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Zakhor
vers 1170 · Bagdad, califat abbasside

Le chef de l'exil

Un voyageur de Navarre arrive à Bagdad et y trouve un prince juif devant qui les passants doivent se lever — sous peine de cent coups.

ProbableBenjamin de TudèleExilarqueBagdadVoyage

Benjamin, fils de Jonas, est parti de Tudèle, en Navarre, vers 1165. Il traverse la Provence, l'Italie, la Grèce, Constantinople, la Syrie, la terre d'Israël, la Mésopotamie, et pousse jusqu'à la Perse avant de rentrer par l'Égypte.

Il ne raconte pas des paysages. Il compte. Dans chaque ville, il note combien de Juifs y vivent, comment ils gagnent leur pain, et qui les dirige. C'est le premier annuaire de la diaspora, et il n'a pas d'équivalent avant longtemps.

Les chiffres de Bagdad

À Bagdad, vers 1170, il relève quarante mille Juifs, vingt-huit synagogues et dix yeshivot. Il les décrit vivant en paix, avec des savants et des gens fort riches.

Ces nombres doivent se lire avec précaution : Benjamin compte souvent des chefs de famille plutôt que des personnes, ses chiffres varient d'un manuscrit à l'autre, et il rapporte parfois ce qu'on lui a dit. Les historiens s'en servent pour les ordres de grandeur et les rapports entre villes, jamais comme d'un recensement.

Ce qui est plus sûr que le total, c'est la structure qu'il décrit : une communauté à institutions, avec ses académies, ses juges et sa hiérarchie.

Un prince qui descend de David

Au sommet, Daniel fils de Hisdaï, que Benjamin appelle « notre Seigneur, le Chef de l'Exil de tout Israël ». Il détient, écrit-il, un livre de généalogies qui remonte au roi David ; les musulmans le nomment le noble descendant de David.

Son autorité ne vient pas seulement de sa lignée : elle lui a été conférée par le commandeur des croyants lui-même. Le calife lui remet un sceau, et ordonne que chacun se lève devant lui — musulman, juif ou autre — sous peine de cent coups de fouet.

Benjamin décrit ensuite les cortèges, les cavaliers d'escorte, les hérauts qui annoncent son passage, l'accueil qu'il fait chez lui. On sent l'émerveillement d'un homme venu d'un pays où sa communauté ne détient rien de tel.

Ce qu'un voyageur voit, et ce qu'il veut voir

Il faut mettre ce tableau à sa place. Benjamin écrit pour des lecteurs juifs d'Occident, où l'on vit sous des princes chrétiens et où la position est précaire. Un exilarque honoré par le calife est, pour eux, une nouvelle réconfortante.

Les sources arabes et les documents de la gueniza donnent une image plus contrastée de la charge à cette époque : contestée, affaiblie, disputée entre l'exilarque et le chef des académies — le gaon Samuel ben Ali, contemporain de Daniel, lui faisait pièce.

Le récit n'est donc pas faux, mais il est orienté. C'est pourquoi la rubrique le donne au registre du probable : ce que Benjamin a vu, il l'a vu ; ce qu'il en conclut sur la puissance de la charge est le point de vue d'un visiteur.

Le livre qui a survécu au monde qu'il décrit

Un demi-siècle après le passage de Benjamin, les Mongols prennent Bagdad. Le califat abbasside disparaît, et avec lui l'écrin dans lequel l'exilarque tenait son rang.

Le Sefer ha-Massa'ot, le Livre des voyages, a été copié, imprimé dès le XVIᵉ siècle, traduit dans toutes les langues savantes d'Europe. Il est aujourd'hui l'une des sources les plus citées sur la géographie et la démographie juives du XIIᵉ siècle — souvent la seule.

Un homme est parti de Navarre sans mandat connu, a noté ce qu'il voyait, et son carnet est devenu le document. Il n'existe aucune source équivalente écrite par ceux qui vivaient là.