Neiswestny 家族
Neiswestny 家族的姓氏起源、历史与家谱——一个犹太姓氏及其留下的踪迹。
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大书 — Neiswestny
Introduction
Sverdlovsk, 1925. Un enfant naît dans une famille juive de l'Oural, dans cette ville industrielle que l'Empire des tsars avait bâtie sur les mines et que les bolcheviks venaient de rebaptiser. Ses parents seront bientôt happés par les purges staliniennes. Lui s'appellera Ernst Neizvestny — « Ernst l'Inconnu » —, et il deviendra l'un des sculpteurs les plus singuliers du xxᵉ siècle. C'est par ce fait, par cette naissance et ce destin, que s'ouvre le présent livre : non par l'étymologie d'un patronyme, mais par l'existence d'un homme qui l'a porté jusqu'à la notoriété mondiale.
Le nom Neiswestny — dont les graphies varient selon les systèmes de translittération employés depuis le cyrillique : Neizvestny, Nieizvestny, Nezvestny, Nyeizvestny, Neiswestny (graphie à l'allemande) — appartient à une catégorie particulière de l'onomastique juive d'Europe orientale : celle des noms dits « artificiels », imposés ou choisis lors des campagnes de patronymisation qui traversèrent l'Empire russe, le Royaume de Pologne et la Galicie autrichienne entre la fin du xviiie siècle et le milieu du xixe siècle. Le mot russe неизвестный (neizvestny) signifie « inconnu », « indéterminé », « anonyme ». Cette transparence sémantique confère au nom une charge singulière : il porte en lui, comme une cicatrice administrative, la trace d'une origine que l'archive elle-même a renoncé à établir.
Le présent volume ne prétend pas reconstituer une dynastie unique et continue. Il s'attache à deux objets distincts mais solidaires : d'une part, l'histoire documentée d'Ernst Neizvestny, porteur éminent du nom et figure centrale du non-conformisme artistique soviétique ; d'autre part, le mécanisme onomastique qui a produit ce patronyme et les trajectoires dispersées de ceux qui l'ont partagé. Là où l'archive fait défaut, nous le dirons ; là où la mémoire transmise supplée, nous le signalerons ; là où seule l'hypothèse demeure, nous l'assumerons sans la déguiser en certitude.
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版本 (1)
- v1 · 现用 · 2026年8月10日
Chapitre 1 : Sverdlovsk, l'Oural et une famille juive dans la tourmente soviétique
Sverdlovsk — l'ancienne Ekaterinbourg des tsars, rebaptisée en 1924 en hommage au révolutionnaire bolchevik Iakov Sverdlov — était, dans les années 1920, une ville en pleine mutation industrielle. Implantée dans l'Oural, à la charnière de l'Europe et de l'Asie, elle concentrait des usines, des mines et une population ouvrière hétérogène dans laquelle des familles juives s'étaient établies, souvent venues des gouvernements de la Zone de résidence à la faveur des bouleversements révolutionnaires de 1917. La Révolution avait théoriquement aboli les restrictions de résidence héritées du régime tsariste, ouvrant aux Juifs d'Empire l'accès à des villes et des régions autrefois interdites.
C'est dans ce contexte de recomposition sociale accélérée que naquit, le 9 avril 1925, Erik Iossifovitch Neizvestny. Son prénom de naissance — Erik, non Ernst — témoigne des modes culturelles de cette génération d'intelligentsia soviétique juive, soucieuse à la fois d'assimilation et de distinction. Ses parents, que les sources désignent comme victimes des purges staliniennes des années 1930, appartenaient vraisemblablement à cette couche d'intellectuels ou de cadres qui avaient embrassé le projet révolutionnaire et furent frappés, comme tant d'autres, par la terreur de masse orchestrée par Staline à partir de 1936. Le fait que leur fils fût déclaré cliniquement mort à la guerre, puis survécût, prend rétrospectivement la dimension d'une métaphore : la famille avait déjà traversé une mort administrative avant que le fils n'en traverse une physique.
La Seconde Guerre mondiale saisit Erik-Ernst à dix-sept ans. Il s'engagea comme volontaire dans l'Armée rouge, combattit sur les fronts les plus meurtriers et fut grièvement blessé. Sa mère reçut une notification officielle le déclarant mort au combat ; une décoration — l'Ordre de l'Étoile rouge — lui fut remise à titre posthume. Il survécut pourtant, et ce double statut — officiellement mort, réellement vivant — nourrit pour le reste de sa vie une réflexion sur la frontière entre existence et effacement, entre le nom inscrit sur une liste et la chair qui résiste à l'annulation. Cette expérience fondatrice se retrouvera, des décennies plus tard, dans chacune de ses sculptures monumentales consacrées aux victimes des systèmes totalitaires.
Démobilisé, il entreprit des études artistiques avec une rigueur peu commune : il fut successivement élève à l'Académie des arts de Riga, au Surikov Moscow Art Institute et à l'Université d'État de Moscou. Cette triple formation, à la fois technique, théorique et philosophique, allait faire de lui non seulement un sculpteur, mais un penseur de l'art.
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Chapitre 2 : L'affrontement au Manège — Ernst Neizvestny contre Khrouchtchev, 1962
Le 1er décembre 1962, le Manège de Moscou accueillit une exposition destinée à célébrer le trentième anniversaire de l'Union des artistes soviétiques. Nikita Khrouchtchev, Premier secrétaire du Parti communiste et artisan du « dégel » post-stalinien, vint visiter les salles. Ce qu'il y découvrit — l'œuvre d'artistes non conformistes, parmi lesquels Ernst Neizvestny — déclencha une réaction de fureur publique. Khrouchtchev s'en prit personnellement à Neizvestny, qualifiant ses sculptures d'obscénité, interrogeant le sculpteur sur ses intentions : « Pourquoi défigurez-vous le visage des peuples soviétiques ? » L'artiste lui répondit de front que l'art sous Staline avait été « pourri », comme le régime lui-même.
La confrontation est restée dans l'histoire comme l'un des moments les plus saisissants du bras de fer entre création libre et pouvoir soviétique. Elle témoigne d'un courage civique exceptionnel : Neizvestny n'était pas un dissident de salon ; il était un ancien combattant décoré, un fils de victimes des purges, un homme qui avait déjà survécu à sa propre mort administrative. Ce passé lui conférait une autorité morale que l'idéologie officielle ne pouvait aisément réduire au silence. La valeur de courage — middat ha-ometz, dans la tradition hébraïque — s'exprimait ici dans la sphère publique avec une netteté qui ne devait rien à la posture.
Le paradoxe de l'histoire voulut que ce soit précisément Neizvestny qui fut chargé, après la mort de Khrouchtchev en 1971, de réaliser son monument funéraire au cimetière de Novodievitchi à Moscou. La sculpture, délibérément bipartite — marbre blanc et granit noir alternés —, représente la dualité d'un homme dont l'histoire retiendra à la fois l'ouverture du dégel et la répression de Budapest, la condamnation des arts et le commandement de son propre mémorial à l'artiste qu'il avait vilipendé. Ce choix même — confier à l'ennemi l'hommage funèbre — dit quelque chose de la complexité morale de l'époque, et de la reconnaissance tacite que Khrouchtchev lui-même semblait porter à son contradicteur.
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Chapitre 3 : L'œuvre dans l'ombre — thèmes juifs, Yizkor et la question de l'identité
Pendant les années soviétiques, Ernst Neizvestny travailla en parallèle sur une série d'œuvres à thématique explicitement juive — gravures et sculptures consacrées à la Shoah, réflexions plastiques sur le Yizkor (la prière de commémoration des morts) — qu'il ne pouvait ni exposer ni publier dans les conditions de la censure. Ces travaux demeurèrent clandestins pendant des décennies, connus seulement d'un cercle restreint d'initiés.
Cette double vie artistique — l'œuvre officieuse et l'œuvre enfouie — constitue un témoignage éloquent de la condition juive dans l'Union soviétique d'après-guerre. L'identité juive n'était ni reconnue ni revendiquée publiquement dans le cadre soviétique ; elle persistait pourtant comme substrat intime, nourri par la mémoire des victimes et la conscience d'une appartenance que l'idéologie universaliste du régime prétendait dissoudre. Neizvestny, en continuant à sculpter et à graver des œuvres à contenu juif sans audience immédiate possible, accomplissait une forme de zikaron — de mémoire active — que la halakha comme la tradition laïque juive ont toujours tenues pour un devoir fondamental.
Son engagement ne se limitait pas à la seule mémoire de la Shoah. En 1971, il participa à un concours international pour un monument à ériger sur le barrage d'Assouan, en Égypte. Sa candidature remporta la sélection — provoquant l'embarras conjoint du gouvernement égyptien et des autorités soviétiques, qui se trouvaient ainsi dans la situation délicate d'avoir à honorer un sculpteur juif pour un projet à haute charge symbolique dans un pays arabe. L'anecdote illustre à la fois l'excellence technique reconnue de Neizvestny et les contradictions dans lesquelles le contexte géopolitique enfermait l'artiste juif soviétique.
Ses lectures et amitiés intellectuelles débordaient largement le monde de l'art : Neizvestny fréquentait Alexandre Soljenitsyne, l'auteur de L'Archipel du Goulag, et partageait avec lui la conviction que la mémoire des crimes staliniens devait être dite, sculptée, rendue visible, quoi qu'il en coûtât. Cette fraternité entre un écrivain et un sculpteur, tous deux marqués par la terreur soviétique, témoigne de la force des liens qui unissaient les artistes non conformistes par-delà leurs origines.
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Chapitre 4 : L'exil, New York et les monuments de la mémoire (1976–2016)
En 1976, sous la pression croissante du régime brejnevien, Ernst Neizvestny quitta l'Union soviétique. Il s'installa d'abord en Suisse, puis aux États-Unis, à New York, où il allait demeurer jusqu'à sa mort et où il enseigna à l'Université Columbia. New York était alors, comme elle l'avait été pour tant d'autres artistes et intellectuels juifs d'Europe orientale, à la fois lieu d'accueil, scène internationale et caisse de résonance pour une œuvre que l'Union soviétique avait longtemps étouffée.
C'est dans l'exil que Neizvestny put enfin exposer ses travaux à thématique juive. En 1992, une exposition fut organisée au Musée juif de Washington, consacrant publiquement cette dimension de son œuvre. Il illustra les textes de Samuel Beckett, reçut des commandes du Vatican — certaines de ses sculptures de la Crucifixion furent acquises par Jean-Paul II pour les Musées du Vatican —, et publia ses essais en anglais sous le titre Space, Time, and Synthesis in Art.
La réalisation la plus emblématique de cette période d'exil demeure le Masque de la douleur (Maska Skorbi), monument colossal de quinze mètres de hauteur, inauguré en 1996 à Magadan, port de la côte pacifique de Sibérie. Magadan était la porte d'entrée du système du Goulag : des dizaines de milliers de prisonniers politiques avaient péri dans les mines d'or des environs, et la Route des os — ainsi nommée parce que construite littéralement sur les corps de prisonniers morts — partait de cette ville. Le monument, en béton, représente un visage en pleurs d'une échelle inhumaine, dont les larmes sont elles-mêmes des visages et des corps torturés. Cette même année, Neizvestny reçut le Prix d'État de la Fédération de Russie.
Un second Masque de la douleur, aux deux faces — l'une tournée vers l'est, l'autre vers l'ouest — fut commandé par la municipalité d'Ekaterinbourg (l'ancienne Sverdlovsk) pour commémorer l'ensemble des victimes du stalinisme. Conservé par les autorités russes pendant vingt-sept ans, ce second monument ne fut finalement exposé publiquement qu'en 2017, un an après la mort de son auteur. En 2004, Neizvestny fut élu membre honoraire de l'Académie russe des arts. Un musée lui est dédié à Uttersberg, en Suède.
Ernst Neizvestny mourut le 9 août 2016, à New York, à l'âge de quatre-vingt-onze ans. Vladimir Poutine lui rendit hommage dans un télégramme public, le qualifiant de l'un des plus grands sculpteurs de son temps. Cette reconnaissance tardive, venue d'un régime autoritaire envers un artiste qui avait toute sa vie défié l'autoritarisme, résume à elle seule la trajectoire paradoxale d'une existence qui avait commencé sous le signe de l'effacement et s'achevait sous celui de la mémoire universelle.
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Chapitre 5 : La naissance d'un nom « artificiel » dans l'Empire russe
Pour comprendre ce que signifie porter le nom Neiswestny, il faut remonter aux campagnes de patronymisation qui transformèrent l'état civil des Juifs d'Europe orientale entre la fin du xviiie siècle et le milieu du xixe siècle. Jusqu'alors, la très grande majorité des Juifs de ces régions ne portaient pas de patronyme héréditaire au sens moderne : l'identification se faisait par le prénom accompagné du prénom du père — Yaakov ben Moshe — ou d'un surnom lié au métier, au lieu d'origine ou à une particularité personnelle.
C'est l'État qui imposa le changement, pour des raisons fiscales, militaires et de contrôle administratif. L'Empire austro-hongrois ouvrit le mouvement avec la patente de l'Empereur Joseph II en 1787 ; l'Empire russe suivit avec les décrets de 1804, puis les réformes plus systématiques de 1835 et 1844 ; le Royaume de Pologne s'engagea dans la même voie selon ses propres modalités. Les fonctionnaires et parfois les rabbins chargés de l'enregistrement produisirent une immense variété de noms : patronymiques (formés sur le prénom du père), toponymiques (dérivés d'un lieu d'origine), professionnels, caractériels, et enfin artificiels ou descriptifs.
Neiswestny relève clairement de cette dernière logique, non comme nom valorisant mais comme mention administrative descriptive — l'enregistrement d'une absence d'information. Alexander Beider, dont les dictionnaires de référence couvrent séparément l'Empire russe, le Royaume de Pologne et la Galicie, distingue ce type de dénomination comme une catégorie à part entière : celle où l'appareil d'État inscrit sa propre incapacité à classer. L'individu pouvait être un enfant trouvé, un conscrit sans papiers, un migrant dépourvu de titre d'état civil, ou simplement quelqu'un dont le fonctionnaire n'avait pu établir l'identité. Le nom « Inconnu » fut alors la solution de facilité — et, paradoxalement, la marque la plus durable d'une existence.
Ce type d'attribution n'est pas isolé dans l'onomastique juive russe. L'histoire de ce corpus conserve la mémoire de noms imposés par dérision, par indifférence ou par nécessité bureaucratique. Il faut se garder, toutefois, d'en faire une règle absolue : certains porteurs ont pu recevoir ce nom pour des raisons qui nous échappent, et l'homogénéité apparente du signifiant ne garantit nullement l'unité de la lignée. Le statut « établi » vaut ici pour le mécanisme général de production des noms artificiels, non pour chaque cas particulier.
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Chapitre 6 : Géographie, diffusion et dispersion du nom
La répartition géographique du nom Neiswestny et de ses variantes oriente fortement vers l'espace russophone de la Zone de résidence — les gouvernements occidentaux et méridionaux de l'Empire russe où les Juifs étaient légalement cantonnés : Ukraine, Biélorussie, Lituanie, Podolie, Volhynie. La racine du mot étant russe et non yiddish, polonaise ou allemande, il est probable que le nom ait été fixé dans une aire de forte administration russophone plutôt qu'en Galicie autrichienne ou dans le Royaume de Pologne, où l'on observe davantage de noms d'inspiration germanique ou polonaise. Les grands centres industriels de l'Oural — Sverdlovsk en tête — constituent une zone secondaire d'implantation, où des familles juives s'établirent plus tardivement, notamment après la révolution de 1917 qui leva les restrictions de résidence.
Cette hypothèse demeure probabiliste. Les dictionnaires de Beider couvrent séparément l'Empire russe (2008), le Royaume de Pologne (1996) et la Galicie (2004), précisément parce que les logiques de nomination différaient d'une juridiction à l'autre ; l'appartenance d'un nom donné à l'une de ces zones ne peut être tranchée qu'au cas par cas, à partir des registres locaux — revizskie skazki, listes de recensement, registres métriques des communautés. En l'absence d'un dépouillement archivistique nominatif pour chaque famille, on s'en tient à la vraisemblance linguistique et à la cohérence historique.
La mobilité du xxe siècle a ensuite dispersé les porteurs du nom bien au-delà de leur foyer d'origine présumé : émigrations vers l'Amérique du Nord, l'Europe occidentale et Israël ; déplacements internes provoqués par la révolution, la guerre civile, l'industrialisation soviétique et les évacuations de la Seconde Guerre mondiale. Les graphies occidentalisées — Neiswestny avec le w de la tradition orthographique allemande, Neizvestny dans la translittération anglophone, Nieizvestny dans les documents polonais — reflètent ces migrations successives et les réinterprétations opérées par les administrations des pays d'accueil.
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Chapitre 7 : Le nom comme mémoire, la mémoire comme résistance
Au-delà de l'archive, le nom Neiswestny possède une dimension proprement mémorielle qui appartient au registre de la tradition transmise. Dans les familles qui le portent, la conscience de signifier « l'Inconnu » a souvent nourri des récits sur une origine perdue : un aïeul enfant trouvé, une naissance non déclarée, un ancêtre ayant volontairement effacé ses traces pour échapper à la conscription militaire tsariste — le service pouvant durer vingt-cinq ans et frappant durement les communautés juives à l'époque des cantonistes. Ces récits, non vérifiables individuellement, relèvent de la mémoire familiale et non de l'histoire documentée.
Leur force tient à leur cohérence avec le contexte historique réel : la peur du recrutement, la clandestinité de certaines existences juives face à l'appareil impérial, la pratique consistant à dissimuler une identité pour protéger un fils. Le nom devient alors un objet de transmission chargé d'affect, un rappel que la famille descend, symboliquement au moins, de quelqu'un que le pouvoir n'avait pas su ou voulu nommer.
Cette lecture rejoint une intuition plus large de l'anthropologie du nom juif : porter un patronyme imposé, parfois dépréciatif, fut le lot de nombreuses familles, et la mémoire collective a souvent retourné ce stigmate en signe de résilience. « L'Inconnu » devient ainsi, dans la conscience de ses descendants, non plus une lacune subie mais une identité revendiquée. C'est là une forme de tikkoun — de réparation — qui est au cœur de nombreuses traditions juives : transformer ce qui fut fait à la communauté en matière de sens et de fierté.
L'œuvre d'Ernst Neizvestny incarne cette dynamique à l'échelle d'une vie entière. Cet homme, dont le nom officiel proclamait l'anonymat, s'est employé pendant six décennies à donner visage et corps à tous ceux que les régimes totalitaires avaient précisément voulu rendre anonymes : les zeks du Goulag, les victimes des purges, les morts de la Route des os. En sculptant leur mémoire dans le béton et le bronze, il retournait le sens même de son patronyme : l'Inconnu se faisait gardien des inconnus. Il n'est pas interdit d'y lire une fidélité inconsciente mais profonde à la valeur juive de zikaron — la mémoire comme acte de justice envers les morts.
La multiplicité des graphies — Neiswestny, Neizvestny, Nieizvestny — illustre enfin une vérité plus générale sur les diasporas juives d'Europe orientale : que les identités y furent façonnées par la contrainte administrative, puis recomposées par les migrations, les translittérations et les mémoires croisées. Un même individu peut apparaître sous plusieurs orthographes dans les registres de naissance, les listes d'émigration, les manifestes de navires et les documents de naturalisation. Le chercheur doit croiser systématiquement les sources — dates, lieux, prénoms, professions — et se défier de toute identification fondée sur le seul patronyme. Les dictionnaires de Beider fournissent à cet égard une grille méthodologique indispensable, en reconstituant les formes originelles et leurs dérivés attestés.
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Les grandes figures
Ernst Neizvestny (9 avril 1925 – 9 août 2016) — né Erik Iossifovitch Neizvestny (Эрнст Иосифович Неизвестный) à Sverdlovsk (Oural), sculpteur, peintre, graveur et philosophe de l'art russo-juif, figure centrale du non-conformisme soviétique. Engagé volontaire dans l'Armée rouge à dix-sept ans, grièvement blessé et officiellement déclaré mort, il survécut et suivit une triple formation artistique à Riga, Moscou et l'Université d'État de Moscou. Son affrontement public avec Nikita Khrouchtchev au Manège de Moscou en 1962 et sa réalisation du monument funéraire de ce même Khrouchtchev en 1971 restent deux épisodes emblématiques de l'histoire culturelle soviétique. Exilé aux États-Unis en 1976, il érigea à Magadan le Masque de la douleur (1996), monument aux victimes du Goulag, reçut le Prix d'État de la Fédération de Russie et fut élu membre honoraire de l'Académie russe des arts en 2004. Il est la figure la mieux documentée du patronyme Neiswestny.
Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev (15 avril 1894 – 11 septembre 1971) — Premier secrétaire du Parti communiste de l'Union soviétique de 1953 à 1964, initiateurdu « dégel » post-stalinien. Mentionné dans ce livre pour son rôle de contradicteur d'Ernst Neizvestny lors de l'exposition du Manège à Moscou en décembre 1962, où il condamna publiquement l'art non conformiste, et parce que c'est précisément Neizvestny qui réalisa son monument funéraire au cimetière de Novodievitchi. Ce paradoxe — l'ennemi chargé de l'hommage posthume — constitue l'un des fils conducteurs les plus révélateurs du chapitre consacré à l'affrontement de 1962.
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Conclusion
La lignée Neiswestny n'est pas une dynastie ; elle est une catégorie, un signe, une trace. Née des campagnes de patronymisation imposées aux Juifs de l'Empire russe entre la fin du xviiie siècle et le milieu du xixe siècle, elle appartient à cette famille de noms « artificiels » où l'administration inscrivit, à défaut de mieux, l'aveu de sa propre ignorance. Le mot russe pour « inconnu » devint patronyme, et ce patronyme traversa les révolutions, les exils et les translittérations sans jamais perdre sa transparence troublante.
Ce que cette lignée aura exprimé entre toutes, c'est une forme particulière de zikaron — la mémoire comme acte de justice, comme résistance à l'effacement. Ernst Neizvestny, son porteur le plus illustre, a passé six décennies à sculpter la mémoire des anonymes, à donner corps et visage à ceux que les régimes totalitaires avaient voulu rendre invisibles. Ce faisant, il a accompli, avec les matériaux de l'art et du courage civique, ce que la tradition juive a toujours demandé à ses membres : ne pas laisser les morts s'effacer, ne pas laisser le pouvoir décider seul qui mérite d'être nommé.
Nous avons tenté d'établir ce qui peut l'être — le mécanisme onomastique, l'aire géographique probable, la biographie d'Ernst Neizvestny avec ses œuvres majeures, ses engagements politiques et ses dimensions juives longtemps tenues dans l'ombre — et de recueillir avec honnêteté ce qui relève de la mémoire transmise plutôt que de l'archive : les récits d'origine perdue, l'ancêtre effacé, le fils qu'il fallait soustraire à la conscription. L'histoire de ce nom enseigne une vérité générale sur les diasporas juives d'Europe orientale : que l'identité y fut façonnée par la contrainte, puis reconquise par la mémoire. « L'Inconnu » se fit connaître, et c'est peut-être là le plus juste des symboles pour une lignée qui, du fond de l'anonymat administratif, a produit une existence pleinement inscrite dans l'histoire collective d'Israël et de l'humanité.
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参考文献
- A. Beider ; L. Menk, Dictionnaires des patronymes juifs d'Europe de l'Est (Beider : Empire russe 2008, Royaume de Pologne 1996, Galicie 2004) et judéo-allemands (Menk 2005), Avotaynu