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Zakhor
IVᵉ – Vᵉ siècle · Aphrodisias, Carie (Asie Mineure)

La stèle des craignant-Dieu

Un bloc de marbre de près de trois mètres énumère les donateurs d'une synagogue de Carie. Une colonne entière n'est pas juive — et personne ne le cachait.

EstablecidoÉpigraphieProsélytesAsie MineureAntiquité tardive

Aphrodisias, en Carie, était la cité d'Aphrodite — son nom le dit. On y a exhumé un bloc de marbre haut de près de trois mètres, gravé sur deux faces, portant plus de cent vingt noms de donateurs à une institution juive.

Joyce Reynolds et Robert Tannenbaum en ont donné l'édition en 1987. Depuis, ce bloc est l'une des pièces les plus discutées de l'épigraphie juive antique — et l'une des plus dérangeantes pour les frontières nettes.

Trois colonnes, trois statuts

Les noms sont rangés en catégories, et c'est le graveur qui les range. Il y a les Juifs. Il y a ceux qu'il désigne comme prosélytes, c'est-à-dire convertis. Et il y a les theosebeis, « ceux qui révèrent Dieu ».

Cette troisième catégorie compte à elle seule plus d'une cinquantaine de noms. Ce sont des non-Juifs, non convertis, qui donnent à la synagogue et que la synagogue inscrit dans la pierre sous leur nom propre.

Tous les donateurs listés sont des hommes — le relevé ne porte aucune femme, et c'est une information en soi sur ce que la pierre enregistrait.

Les « craignant-Dieu » sortent des livres

Les Actes des Apôtres parlent à plusieurs reprises de « craignant-Dieu » qui fréquentent les synagogues sans se convertir. On en a longtemps discuté comme d'une commodité littéraire : une catégorie inventée pour les besoins du récit.

La stèle d'Aphrodisias les fait passer des livres à la pierre. Ils existaient, ils étaient nombreux, ils donnaient, et la communauté les nommait par un mot à eux — ni juifs, ni étrangers.

Plusieurs d'entre eux portent des titres de la vie municipale. Ce ne sont donc pas des marginaux en quête d'appartenance : ce sont des notables de la cité, qui financent une institution juive sous leur nom, dans une ville dont le culte principal est celui d'Aphrodite.

Deux textes, et une date qui a beaucoup bougé

Les premiers éditeurs plaçaient l'ensemble au IIIᵉ siècle. Angelos Chaniotis a repris le dossier en 2002 et établi deux choses : les deux faces portent deux textes INDÉPENDANTS l'un de l'autre, et l'onomastique de la face principale interdit une date antérieure à 250.

Il incline lui-même vers le IVᵉ siècle, entre l'édit de Galère de 311 et le règne de Théodose ; l'autre face serait plus tardive encore, au Vᵉ.

Ce déplacement change tout le sens de la pièce. Au IIIᵉ siècle, elle documenterait un monde païen où le judaïsme attire. Au IVᵉ et au Vᵉ, elle documente une cité déjà chrétienne où des notables continuent de financer la synagogue et de s'en dire proches — ce qui est beaucoup moins attendu.

Chaniotis relève d'ailleurs que le mot theosebes ne veut pas dire la même chose sur les deux faces : d'un côté un lien social, de l'autre un engagement religieux. Un même terme, deux poids.

Ce qu'une liste de donateurs prouve

Une liste de souscription n'a aucune intention démonstrative. Personne, à Aphrodisias, n'avait de thèse à défendre sur la porosité des identités religieuses : on gravait des noms parce qu'on avait reçu de l'argent.

C'est ce qui rend le document irremplaçable. Les textes polémiques de l'Antiquité tardive — juifs comme chrétiens — passent leur temps à tracer des frontières nettes, précisément parce qu'elles ne l'étaient pas.

Le marbre d'Aphrodisias montre l'état ordinaire des choses, celui dont on ne parle pas : une synagogue de province financée par des gens qui n'en étaient pas membres, et qui tenaient à ce que cela se sache.