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Zakhor
30 août – 4 septembre 1908 · Czernowitz, Bucovine

Une langue nationale

Soixante-dix délégués débattent six jours pour savoir si le yiddish est une langue ou un jargon. Le compromis tient dans un article indéfini.

EstablecidoYiddishLangueBucovineCulture

Le yiddish était la langue de la vie quotidienne de millions de Juifs d'Europe orientale, et il n'avait aucun statut. On l'appelait jargon. Les maskilim le méprisaient, les hébraïsants y voyaient une langue d'exil à abandonner, et une littérature nouvelle s'écrivait pourtant dedans.

Une conférence est convoquée à Czernowitz, en Bucovine autrichienne, du 30 août au 4 septembre 1908 — la première rencontre internationale et interpartis consacrée à la place du yiddish dans la vie juive.

Qui l'a convoquée

L'idée vient de Nathan Birnbaum, et l'appel initial est lancé par un comité d'organisation new-yorkais qui réunit Birnbaum, les dramaturges Jacob Gordin et David Pinski, l'éditeur A. M. Evalenko et le philosophe Chaim Zhitlowsky.

Soixante-dix délégués viennent, de toutes les nuances de l'opinion juive — des sionistes hébraïsants aux bundistes militants.

On y trouve I. L. Peretz, Sholem Asch, Abraham Reisen, H. D. Nomberg, Noah Prylucki, Matthias Mieses, Mordecai Spector, et Esther Lifshitz.

La ligne de fracture

D'un côté, ceux pour qui l'hébreu est la seule langue nationale juive, le yiddish n'étant qu'une langue de galout, vouée à disparaître avec l'exil.

De l'autre, ceux pour qui le yiddish est la langue vivante du peuple, l'hébreu n'étant plus que celle du passé et de la prière.

Ce n'est pas une querelle de linguistes. Derrière la langue, il y a la question qui traverse toute cette génération : le peuple juif doit-il se refaire ailleurs, ou se construire là où il vit — la même que celle de Bâle et de Vilna, onze ans plus tôt.

Un article indéfini

Après de longs débats, la résolution adoptée proclame le yiddish « une » langue nationale du peuple juif, et demande son égalité politique, culturelle et sociale avec les autres langues.

Le choix de l'article est le cœur de l'affaire. « Une » et non « la » : chacun reste libre de sa position sur l'hébreu.

On peut y voir une dérobade. On peut y voir la seule décision qui permettait à soixante-dix personnes en désaccord profond de signer le même texte — et de continuer à travailler ensemble.

Ce qu'il en est advenu

La conférence n'a créé aucune institution durable et n'a rien réglé. Elle a pourtant donné au yiddish quelque chose qu'il n'avait pas : une déclaration publique, signée, disant qu'il était une langue.

Ce qui a suivi en est sorti — les écoles yiddish de Pologne et de Lituanie, la presse, l'édition, le théâtre, et le YIVO, fondé à Vilna en 1925 pour en faire une langue de science.

Czernowitz est aujourd'hui en Ukraine et s'appelle Tchernivtsi. Le monde qui parlait cette langue a été détruit trente-cinq ans après la conférence. Ce qu'elle avait déclaré tient toujours : c'était une langue, et non un jargon.