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Zakhor
1509 – 1520 · Francfort, Cologne, Rome

La bataille des livres

Un converti obtient de l’empereur l’ordre de confisquer les livres juifs. Un humaniste chrétien, seul expert à s’y opposer, y perd dix ans de sa vie.

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En 1509, Johannes Pfefferkorn, juif converti au christianisme, lance en Allemagne une campagne pour détruire la littérature juive. Il a l’appui des dominicains et de l’université de Cologne.

Il obtient un mandat impérial signé de Maximilien Iᵉʳ et commence en septembre 1509 à confisquer les livres — la Bible hébraïque exceptée — à Francfort, puis à Worms et à Cologne.

L’objectif déclaré est la conversion : privés du Talmud, les Juifs se rendraient à l’Évangile.

Une commission d’experts

Les communautés juives protestent auprès de l’empereur, qui suspend son mandat ; les livres sont restitués en mai 1510.

Maximilien constitue alors une commission chargée de dire ce qu’il convient de faire de ces livres. Il y nomme Johannes Reuchlin, juriste et hébraïsant, le meilleur connaisseur chrétien de l’hébreu de son temps.

Reuchlin avait appris l’hébreu auprès de maîtres juifs et publié en 1506 une grammaire qui a formé des générations d’humanistes.

Ce que Reuchlin répond

Il distingue, catégorie par catégorie. Il refuse la destruction générale et soutient que ces livres relèvent de plusieurs statuts : certains sont utiles à l’Église, d’autres relèvent du droit civil des Juifs, qui sont sujets de l’Empire et ont droit à leurs biens.

Son argument n’est pas une défense du judaïsme — il reste un chrétien de son temps et espère la conversion. C’est un argument de droit et de savoir : on ne détruit pas ce qu’on n’a pas lu.

Pfefferkorn l’attaque dans un pamphlet, le Handspiegel, en 1511. Reuchlin réplique par l’Augenspiegel. La querelle devient publique.

Dix ans de procédure

Les dominicains de Cologne engagent contre Reuchlin une procédure d’hérésie. L’affaire monte jusqu’à Rome et occupe l’Europe savante pendant une décennie.

Les humanistes prennent son parti. En 1515 et 1517 paraissent les Epistolae obscurorum virorum — les Lettres des hommes obscurs — satire féroce des adversaires de Reuchlin, écrite dans un latin volontairement barbare qui les ridiculise.

En 1520, le pape tranche contre Reuchlin. Mais la procédure s’était tellement éloignée de son objet initial que la décision n’a pas gêné Daniel Bomberg, qui imprimait alors à Venise le premier Talmud complet.

Ce que l’affaire a déplacé

Elle est devenue, pour les contemporains, l’affaire fondatrice de l’humanisme allemand contre la scolastique. Luther affiche ses thèses en 1517, en pleine querelle, et une part du camp reuchlinien bascule vers lui.

Ce n’était pas ce que Reuchlin voulait, et il s’en est démarqué.

Ce que le dossier établit est plus simple : un homme a soutenu, contre son Église et à ses frais, qu’on ne pouvait pas condamner des livres sans être capable de les lire. Il avait raison, il a perdu son procès, et les livres ont été imprimés quand même.