L'enfant de Yonkers et la double formation
Le 23 avril 1923 naît à Yonkers, dans l'État de New York, un enfant dont l'état civil enregistre le prénom complet : Adolph Abram Davidson, fils de Harry Davidson et de Lillian, née Adler. Il grandira sous le prénom hébreu d'Avram — évitant ainsi tout fardeau germanique — et mourra le 8 mai 1993 à Bremerton, dans l'État de Washington, après une vie aussi erratique que fertile [Avram Davidson — Wikipedia ; Something Rich and Strange, avramdavidson.org]. Entre ces deux dates s'étire l'une des trajectoires les plus singulières de la littérature juive américaine du XXᵉ siècle : celle d'un homme qui porta son nom de fils de David comme un programme, cherchant dans l'écriture le prolongement d'une tradition savante sans jamais en accepter les contraintes académiques.
L'éducation d'Avram Davidson est celle d'un esprit vorace et d'un observant rigoureux. Il fréquente les écoles publiques de Yonkers, puis étudie deux ans l'anthropologie à New York University avant que la guerre ne le mobilise, et suit ensuite des cours à la Yeshiva University — où il est contemporain de Chaim Potok — sans jamais décrocher de diplôme [Jewish Review of Books ; EBSCO Research Starters]. Il faut retenir cet apparent paradoxe : un homme sans titre universitaire dont l'Encyclopaedia of Science Fiction dira qu'il est peut-être « l'auteur le plus explicitement littéraire de la science-fiction ». L'érudition, chez Davidson, ne se conquiert pas dans les amphis ; elle se nourrit de lectures boulimiques, d'une pratique intensive du Talmud et d'une curiosité sans frontières disciplinaires qui fera de chacune de ses pages un entrelacs de savoirs inattendus.
Car Avram Davidson est, tout au long des années de sa maturité, un juif orthodoxe scrupuleux. Il porte la barbe, observe le Chabbat, respecte les lois de la cacherout avec une rigueur qui, pendant la guerre, lui impose de marcher de longues distances pour trouver de la nourriture conforme — fait rapporté par son biographe Henry Wessells et qui dit, mieux qu'un discours, ce que la piété peut coûter dans un monde hostile [Something Rich and Strange, avramdavidson.org]. Cette observance n'est pas une posture littéraire : elle structure son rapport au monde, colore sa prose d'allusions talmudiques et rabbiniques, et nourrit une réflexion permanente sur la Loi — la halakha — comme cadre de l'existence plutôt que comme contrainte extérieure. La pratique religieuse d'Avram Davidson constitue ainsi l'un des faits les mieux attestés de sa biographie, et l'un des plus éclairants pour comprendre son œuvre.
Le soldat et le berger : deux guerres, une vocation
En 1942, Davidson s'engage dans la Marine américaine. Il sert comme infirmier militaire — hospital corpsman — d'abord au sein de l'aviation navale, puis avec les Fifth Marines dans le Pacifique [Something Rich and Strange, avramdavidson.org]. La Seconde Guerre mondiale est, pour l'immense majorité des Juifs américains de sa génération, une expérience fondatrice ; pour Davidson, elle est en outre un premier contact avec l'altérité absolue — le Pacifique, la Chine où il sera stationné après la capitulation japonaise, des univers où sa judéité orthodoxe constitue une singularité radicale. Cette confrontation à l'étranger, à l'autre, au lointain, irrigue en profondeur une œuvre qui ne cessera de s'intéresser aux marges, aux frontières, aux civilisations périphériques.
Mais la guerre la plus décisive pour l'identité d'Avram Davidson n'est pas celle du Pacifique : c'est la guerre d'Indépendance d'Israël. En 1948, il s'engage pour combattre aux côtés des forces israéliennes lors de ce que la mémoire juive nomme la guerre de l'Indépendance, la première guerre israélo-arabe [EBSCO Research Starters ; avramdavidson.org]. Ce choix — traverser l'Atlantique pour défendre le nouvel État juif au prix d'un engagement armé — est un acte d'une cohérence absolue chez un homme dont la foi était inséparable de la conscience nationale. Il y a là, dans cet engagement de 1948, quelque chose qui dépasse la biographie individuelle : Davidson incarne la jonction, alors rare, entre l'orthodoxie religieuse américaine et le sionisme militant, deux univers qui, dans les années 1940, ne se recouvraient pas toujours.
Après la guerre, il ne rentre pas immédiatement aux États-Unis. Il étudie dans une école d'agriculture en 1950, puis retourne en Israël pour exercer le métier de berger [Something Rich and Strange, avramdavidson.org]. L'image est saisissante : le fils de David, porteur d'un nom qui évoque le jeune berger d'Israël, gardant des troupeaux sur les collines du pays retrouvé. Nul doute que Davidson avait conscience de cette résonance. David, avant d'être roi, était roeh — berger. Cette concordance entre le nom, la vocation et le geste n'est pas de l'ordre de la preuve, mais de celui de la mémoire significative que le Grand Livre a pour tâche de recueillir.
Le tournant littéraire et les premières publications juives
De retour aux États-Unis, Davidson publie d'abord dans des revues juives orthodoxes. C'est dans Orthodox Jewish Life qu'il fait paraître, à partir de 1949, nouvelles et essais sous la signature A. A. Davidson ; dans Commentary à partir de 1952 [Something Rich and Strange, avramdavidson.org]. Sa toute première publication connue — « The Land of Sinim », parue dans Orthodox Jewish Life en 1948 — est déjà une nouvelle de genre, signe que le futur écrivain de science-fiction ne sépare pas, à ses débuts, l'imaginaire de l'engagement communautaire [SFE : Davidson, Avram]. Ce fait mérite d'être souligné : là où d'autres auteurs juifs de sa génération purent ressentir la nécessité de « sortir » de la communauté pour accéder à l'universalité, Davidson choisit l'exact chemin inverse — publier d'abord pour les siens, dans leur langue et selon leurs codes, avant d'élargir le cercle.
En juillet 1954, The Magazine of Fantasy and Science Fiction publie sa première nouvelle de science-fiction proprement dite : « My Boy Friend's Name is Jello ». La singularité de la voix est immédiatement perceptible : ce n'est pas la science-fiction des gadgets ou du space opera industriel, mais une littérature de l'humour, de l'érudition et de l'étrangeté, qui fait entrer dans les récits du genre la richesse vernaculaire de la prose yiddishisante, les références talmudiques déguisées, la tendresse pour les marginaux et les inadaptés [SFE : Davidson, Avram].
Or All the Seas with Oysters et la consécration (1958–1965)
La reconnaissance publique arrive vite. En mai 1958, Galaxy Science Fiction publie « Or All the Seas with Oysters ». La nouvelle remporte le Hugo Award en 1958, récompense suprême du genre [SFE : Davidson, Avram ; EBSCO Research Starters]. Le recueil du même titre paraît en 1962 : c'est la première collection de nouvelles de Davidson, qui rassemble les textes fondateurs de son style — l'humour décalé, l'observation microscopique du réel quotidien, la plongée dans des mondes improbables traités avec la rigueur d'un commentateur de Gemara.
Les années 1962 à 1964 marquent une autre étape : Davidson prend la direction éditoriale de The Magazine of Fantasy and Science Fiction, le plus littéraire des magazines du genre. Sous sa houlette, la revue remporte elle-même le Hugo Award en 1963 [SFE : Davidson, Avram]. Diriger une revue, c'est exercer un magistère culturel : choisir ce qui est publiable, orienter les goûts d'une communauté de lecteurs, ouvrir ou fermer des portes. Cette activité éditoriale prolonge, dans l'espace de la culture populaire américaine, une tradition juive ancienne du savoir partagé et de la transmission organisée — l'implication dans la vie collective de la cité littéraire, si l'on peut dire, plutôt que du kahal.
L'année 1965 est particulièrement féconde : Davidson publie simultanément Masters of the Maze, aventure de mondes parallèles à la construction complexe, Rork!, roman de science-fiction qui met en scène des formes de vie radicalement non humaines, Rogue Dragon, nominé au prix Nebula, ainsi que deux recueils de nouvelles : What Strange Stars and Skies et Strange Seas and Shores — ce dernier paru en 1971, mais dont plusieurs textes datent de cette période de haute productivité. Cette abondance en un seul millésime témoigne d'un auteur à son zénith créatif, capable de naviguer sans effort apparent entre le space opera, la fantasy et la nouvelle brève.
Vergil Magus : l'alchimiste et le miroir du temps
L'œuvre la plus ambitieuse d'Avram Davidson prend forme à la fin des années 1960 : c'est le cycle du Vergil Magus, consacré à une réinterprétation fantastique du poète latin Virgile, tel que la légende médiévale en avait fait un magicien. The Phoenix and the Mirror paraît en 1969 : le roman situe son héros dans une Antiquité tardive somptueusement reconstituée, où Virgile cherche les matières nécessaires à la fabrication d'un « miroir vierge » — speculum — capable de refléter la vérité absolue [SFE : Davidson, Avram]. La quête est alchimique et érotique à la fois, nourrie d'une érudition médiévale qui cite autant les encyclopédistes latins que les traditions hermétiques.
Ce qui frappe le lecteur attentif à la dimension juive de l'œuvre de Davidson, c'est que cette plongée dans le monde gréco-latin n'efface pas, mais déplace la question du rapport à la Loi. Vergil-le-magicien est, comme l'érudit talmudiste, un homme qui sait que la lettre cache un sens, que le monde visible est le palimpseste d'un monde plus profond, et que la maîtrise des formules — magiques ou liturgiques — confère un pouvoir sur la réalité. Le cycle se poursuit avec Vergil in Averno (1987), situé dans une ville-usine à l'intérieur d'un volcan, parabole grinçante de la naissance de la mentalité industrielle et de ses ambiguïtés, et s'achève, posthume, avec The Scarlet Fig (2005), publié après la mort de Davidson grâce aux soins de ses exécuteurs littéraires. Trois volumes, un cycle inachevé : la quête du miroir vierge ne s'achève pas, comme si Davidson avait voulu dire que la vérité absolue reste hors d'atteinte, et que c'est dans le chemin lui-même, dans la quête obstinée, que réside la valeur.
Le Docteur Eszterhazy : savant, gentilhomme et citoyen d'un empire imaginaire
Parmi les créations les plus chéries de Davidson figure le Docteur Engelbert Eszterhazy — médecin, scientifique, polyglotte, magicien amateur — qui hante un empire fictif d'Europe centrale baptisé Scythia-Pannonia-Transbalkania, vaste conglomérat de nationalités, de langues et de religions coexistant au tournant du XXᵉ siècle. Les premières histoires du Docteur paraissent sous le titre The Adventures of Doctor Eszterhazy (1991, réunissant des textes de 1969 et des années suivantes) et The Enquiries of Doctor Eszterhazy (1975).
Eszterhazy est un personnage qui mérite qu'on s'y attarde depuis la perspective de ce Grand Livre. Son empire imaginaire — mosaïque ethnique et religieuse, mélange d'Autriche-Hongrie et d'Orient balkanique — est précisément le monde d'où le nom Davidson est issu. Davidson, Juif ashkénaze dont les ascendants vinrent de cette zone géographique, crée un univers fictif qui est en quelque sorte la cristallisation nostalgique et ironique de l'Europe plurielle qui précéda les catastrophes du XXᵉ siècle. Eszterhazy y côtoie des rabbins, des pope orthodoxes, des ministres, des paysans et des savants dans une entente que l'histoire réelle n'a pas toujours accordée. La tolérance — valeur cardinale du judaïsme libéral comme du judaïsme orthodoxe dans leur rapport à l'autre — se manifeste ici non comme principe abstrait mais comme tissu narratif : chaque histoire met en scène la coexistence, la curiosité pour l'étranger, le respect des traditions d'autrui. Le fait qu'Eszterhazy lui-même soit un lettré polyglotte capable de naviguer entre les cultures sans se dissoudre dans aucune est, chez Davidson, une manière oblique de célébrer l'idéal du talmid hakham — le disciple des sages — transplanté dans un décor de comédie viennoise.
Peregrine, Limekiller et les confins du monde
La veine comique et picaresque d'Avram Davidson s'exprime avec éclat dans le cycle Peregrine, dont le second volet — Peregrine: Secundus (1981) — prolonge les aventures d'un héros errant dans une Europe post-romaine fantasmée, entre barbares, chrétiens des premiers siècles et vestiges de la civilisation antique. Le ton est celui de la comédie savante, où l'érudition devient source d'humour et où l'anachronisme volontaire produit des effets de distanciation brechtiennes.
À l'opposé géographique, les nouvelles réunies dans Limekiller! (2003) plongent dans les eaux du Belize, alors British Honduras, suivant les tribulations de Jack Limekiller, Canadien errant sur les rivières et les côtes d'une Amérique centrale encore à demi coloniale. Ces récits témoignent d'une autre constante de Davidson : son rapport à l'étranger n'est pas celui du touriste ou de l'ethnographe condescendant, mais celui du marginal sympathisant avec d'autres marginaux. Limekiller observe, écoute, respecte et s'étonne — attitudes qui font écho, dans un registre laïc et aventureux, à la disposition d'ouverture que le judaïsme commande à l'égard de l'autre, de l'ger — l'étranger résidant.
Les recueils et le testament littéraire
Tout au long de sa carrière, Davidson publie des recueils de nouvelles qui constituent la trame principale de son œuvre : What Strange Stars and Skies (1965), Strange Seas and Shores (1971), The Best of Avram Davidson (1979) — sélection qui donne à voir la cohérence d'un style sur vingt-cinq ans. La nouvelle est, pour Davidson, la forme naturelle : elle lui permet la concentration, l'ellipse, l'humour fulgurant et le retournement final. Comme le commentaire talmudique, elle dit l'essentiel en peu de mots, et laisse au lecteur l'effort de l'interprétation.
The Avram Davidson Treasury (1998) est publié à titre posthume, cinq ans après sa mort, sous la direction de ses fidèles. Ce recueil remportera le Locus Award for Best Collection en 1999 [Avram Davidson — Wikipedia] : distinction décernée par ses pairs, témoignage que l'œuvre ne s'était pas éteinte avec l'auteur mais continuait de rayonner. Recueil-testament, il donne à lire le meilleur d'une prose que ses contemporains les plus exigeants — Gene Wolfe lui écrit une préface des Adventures of Doctor Eszterhazy — admiraient sans réserve.
Le dernier roman auquel Davidson travailla de son vivant est The Boss in the Wall : A Treatise on the House Devil (1998), achevé après sa mort par Grania Davis, sa compagne de longue date et collaboratrice. Ce roman d'horreur domestique — le « diable de la maison », créature lovée dans les murs — est finaliste du prix Nebula en 1998 [Avram Davidson — Wikipedia]. Le titre lui-même, avec son sous-titre quasi scolastique (A Treatise), révèle l'humour constant de Davidson : traiter l'épouvante comme une question philosophique, la peur comme un objet d'étude, l'étrangeté comme matière à dissertation.
La conversion et la question de la foi
La biographie d'Avram Davidson comporte une donnée que l'honnêteté historique impose de mentionner sans l'esquiver : vers 1970, il commence à étudier le Tenrikyō, religion japonaise d'origine shintō, et s'y engage avec la même ferveur qu'il avait mise dans sa pratique orthodoxe [Something Rich and Strange, avramdavidson.org ; EBSCO Research Starters]. Cette conversion — ou du moins ce glissement spirituel — constitue une rupture avec la communauté orthodoxe, et ses anciens coreligionnaires pouvaient effectivement y voir une forme d'apostasie [Jewish Review of Books]. Davidson passe ensuite du temps au Japon, apprend le japonais et prépare des traductions.
Ce retournement pose une question que le Grand Livre ne peut pas résoudre, mais qu'il doit poser : que signifie pour un homme dont l'œuvre est si imprégnée de références juives, de culture talmudique, d'histoire ashkénaze, de décider de quitter — au moins institutionnellement — la communauté de ses pères ? Il n'existe pas de réponse simple. Ce que l'on peut dire, en s'appuyant sur les faits établis, c'est que cette trajectoire singulière ne diminue pas la densité juive de l'œuvre : les livres écrits avant et pendant la période du Tenrikyō restent marqués par une pensée formée dans le creuset de la tradition israélite. La mémoire peut survivre à la conversion, et l'œuvre littéraire porte parfois, de manière irréductible, l'empreinte de la formation première.