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Zakhor
septembre 1654 · Nouvelle-Amsterdam (New York)

Vingt-trois âmes

Des réfugiés du Brésil débarquent sans rien dans un comptoir hollandais. Le gouverneur demande à les expulser ; ce sont les actionnaires de la Compagnie qui l'en empêchent.

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Au début de septembre 1654, un navire nommé le Sainte-Catherine entre dans le port de Nouvelle-Amsterdam, comptoir de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales à la pointe de Manhattan.

À son bord, selon la formule du temps, « vingt-trois âmes, grandes et petites ». Ce sont des Juifs séfarades qui fuient Recife : les Portugais viennent de reprendre le Brésil hollandais, et l'Inquisition arrive avec eux.

On commence par leur vendre leurs affaires

Le premier document qui les concerne n'est pas un acte d'accueil : c'est un procès. Un registre judiciaire du 7 septembre 1654 enregistre un litige sur le prix du passage, que les arrivants ne peuvent pas payer.

Leurs biens sont mis aux enchères pour couvrir la dette, et le produit ne suffit pas. Ils débarquent donc doublement démunis — de ce qu'ils avaient fui, et de ce qu'ils avaient emporté.

Les historiens discutent de savoir s'ils furent les premiers. Jacob Barsimson et Solomon Pietersen se trouvaient peut-être déjà sur place ; Arnold Wiznitzer y voyait une légende, Leo Hershkowitz tenait la présence antérieure pour vraisemblable. Sur ce point, la rubrique ne tranche pas davantage que les sources.

La lettre du gouverneur

Le 22 septembre 1654, le gouverneur Peter Stuyvesant écrit aux directeurs de la Compagnie pour demander l'expulsion. Il invoque « l'usure coutumière et le commerce trompeur », et le risque qu'ils tombent à la charge de la colonie.

Le second argument est le plus sincère des deux, et le plus banal : un comptoir fragile ne veut pas de pauvres. Le premier est le stock d'injures disponible pour l'habiller.

La réponse, et sa raison

La communauté séfarade d'Amsterdam intervient auprès des directeurs. La Compagnie répond le 26 avril 1655, et désavoue son gouverneur : les Juifs pourront vivre, circuler et commercer dans la colonie, à condition de ne pas devenir une charge — leurs pauvres seront entretenus par leur propre nation.

Le motif écrit mérite d'être lu tel quel. La Compagnie invoque les pertes considérables subies par cette nation lors de la chute du Brésil, et le capital que ses membres ont engagé dans les actions de la Compagnie.

Ce n'est donc pas un acte de tolérance : c'est une décision d'actionnaires. Le premier droit de séjour juif en Amérique du Nord a été obtenu par des gens qui détenaient des parts, au bénéfice de gens qui n'avaient plus rien.

Ce qu'il fallut arracher ensuite, pièce par pièce

Le droit de rester ne donnait presque rien. Il fallut demander un cimetière : accordé en février 1656. Il fallut demander le droit de monter la garde comme les autres bourgeois, plutôt que de payer la taxe qui en dispensait les exclus.

Asser Levy porta cette affaire-là. Stuyvesant refusa d'abord ; Levy fit appel, et obtint le droit de bourgeoisie en avril 1657.

Le culte public, lui, resta longtemps restreint. On priait chez soi. La congrégation Shearith Israel se rattache à ce groupe, mais sa synagogue est bien postérieure.

Un commencement dont presque personne ne resta

Il faut dire la suite, parce qu'elle est rarement dite : la plupart des vingt-trois étaient repartis dès 1657. Le comptoir était pauvre, l'accueil hostile, et les Antilles offraient mieux.

Quand les Anglais prirent la colonie en 1664 et la rebaptisèrent New York, Asser Levy était, semble-t-il, le seul qui restait.

On date volontiers de septembre 1654 le début de l'histoire juive américaine. C'est exact, mais l'image est trompeuse si l'on imagine une communauté qui s'installe : ce fut un groupe presque entièrement dispersé, dont le passage a laissé des précédents juridiques — et ce sont les précédents, non les gens, qui ont tenu.