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Zakhor
vers 1300 – 2022 · Rhin supérieur, puis Karlsruhe, puis Jérusalem

Des têtes d’oiseaux

Dans la plus ancienne haggada enluminée d’Occident, tous les Juifs ont un bec. Personne ne sait vraiment pourquoi, et le manuscrit est en procès.

WahrscheinlichEnluminureImageHaggadaRestitution

La haggada dite « aux têtes d’oiseaux » est le plus ancien manuscrit enluminé de la haggada de Pessah du monde ashkénaze. Elle a été produite dans le Rhin supérieur, en Allemagne du Sud, au tout début du XIVᵉ siècle.

Elle contient le texte hébreu complet, et des dizaines d’illustrations.

Tous les personnages juifs — hommes, femmes, enfants — y ont un corps humain et une tête d’oiseau, avec un bec.

Ce que le manuscrit fait des autres visages

Les visages non juifs sont laissés blancs ou brouillés. Ceux des anges, du soleil et de la lune aussi.

Ce n’est donc pas les Juifs qu’on déguise : c’est le VISAGE HUMAIN qu’on évite, par tous les moyens disponibles.

Cette observation-là est décisive, et elle écarte la lecture la plus répandue — celle d’une caricature intériorisée.

Les explications, et pourquoi aucune ne clôt le sujet

La plus courante rattache le procédé à l’aniconisme juif : contourner l’interdit du deuxième commandement, qui vise l’image taillée.

D’autres invoquent le bec comme signe de l’élection, une influence des manuscrits chrétiens à visages effacés, ou un usage d’atelier.

Aucune ne fait consensus, d’où le registre du probable. Ce qui est certain, c’est qu’on a peint un livre entier en évitant systématiquement de représenter un visage, et qu’on l’a fait sans renoncer à illustrer.

Ce que cela dit de l’interdit

On répète que le judaïsme interdit les images. Ce manuscrit prouve le contraire : il est plein d’images, de scènes, de mouvement, de couleurs.

Ce qui pose problème n’est pas l’image mais le visage — et l’atelier a trouvé une solution technique à une difficulté théologique, comme on l’a fait pour la mosaïque de synagogue antique ou pour la boîte à épices.

Une contrainte religieuse ne produit pas l’absence d’art. Elle produit un art qui ressemble à elle.

Le litige

En 1946, le manuscrit est vendu six cents dollars au musée Bezalel de Palestine par Herman Kahn, réfugié juif ancien enseignant à Karlsruhe. Il est aujourd’hui au musée d’Israël, en exposition permanente.

Les héritiers de Ludwig Marum — député social-démocrate allemand, l’une des premières victimes juives du nazisme, assassiné au camp de Kislau en 1934 — réclament sa restitution, estimant qu’il a quitté la famille dans les conditions de 1933-1945.

Le musée refuse. La justice new-yorkaise a rejeté la plainte en novembre 2022, sans se prononcer sur le fond de la provenance.