Après le concile de Trente, l’Église met en place un Index des livres interdits et un appareil de contrôle qui vaut pour les chrétiens comme pour les Juifs.
Pour les livres hébreux, le régime retenu n’est pas seulement l’interdiction : c’est l’expurgation. Un ouvrage peut être autorisé à condition que les passages jugés offensants en soient retirés — omis dans ce qui va s’imprimer, rendus illisibles dans ce qui l’est déjà.
Un manuel pour raturer
Vers 1596, un manuel intitulé Sefer ha-Ziqouq — le Livre de l’expurgation — est établi par Domenico Yerushalmi, juif converti devenu censeur.
Il recense quatre cent vingt-six titres et indique, pour chacun, ce qu’il faut effacer : les mentions de Rome et d’Édom, les passages sur Jésus, les formules de prière visant les nations, les termes désignant les non-Juifs.
Une étude récente portant sur les exemplaires réellement caviardés montre que les censeurs n’ont suivi ce manuel que dans un tiers des cas environ. La consigne existait ; son application dépendait de l’homme qui tenait la plume.
Qui censurait
Beaucoup de censeurs étaient des convertis. C’était nécessaire — il fallait lire l’hébreu et connaître les textes — et c’est le point le plus lourd de ce dossier.
Ces hommes signaient les volumes qu’ils avaient revus, de leur nom et de la date. On trouve encore ces signatures dans les exemplaires conservés.
Ils passaient donc leur vie à raturer les livres sur lesquels ils avaient appris à lire.
Ce que la censure a coûté aux textes
Des générations entières de livres hébreux imprimés en Italie portent des mots grattés, des lignes noircies, des passages remplacés par des formules neutres.
Certaines de ces variantes ont été reprises dans les éditions ultérieures et sont devenues le texte reçu — des censures involontairement pérennisées, que les éditions critiques modernes s’emploient à défaire.
Une analyse quantitative des manuscrits hébreux produits en Italie montre en outre un effondrement du nombre de manuscrits nouveaux pendant les périodes de censure intense. On n’écrivait plus.
Ce que la censure a sauvé
Le paradoxe mérite d’être dit. Pour être caviardé, un livre devait être conservé.
Les bibliothèques d’ordres religieux — la Casanatense des dominicains à Rome, la Palatine, la Vaticane — ont accumulé des fonds hébraïques considérables, précisément parce qu’elles les surveillaient.
Une part de ce qui subsiste de la production juive italienne existe aujourd’hui parce que l’Inquisition l’avait mise sous clé plutôt qu’au feu. Cela ne rachète rien ; c’est simplement ce qui s’est passé.