplomatieSolidarité

Le 5 février 1840, le père Thomas, supérieur d'un couvent franciscain de Damas, et son serviteur disparaissent. On les a vus pour la dernière fois du côté du quartier juif.

Ce qui suit n'a rien d'une enquête. Le consul de France à Damas, Ulysse de Ratti-Menton, oriente les soupçons vers les Juifs et pousse le gouverneur égyptien à agir. Des notables sont arrêtés ; on torture jusqu'aux aveux ; des enfants sont pris en otage pour faire parler leurs pères.

L'accusation est la plus vieille du répertoire : les Juifs auraient tué pour obtenir du sang chrétien destiné aux pains azymes de Pessah.

Un consul de la Monarchie de Juillet

Le fait le plus difficile à intégrer, pour qui raconte cette affaire depuis la France, est celui-ci : la calomnie n'a pas été portée par une foule mais relayée par un représentant officiel de la France, dans un pays où les Juifs étaient citoyens depuis cinquante ans.

Damas était alors sous l'autorité de Méhémet Ali, et la France soutenait Méhémet Ali contre le sultan. Le consul avait des intérêts locaux, des clients marchands chrétiens, et une hiérarchie parisienne qui le couvrit longtemps.

Le gouvernement de Thiers défendit son consul. L'affaire devint donc, en France, une affaire française.

La première mobilisation internationale

C'est ce qui fait de 1840 une date, et pas seulement un épisode de plus. Pour la première fois, des Juifs d'Europe occidentale s'organisent publiquement pour des Juifs d'Orient qu'ils ne connaissent pas.

La presse s'en empare — le Times, les Archives israélites, la presse allemande. Des meetings se tiennent à Londres et à New York. L'opinion, cette chose neuve, entre dans le dossier.

À l'été 1840, Moses Montefiore, venu de Londres, et Adolphe Crémieux, venu de Paris, partent ensemble pour l'Égypte et la Syrie. Un banquier britannique et un avocat français, sans mandat d'État, vont plaider auprès d'un vice-roi.

Une libération qui n'est pas un acquittement

En août 1840, Méhémet Ali fait libérer les prisonniers survivants. Mais il refuse de les innocenter : ils sortent, ils ne sont pas déclarés non coupables.

La nuance n'est pas de forme. Une remise en liberté laisse l'accusation entière, disponible pour la prochaine fois — et il y eut des prochaines fois, à Rhodes la même année, puis tout au long du siècle.

Montefiore obtint ensuite du sultan à Constantinople un firman condamnant expressément l'accusation de meurtre rituel comme une calomnie. C'est ce document-là, et non la libération, qui constituait le résultat.

Ce que 1840 a engendré

Crémieux rentra convaincu qu'il fallait une organisation permanente, et non des voyages improvisés. L'Alliance israélite universelle naîtra vingt ans plus tard, en 1860, et il la présidera.

L'affaire de Damas a donc produit, à retardement, l'instrument dont elle avait manqué. C'est une des rares fois où l'on peut suivre la ligne entre un scandale et l'institution qui en est sortie.