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Zakhor
11 avril – 15 décembre 1961 · Beit Ha'am, Jérusalem

Cent onze témoins

Le procès n'avait pas besoin d'eux pour établir la culpabilité : les documents suffisaient. On les a fait venir quand même, et c'est ce qui a tout changé.

BelegtEichmannTémoignageJusticeMémoire

Le procès d'Adolf Eichmann s'ouvre à Jérusalem le 11 avril 1961, dans la salle Beit Ha'am aménagée en tribunal. L'accusé est assis dans une cabine de verre, construite pour le protéger.

Il avait organisé, depuis son bureau, le repérage, la concentration et la déportation des Juifs d'Europe vers les ghettos et les centres de mise à mort.

Un choix de procureur

Le dossier documentaire suffisait à le condamner : les ordres, les télégrammes, les tableaux de convois portaient sa signature.

Gideon Hausner, procureur général, décida pourtant d'appeler des survivants — plus de cent dix vinrent déposer, l'un après l'autre, à la première personne. Une liste de cent huit témoins survivants avait été préparée, à laquelle s'ajoutaient des experts.

Le choix fut critiqué à l'époque, y compris par le tribunal, qui rappela plusieurs fois que certains témoignages ne concernaient pas l'accusé. Hannah Arendt en fit le reproche central de son livre : un procès n'est pas une leçon d'histoire.

Ce que ce choix a produit

C'était la première fois que les récits des survivants occupaient le centre d'une scène publique, et la première fois que la société israélienne s'arrêtait pour les écouter.

Jusque-là, dans le jeune État, la Shoah était un sujet tenu à distance ; les rescapés se taisaient, et l'on parlait volontiers d'eux comme de gens qui s'étaient laissé mener. Le procès a rendu cela indéfendable.

Il a aussi produit une méthode. Toute l'histoire orale de la Shoah — les collectes de témoignages qui suivront pendant quarante ans — procède de ce précédent : on écoute des gens raconter, longuement, ce qu'ils ont vu.

L'homme qui s'est effondré

Yehiel De-Nur, écrivain qui publiait sous le nom de Ka-Tzetnik — du sigle KZ des camps —, tenta de décrire Auschwitz à la barre. Il s'interrompit au milieu d'une phrase et s'évanouit.

La scène fut diffusée en direct et devint l'une des images les plus reprises du procès.

Il expliqua plus tard ce qui l'avait saisi : il avait compris d'un coup que l'homme dans la cabine n'était pas la puissance quasi divine qu'il avait affrontée là-bas. C'était un homme ordinaire.

Le mot d'Arendt, et ce qu'on lui a fait dire

C'est de ce procès qu'est sortie la formule d'Hannah Arendt sur la banalité du mal — la plus citée et sans doute la plus mal comprise du siècle.

Elle ne dit pas que le crime était banal, ni qu'Eichmann était innocent : elle constate qu'un homme sans qualité particulière, appliqué et soucieux d'avancement, a pu organiser cela. Le livre lui valut une brouille durable avec une partie du monde juif.

Eichmann fut condamné à mort le 15 décembre 1961, et pendu le 31 mai 1962 — la seule exécution capitale jamais prononcée par un tribunal israélien. Ses cendres furent dispersées en mer, hors des eaux territoriales, pour qu'aucun lieu ne porte sa trace.