Zum Inhalt springen
Zakhor
93 – 132 · Naḥal Ḥever, désert de Judée

Le sac de cuir de la grotte

Une femme fuit la guerre avec ses papiers plutôt qu'avec son or. Trente-cinq actes qui font d'elle la Juive du IIᵉ siècle dont on sait le plus.

BelegtBar KokhbaDroit romainFemmesPapyrus

En 1961, Yigael Yadin fouille une grotte du Naḥal Ḥever, au-dessus de la mer Morte, où des insurgés de la révolte de Bar Kokhba s'étaient réfugiés. On l'appelle depuis la grotte des Lettres.

Dans une anfractuosité, un paquet de papyrus enveloppé de cuir. Trente-cinq documents appartenant à une même personne : une femme nommée Babatha, fille de Shimon.

Ce ne sont ni des textes religieux ni des dépêches de guerre. Ce sont ses papiers : contrats, actes de propriété, assignations, comptes de tutelle. Elle les a emportés en fuyant, et elle n'est jamais revenue les chercher.

Trois langues pour une seule vie

Les actes courent de 93-94 à 132 de notre ère — les plus anciens sont antérieurs à la naissance de Babatha, vers 104 : ce sont ceux de son père, qu'elle a hérités avec le reste.

Ils sont écrits en trois langues : vingt-six en grec, six en nabatéen, trois en araméen. Une même famille de la province d'Arabie contracte donc tantôt dans la langue du royaume nabatéen disparu, tantôt dans celle de l'administration romaine, tantôt dans la sienne.

Beaucoup sont des « doubles documents » : le texte est copié deux fois sur le même papyrus, la copie du haut roulée et ficelée, celle du bas laissée lisible. On consulte la seconde ; on n'ouvre la première que si l'on soupçonne qu'on a falsifié l'autre.

Ce qu'elle possède, et ce qu'elle défend

Babatha hérite de son père une palmeraie à Maḥoza, au sud de la mer Morte. Elle se marie une première fois vers 124, devient veuve avec un fils, Yeshoua.

En 125 elle épouse Yehouda, qui a déjà une autre femme et une fille adolescente. La polygamie n'est pas ici une hypothèse d'historien : elle est dans les actes, avec les conséquences patrimoniales qu'elle entraîne.

L'essentiel du dossier est fait de litiges. Elle conteste les tuteurs désignés pour son fils, qu'elle juge trop peu généreux ; elle se dispute avec la première épouse de son second mari après la mort de celui-ci ; elle produit des reçus, des estimations, des convocations.

Une Juive qui plaide devant Rome

Le point le plus frappant est là : Babatha porte ses affaires devant le tribunal du gouverneur romain de la province d'Arabie, à Pétra. Elle fait recopier dans son dossier la formule romaine de l'action en tutelle, en grec, telle qu'elle serait employée dans n'importe quelle province.

Une femme juive de province, au début du IIᵉ siècle, se sert donc du droit impérial comme d'un outil disponible — et le fait avec méthode. Rien dans ses papiers ne suggère qu'elle y voie une compromission.

Il faut résister à la tentation d'en tirer une thèse générale sur le rapport des Juifs à Rome : trente-cinq documents, une seule famille, une seule province. Ce qu'ils établissent est plus modeste et plus sûr — cela se faisait, et cela se faisait sans drame.

Ce que la grotte ne dit pas

Le dernier acte est daté de 132, l'année où éclate la révolte. Après, plus rien.

On a retrouvé dans la même grotte des lettres de Bar Kokhba lui-même, et les restes de ceux qui s'y étaient réfugiés. Babatha en faisait selon toute vraisemblance partie, mais aucun document ne le dit, et sa fin ne se raconte pas.

Ce qui reste d'elle est ce qu'elle avait jugé bon de sauver. Face à une armée qui monte, elle a emporté les preuves de ce qui lui appartenait — et c'est par ce geste, et non par un livre, qu'elle est la femme juive du IIᵉ siècle dont nous savons le plus.