Juifs de Salonique (Saloniciens)
יהודי סלוניקי
地区: Grèce (Thessalonique)
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发布于 2026年8月16日
"巴尔干地区的耶路撒冷",规模最大的拉迪诺语塞法迪社团,在大屠杀中被摧毁。
Introduction
Salonique — Thessalonique en grec, Selanik pour les Ottomans, Saloniko dans la bouche de ses habitants judéo-espagnols — occupe dans l'histoire juive une place à nulle autre pareille. Port majeur de la mer Égée, carrefour des Balkans et de la Méditerranée orientale, elle fut, durant près de quatre siècles, la seule grande ville de la diaspora où les Juifs constituèrent la majorité de la population et imprimèrent leur rythme à la cité tout entière. On la surnomma la « Jérusalem des Balkans », la Madre de Israel, tant elle apparut aux communautés séfarades dispersées comme un centre spirituel, économique et intellectuel de premier ordre. L'historienne Rena Molho a montré que cette communauté judéo-espagnole n'était pas un simple appendice d'une ville grecque, mais l'axe autour duquel s'organisa longtemps la vie urbaine.
Cette centralité juive naquit d'un événement tragique survenu à l'autre extrémité de la Méditerranée : l'expulsion des Juifs d'Espagne en 1492, suivie de celle du Portugal. Accueillis par le sultan ottoman, les exilés séfarades affluèrent vers Salonique et y reconstituèrent, transplanté et vivace, le monde ibérique qu'ils avaient perdu. Ils y apportèrent leur langue, le judéo-espagnol ou ladino, leurs traditions liturgiques, leur savoir-faire artisanal et commercial, ainsi qu'une organisation communautaire structurée en congrégations portant les noms des villes d'origine. Durant plus de quatre siècles, cette communauté produisit des rabbins réputés dans tout le monde séfarade, des imprimeurs, des marchands, des ouvriers du textile et des dockers, une bourgeoisie francisée par l'Alliance israélite universelle et un prolétariat qui donna naissance à l'un des premiers mouvements socialistes de l'Empire ottoman.
Puis vint l'anéantissement. En 1943, l'occupant allemand déporta la quasi-totalité de la communauté vers Auschwitz-Birkenau. Selon Frangiski Ambatzopoulou, la destruction de la communauté juive de Thessalonique constitue l'un des épisodes les plus complets et les plus rapides de la Shoah en Europe méridionale [Ambatzopoulou, 1998]. De la « Jérusalem des Balkans », il ne subsista qu'une poignée de survivants et une mémoire brisée.
Mais cette mémoire ne s'est pas éteinte avec la guerre. Des femmes et des hommes, dispersés à travers l'Europe et le Proche-Orient, portèrent pendant des décennies le témoignage de ce monde détruit. L'une d'elles, Renée — ou Louise (Renée) — Marcos, née Guelidi, issue d'une famille saloniciote établie à Marseille avant la Grande Guerre, mourut en juillet 2026 à l'âge de cent ans après avoir témoigné, pendant plus de quarante ans, devant des générations d'élèves. Ce Grand Livre entend restituer la trajectoire de cette communauté : ses origines, son âge d'or ottoman, ses tensions messianiques, sa modernisation, puis sa catastrophe, et enfin la longue vie des témoins qui refusèrent l'oubli. Il intègre également la trajectoire du rabbin Avraham Bekhor Nachmias, dont le fonds d'archives, versé aux Archives Yad Ben-Zvi en partenariat avec la Bibliothèque nationale d'Israël, a été rendu public en août 2026, ainsi que le rôle joué par les presses de Salonique dans la diffusion de la pensée rabbinique séfarade au-delà des frontières de la ville, illustré notamment par la publication du Peri ha-Adamah du rabbin Raphaël Meyuḥas.
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Chapitre 1 : De Rome à l'Égée — Romaniotes, Ibériques et Italiens fondent une ville juive
La présence juive à Thessalonique est bien antérieure à l'arrivée des exilés d'Espagne. La tradition et les sources antiques concordent : une communauté juive de langue grecque, les Romaniotes, y résidait dès l'époque hellénistique et romaine. Le récit néotestamentaire des Actes des Apôtres, qui évoque le passage de l'apôtre Paul par la synagogue de Thessalonique au Ier siècle, atteste indirectement de cette ancienneté. Selon Nikos Stavroulakis, les Romaniotes constituent les plus anciens Juifs de Grèce, héritiers d'une hellénisation multiséculaire, distincts par leur langue, leur rite et leurs coutumes des séfarades qui allaient les submerger [Stavroulakis, 1997].
L'événement fondateur de la Salonique juive moderne est cependant l'expulsion ibérique. En 1492, les Rois Catholiques Ferdinand et Isabelle décrétèrent l'expulsion des Juifs d'Espagne ; le Portugal suivit en 1497 par des conversions forcées. Le sultan ottoman Bayezid II, dont l'Empire venait d'englober les Balkans, ouvrit ses territoires aux exilés, y voyant un apport de compétences précieux. Selon Esther Benbassa et Aron Rodrigue, les séfarades affluèrent en masse vers les grandes villes de l'Empire, et Salonique devint rapidement le foyer le plus dense de ce peuplement judéo-espagnol, au point de dépasser numériquement les autres composantes de la population urbaine [Benbassa & Rodrigue, 2000].
Les nouveaux venus s'organisèrent en congrégations autonomes — les kahalim — qui reproduisaient la géographie de leurs origines : Castille, Aragon, Catalogne, Majorque, Lisbonne, Évora, Séville, Provence, ainsi que des congrégations italiennes et ashkénazes. Chaque congrégation disposait de sa synagogue, de son école, de son tribunal rabbinique et de ses institutions charitables. Cette pluralité, si elle engendra parfois des rivalités, fit aussi de Salonique un laboratoire de la culture séfarade, où se croisaient rites et coutumes. Les Romaniotes, minoritaires, furent progressivement absorbés dans le rite et la langue des séfarades, la synagogue romaniote finissant elle-même par adopter des usages judéo-espagnols.
Ainsi la ville juive naquit-elle de la superposition d'une strate hellénophone antique et d'une immigration ibérique massive qui lui donna son visage définitif : celui d'une Sepharad reconstituée sur les rives de l'Égée. Aucune autre ville de la diaspora ne connaîtrait une synthèse aussi complète — ni aussi durable.
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Chapitre 2 : L'âge d'or ottoman — rabbins, imprimeurs et maîtres du textile
Aux XVIe et XVIIe siècles, Salonique connut un âge d'or intellectuel et économique. La ville devint un centre d'étude talmudique et halakhique dont le rayonnement s'étendait à tout le bassin méditerranéen. De grands décisionnaires y siégèrent, dont les responsa — réponses juridiques aux questions posées par des communautés lointaines — circulaient d'Alexandrie à Venise. Selon Benbassa et Rodrigue, Salonique fut, avec Safed et Constantinople, l'un des pôles majeurs de la vie religieuse séfarade au lendemain de l'expulsion, formant des générations de rabbins et de kabbalistes [Benbassa & Rodrigue, 2000].
L'imprimerie hébraïque y fut introduite très tôt, dès le début du XVIe siècle, plaçant Salonique parmi les premières villes de l'Empire ottoman à posséder des presses hébraïques. On y publia des ouvrages de droit rabbinique, de liturgie, d'exégèse et de morale, ainsi que des textes en judéo-espagnol destinés à un large public. Cette activité éditoriale témoigne de l'alphabétisation et de la vitalité culturelle d'une communauté qui entendait perpétuer et transmettre son héritage — et ces presses demeurèrent actives bien au-delà de l'âge d'or ottoman : au milieu du XVIIIe siècle encore, elles accueillaient des auteurs venus de Jérusalem ou d'autres centres séfarades, donnant à imprimer des œuvres dont la portée dépassait largement les Balkans.
Le socle de cette prospérité était économique. Les séfarades avaient apporté un savoir-faire textile — le travail de la laine et la fabrication du drap — qui devint la spécialité de la ville. Salonique fournissait notamment les uniformes des janissaires, corps d'élite de l'armée ottomane, ce qui conférait à la communauté un rôle stratégique et une relative protection. Négociants, courtiers, changeurs, artisans, teinturiers, portefaix et dockers : la société juive de Salonique se distinguait par sa stratification sociale complète, du grand marchand au simple ouvrier. Cette structure, unique dans la diaspora, explique que la ville ait pu abriter aussi bien une élite lettrée qu'un vaste peuple de travailleurs manuels. Le port lui-même, poumon de la cité et artère principale de son commerce, était largement animé par une main-d'œuvre juive — au point que l'activité maritime s'interrompait le jour du sabbat, signe éclatant du poids démographique et social de la communauté dans la vie urbaine [Molho, 2005].
L'un des personnages les plus emblématiques de cet âge d'or rabbinique fut Samuel de Medina, connu sous l'acronyme Maharashdam (vers 1505–1589). Grand décisionnaire dont les responsa s'étendent à plus de neuf cents réponses, il traita des questions de propriété, de succession, de commerce maritime, de droit conjugal et de statut des réfugiés, dessinant en filigrane le portrait d'une société à la fois ancrée dans sa ville et ouverte sur l'ensemble du monde méditerranéen. Dans l'orbite intellectuelle de cette même Salonique du XVIe siècle gravitait Joseph Caro (1488–1575), dont le Choulhan Aroukh allait devenir le code de droit rabbinique de référence pour l'ensemble du judaïsme mondial. Si Caro exerça son magistère principal à Safed, sa formation et ses premières années d'activité appartiennent à l'effervescence qui caractérisa les cercles séfarades post-expulsion, dont Salonique fut l'un des pôles structurants.
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Chapitre 3 : La tourmente messianique — Sabbataï Tsevi et les dönme de Salonique
Le XVIIe siècle fut celui d'une crise spirituelle majeure qui ébranla la communauté et laissa une empreinte durable. En 1665-1666, l'annonce de la venue d'un messie juif, Sabbataï Tsevi, originaire de Smyrne, embrasa le monde séfarade. Salonique, où le mystique avait séjourné et où l'espérance kabbalistique était vive, devint l'un des principaux foyers de l'agitation messianique. Des communautés entières abandonnèrent leurs activités ordinaires dans l'attente de la rédemption imminente, dans un climat mêlant ferveur, jeûnes et exaltation collective.
L'effondrement fut brutal : sommé de choisir entre la mort et la conversion, Sabbataï Tsevi se convertit à l'islam en 1666. Ce reniement plongea ses fidèles dans le désarroi. Une partie d'entre eux, refusant de renoncer, imitèrent leur maître et se convertirent en apparence à l'islam tout en conservant secrètement des croyances et des rites judaïsants. Ce groupe, connu sous le nom de dönme — « convertis » en turc — fit précisément de Salonique son berceau et son principal centre. Selon Paris Papamichos Chronakis, ces crypto-judaïsants des Balkans et d'Asie Mineure constituèrent une communauté à part, ni tout à fait juive ni tout à fait musulmane, dotée de ses propres synagogues clandestines, de ses mariages endogames et de ses traditions transmises dans le secret [Papamichos Chronakis, 2011].
La présence des dönme, longtemps entourée de mystère et de rumeurs, contribua à faire de Salonique une ville de frontières religieuses poreuses. Aux XIXe et XXe siècles, cette communauté crypto-judaïsante joua un rôle notable dans la vie commerçante et intellectuelle de la cité, et certains de ses membres furent associés au mouvement des Jeunes-Turcs. Lors de l'échange de populations entre la Grèce et la Turquie en 1923, les dönme, considérés comme musulmans, furent transférés vers la Turquie — épilogue d'une histoire née d'un espoir messianique déçu. L'épisode sabbataïste demeure l'un des chapitres les plus troublants de l'histoire de la Salonique juive, à la charnière de la mémoire mystique et de l'archive historique.
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Chapitre 4 : Salonique, capitale de l'édition hébraïque — le *Peri ha-Adamah* et le rayonnement des presses
Si le XVIe siècle fut le moment fondateur de l'imprimerie hébraïque à Salonique, les presses de la ville ne s'éteignirent pas avec l'âge d'or rabbinique. Elles demeurèrent, pendant deux siècles et demi, le principal atelier d'édition de la pensée séfarade dans l'espace ottoman — un relais indispensable pour les auteurs de tout le bassin méditerranéen oriental qui souhaitaient diffuser leurs travaux dans un format imprimé fiable, accessible et reconnu par les communautés de lecteurs. C'est cette longévité et cette réputation que choisit précisément le rabbin Raphaël Meyuḥas ben Shmuel lorsqu'il confia son œuvre aux imprimeurs de Salonique depuis Jérusalem, au milieu du XVIIIe siècle.
Né vers 1695 à Jérusalem, issu d'une famille séfarade dont les origines remontent à l'Espagne d'avant le décret de l'Alhambra, Raphaël Meyuḥas appartient à la longue lignée de rabbins jérusalémites qui maintinrent vivace la tradition intellectuelle séfarade en Terre sainte sous domination ottomane. Il se forma à la yeshiva Beit Ya'akov, institution rabbinique de référence à Jérusalem, avant d'être nommé Rishon LeZion — grand rabbin séfarade de Jérusalem — en 1756, fonction qu'il occupa jusqu'à sa mort en 1771. Son prédécesseur immédiat fut Isaac HaKohen Rapoport, et son successeur, le célèbre Haïm Yosef David Azulaï, connu sous l'acronyme Hida.
Son œuvre principale, le Peri ha-Adamah (« Fruit de la terre »), fut publiée en quatre volumes à Salonique entre 1752 et 1757 — c'est-à-dire avant même sa nomination officielle au poste de Rishon LeZion, signe que sa réputation intellectuelle précédait sa consécration institutionnelle. L'ouvrage rassemble des novellae (ḥiddushim) sur le Michné Torah de Maïmonide, accompagnées de responsa, et la quatrième partie comporte en annexe des homélies intitulées Penei ha-Adamah. La même année 1752 vit également paraître à Salonique la Minḥat Bikkurim, commentaire talmudique qui témoigne de la fécondité de ce moment éditorial [encyclopedia.com, notice Meyuhas].
Ce choix de Salonique comme lieu d'édition n'était pas anodin. Il révèle la place que continuaient d'occuper les ateliers de la ville dans la géographie du livre hébraïque à l'époque moderne : un auteur établi à Jérusalem, à la tête de la principale autorité rabbinique séfarade de la ville sainte, faisait imprimer ses œuvres majeures à Salonique. Les presses saloniciotes représentaient un accès au marché du livre pour des communautés dispersées des Balkans à l'Égypte, de Constantinople à Venise. Elles étaient aussi un gage de qualité typographique et de diffusion. Dans cette perspective, Peri ha-Adamah n'est pas seulement l'œuvre d'un grand juriste séfarade du XVIIIe siècle : c'est aussi un témoignage du réseau intellectuel qui unissait Jérusalem et Salonique, deux pôles complémentaires d'un même monde séfarade.
La figure de Raphaël Meyuḥas est, à plus d'un titre, représentative des tensions constructives qui traversaient ce monde. Sa tentative de rapprochement avec les Karaïtes — en négociant l'accès des enfants karaïtes aux écoles juives — illustre un irénisme interne au judaïsme oriental qui contraste avec les clivages parfois soulignés entre courants. Il était le frère d'Abraham ben Samuel Meyuḥas et le père de Moïse Joseph Mordekhaï Meyuḥas, qui lui succéda comme rabbin à Jérusalem : une lignée rabbinique où la transmission intellectuelle et institutionnelle s'associait étroitement.
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Chapitre 5 : Modernisation, Alliance et prolétariat juif — Salonique entre 1850 et 1912
Le XIXe siècle finissant et le début du XXe transformèrent en profondeur la communauté. L'ouverture de l'Empire ottoman aux influences occidentales, la construction du chemin de fer, l'essor du port modernisé et l'arrivée des capitaux européens firent de Salonique une métropole cosmopolite en pleine croissance. La période 1850-1918 vit la « ville des Juifs » devenir le théâtre d'une modernisation accélérée qui accompagna le réveil politique des Balkans [Veinstein (dir.), 1992].
Un vecteur décisif de cette mutation fut l'Alliance israélite universelle, dont les premières écoles ouvrirent à Salonique dans les années 1870. Ces établissements diffusèrent la langue et la culture françaises au sein de la jeunesse juive, formant une élite occidentalisée, ouverte aux idées libérales et aux professions modernes. Le judéo-espagnol demeurait la langue du foyer et de la rue, mais le français devint celle de la promotion sociale et de la presse. Une vie intellectuelle intense s'épanouit : journaux en ladino et en français, clubs, associations philanthropiques et sportives.
Parallèlement, l'industrialisation du textile et l'activité portuaire donnèrent naissance à un puissant mouvement ouvrier juif. Salonique vit se constituer, au tournant du siècle, l'une des premières organisations socialistes de l'Empire, la Fédération ouvrière socialiste — la Federacion — animée notamment par des militants juifs et diffusant sa propagande en judéo-espagnol. Les dockers et les ouvriers du tabac et du textile, majoritairement juifs, menèrent des grèves marquantes. Ce prolétariat juif, phénomène exceptionnel dans la diaspora, illustre la complétude sociale de la communauté saloniciote.
L'annexion de Salonique par la Grèce en 1912, à l'issue de la première guerre balkanique, ouvrit une ère nouvelle et incertaine. C'est dans ce contexte de mutation politique, d'insécurité économique et de tensions balkaniques que plusieurs familles juives entreprirent de quitter la ville dans les années 1910, avant même l'incendie de 1917. Les Guelidi comptèrent parmi eux : ils s'installèrent à Marseille en 1915, emportant avec eux la langue, les usages et la mémoire de Selanik. La ville qu'ils quittaient était alors encore vivante, forte de ses synagogues, de ses journaux et de ses marchés.
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Chapitre 6 : L'incendie, les Balkans et l'entre-deux-guerres — fragilité et résistance identitaire
En août 1917, un incendie dévastateur ravagea le cœur de Salonique, détruisant une part considérable des quartiers habités par les Juifs, ruinant des dizaines de milliers d'entre eux et bouleversant la topographie communautaire [Veinstein (dir.), 1992]. Ce sinistre précipita l'émigration d'une nouvelle fraction de la population vers la France, les États-Unis ou la Palestine, et la reconstruction urbaine qui suivit tendit à réduire l'empreinte juive au centre-ville.
Devenue grecque, Salonique connut, dans l'entre-deux-guerres, une redéfinition douloureuse de la place des Juifs. L'État grec entreprit d'helléniser une ville dont la population avait été majoritairement juive et ottomane. L'arrivée massive de réfugiés grecs orthodoxes d'Asie Mineure, après la catastrophe de 1922 et l'échange de populations de 1923, modifia radicalement l'équilibre démographique : les Juifs, longtemps première communauté de la ville, y devinrent une minorité parmi d'autres.
Des mesures administratives accentuèrent la pression : l'obligation du repos dominical, contraire à l'observance du sabbat, pénalisa le commerce juif. Les tensions culminèrent en 1931 avec l'incendie du quartier populaire juif du Campbell, épisode de violence antisémite qui traumatisa la communauté et accéléra l'émigration, notamment vers la Palestine mandataire. Selon Rena Molho, ces années virent la communauté osciller entre l'intégration à la nation grecque et le repli identitaire, entre l'espoir d'une citoyenneté pleine et le sentiment d'une hostilité croissante [Molho, 2005].
Malgré ces épreuves, la vie juive demeura riche à la veille de la guerre. La communauté comptait encore, selon les estimations couramment retenues, autour de cinquante mille personnes à la fin des années 1930, avec ses synagogues, ses écoles, ses journaux, ses institutions charitables et son cimetière — l'un des plus vastes d'Europe. Cette vitalité résiduelle, cette apparente permanence, rend d'autant plus vertigineuse la rapidité de la destruction qui allait suivre.
C'est précisément au cours de ces décennies d'entre-deux-guerres que la diaspora saloniciote de France, dont les Guelidi faisaient partie, vécut dans un entre-deux culturel particulier : intégrée à la société marseillaise, elle conservait pourtant vivaces les usages, la langue et la mémoire de Selanik. Parallèlement, des figures comme le jeune Avraham Bekhor Nachmias illustraient une autre trajectoire de la diaspora saloniciote : formé au séminaire rabbinique de Salonique, muni d'un certificat de mohel délivré dans la ville en 1931, il exerçait alors ses fonctions à Komotini, en Thrace, desservant la communauté judéo-espagnole de la région, avant de s'établir à Roussé sur le Danube bulgare.
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Chapitre 7 : L'anéantissement — la Shoah à Salonique, 1941–1943
Les troupes allemandes occupèrent Salonique en avril 1941. Après une phase de spoliations et d'humiliations, la persécution s'organisa méthodiquement. En juillet 1942, des milliers d'hommes juifs furent rassemblés sur la place de la Liberté (Eleftherias) et soumis à des travaux forcés dans des conditions brutales. À la fin de 1942, les autorités d'occupation ordonnèrent la destruction de l'immense cimetière juif, vieux de plusieurs siècles, dont les pierres tombales furent dispersées et réemployées comme matériaux de construction — profanation qui effaçait matériellement la mémoire des générations.
Au début de l'année 1943, les mesures de la « solution finale » furent appliquées. Sous la direction d'envoyés d'Adolf Eichmann, notamment Dieter Wisliceny et Alois Brunner, les Juifs furent contraints de porter l'étoile jaune, concentrés dans des ghettos, puis déportés. Selon Frangiski Ambatzopoulou, les convois vers Auschwitz-Birkenau se succédèrent à un rythme accéléré entre mars et août 1943, vidant la ville de sa population juive en quelques mois [Ambatzopoulou, 1998]. La quasi-totalité des déportés fut assassinée dès l'arrivée dans les chambres à gaz. Hannah Arendt, dans son analyse du procès Eichmann, souligne la brutalité et l'efficacité bureaucratique avec lesquelles fut menée la déportation des Juifs de Grèce [Arendt, 1963]. Fin août 1943, après plus de quatre siècles et demi de présence séfarade, la ville était judenrein — « purifiée » de ses Juifs — et la « Jérusalem des Balkans » n'était plus [Zakhor Online, « Les Juifs de Grèce et la Shoah »].
Quelques centaines de Juifs étrangers — essentiellement espagnols et italiens — parvinrent à échapper aux déportations. En 1943, Salonique comptait 511 Juifs de nationalité espagnole : leur « rapatriement » vers l'Espagne franquiste fut âprement négocié, le régime de Franco ayant posé comme conditions que ces Juifs ne fassent que transiter par l'Espagne et qu'un nombre égal de réfugiés juifs en quitte simultanément le territoire. En août 1943, 367 d'entre eux furent transférés à Bergen-Belsen, d'où ils gagnèrent l'Espagne en février 1944 [Zakhor Online, « Les Juifs de Grèce et la Shoah »]. Le consulat italien à Salonique s'efforça également de protéger ses ressortissants par une résistance passive aux injonctions allemandes.
Parmi les Juifs de Salonique demeurés dans la ville jusqu'en 1943 et déportés, Jacques Stroumsa fut l'un des rares survivants. Né en 1913 à Salonique, ingénieur électricien et violoniste, il fut déporté à Birkenau le 29 avril 1943. Désigné comme premier violon solo dans l'orchestre du camp, il fut ensuite affecté comme ingénieur aux Union-Werke à Auschwitz, puis transféré à Mauthausen et Gusen II avant d'être libéré par les Américains le 8 mai 1945. Ses talents conjugués de musicien et d'ingénieur lui valurent de survivre ; presque toute sa famille, y compris son épouse enceinte, périt dans les camps [Zakhor Online, fiche Stroumsa ; Stroumsa, 1998].
Le processus d'anéantissement ne se limita pas aux frontières de la ville. Il frappa également des familles saloniciotes établies de longue date en France, comme les Guelidi de Marseille, rattrapés par la persécution en 1944 depuis leur terre d'exil.
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Chapitre 8 : Des Balkans à la Palestine — le rabbin Nachmias et les chemins de fuite
L'itinéraire du rabbin Avraham Bekhor Nachmias illustre une voie de survie distincte de celle des déportés rescapés : non pas la survie dans les camps, mais la fuite progressive à travers les marges de l'Europe occupée, jusqu'à la sécurité relative de la Palestine mandataire. Né en 1898 à Didymoteicho — Dimotika, en Thrace grecque —, il se forma au séminaire rabbinique de Salonique, ce qui l'inscrit pleinement dans la tradition intellectuelle de la communauté judéo-espagnole de la ville. Ses liens avec Salonique ne furent pas que spirituels : en 1931, la ville lui délivra un certificat de mohel qui atteste de ses fonctions rituelles au sein de la communauté de Komotini, en Thrace, qu'il desservait alors. Trois ans plus tard, en 1934, il y épousa Zimbul (Tzipora), née Ben-Aroyo.
Dans la deuxième moitié des années 1930, la famille Nachmias s'installa à Roussé, sur le Danube bulgare, où Avraham Bekhor officia comme rabbin, mohel et shochet de la communauté séfarade locale. Cette communauté bulgare, héritière elle aussi de l'immigration ibérique post-1492, maintint des liens étroits avec les grands centres rabbiniques de Thessalonique et de Constantinople. Lorsqu'en 1941 l'Allemagne entra en Bulgarie et que les lois antisémites commencèrent à s'y appliquer, le rabbin Nachmias mesura le danger. En mars 1944, la famille parvint à rejoindre la Palestine mandataire en empruntant un itinéraire clandestin à travers la Syrie, le Liban et le poste frontière de Ras al-Naqoura, avant de s'établir à Tel-Aviv, où Avraham Bekhor Nachmias mourut en 1980.
Le fonds d'archives conservé sous la cote IL-INL-YBZ-0730 aux Archives Yad Ben-Zvi, en partenariat avec la Bibliothèque nationale d'Israël, couvre les années 1924-1943 et a été donné par la fille du rabbin, Rachel Gaon, et son fils Elias Nachmias. Il comprend trois chofars en corne de bélier ayant servi au rabbin dans l'exercice de ses fonctions liturgiques, une photographie de mariage, le certificat de mohel délivré à Salonique en 1931, et une photographie de la famille élargie devant sa maison de Didymoteicho. Ces objets et documents, modestes en apparence, condensent un demi-siècle de vie rabbinique séfarade dans les marges balkaniques de l'Empire ottoman puis des États nationaux qui lui succédèrent : Grèce, Bulgarie, Palestine. Ils rappellent que le réseau d'influence intellectuelle et rituelle de Salonique rayonnait bien au-delà de ses murailles, formant des officiers religieux qui portèrent ailleurs les pratiques et la langue de la communauté-mère.
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Chapitre 9 : Les rescapés et la longue vie du témoignage — de Marseille à nos jours
La destruction physique de la communauté saloniciote n'éteignit pas sa mémoire : elle la confia à une poignée de survivants qui portèrent ce fardeau lumineux pendant des décennies. Parmi eux se trouvaient des déportés rescapés des camps, mais aussi des membres de familles dispersées avant la guerre, dont l'origine saloniciote avait survécu à l'émigration sans les préserver entièrement du péril.
L'histoire de Renée — ou Louise (Renée), selon les sources du CRIF [CRIF, Lest We Forget] — Marcos, née Guelidi le 14 janvier 1926 à Marseille, illustre cette double appartenance : au monde de Salonique par les racines familiales, à la France par la naissance. Sa famille, originaire de Salonique, avait quitté la ville en 1915, dans le contexte des tensions balkaniques et de l'insécurité qui marquaient la période, et s'était installée à Marseille. Renée grandit dans un foyer où le souvenir de Selanik demeurait vivant, mais c'est dans une ville française, à dix-huit ans, qu'elle fut rattrapée par la persécution [marseille.fr, 2026].
Au printemps 1944, après une dénonciation, elle fut arrêtée dans le quartier marseillais de Saint-Just. Conduite avec sa tante et sa cousine de treize ans au siège de la police, elle eut le réflexe de se déclarer fille unique pour tenter de préserver ses quatre frères et sœurs — Denise, Reine, Marius et Vitalis. Ce mensonge courageux leur sauva la vie. Le 20 mai 1944, Renée Guelidi fut déportée par le convoi numéro 74 vers Auschwitz-Birkenau. Elle avait dix-huit ans. Sa tante et sa petite cousine, non sélectionnées pour le travail, furent gazées à l'arrivée. Renée fut affectée au travail forcé, puis transférée au camp de Theresienstadt, en Bohême, où elle fut libérée en 1945 [CRIF, Lest We Forget].
Son retour en France inaugura une longue vie consacrée à deux engagements parallèles : reconstruire une existence et transmettre la mémoire. Pendant plus de quarante ans, et jusqu'en 2019, elle témoigna devant des collégiens et des lycéens de la région marseillaise, s'efforçant de rendre intelligible ce qu'avait vécu une jeune Marseillaise d'origine saloniciote au cœur de la machine d'extermination nazie. En mai 2024, alors qu'elle ne pouvait plus se déplacer, sa petite-fille Sophie Benhamou prit la parole en son nom lors de la cérémonie de Yom Hashoah organisée par le CRIF Marseille-Provence, devant plus de trois cent cinquante personnes [marseille.fr, 2026].
En janvier 2026, quelques mois avant sa mort, la Ville de Marseille lui remit sa médaille lors d'une cérémonie commémorant le quatre-vingt-troisième anniversaire des rafles de Marseille — reconnaissance publique d'un engagement de plus de quatre décennies pour la transmission. Elle décéda le 7 juillet 2026, à l'âge de cent ans, laissant derrière elle une fille, un fils, et une petite-fille qui avaient appris à porter à leur tour ce témoignage [marseille.fr, 2026].
La communauté que les tensions d'avant-guerre avaient dispersée vers Marseille, Paris, Buenos Aires ou Tel Aviv forma, à son corps défendant, la première chaîne de transmission de la mémoire de la cité détruite. Ces Saloniciens de la diaspora interne — nés ailleurs, mais formés dans des familles où l'on parlait encore le ladino et où l'on se souvenait des synagogues de Selanik — furent, par leur survie même, les archivistes involontaires d'un monde englouti. Jacques Stroumsa, rescapé des camps depuis Salonique elle-même, traversa après 1945 les mêmes cercles commémoratifs, les mêmes établissements scolaires, la même conviction que témoigner était une obligation morale et non un simple droit. Son livre Tu choisiras la vie (1998) demeure l'un des documents les plus précieux sur la Shoah à Salonique [Stroumsa, 1998].
Aujourd'hui, la ville de Thessalonique redécouvre peu à peu les traces de ce monde disparu. Des plaques commémoratives, des expositions, le travail d'associations comme le Musée juif de Thessalonique ou l'organisation mémorielle Lest We Forget du CRIF, la numérisation des archives communautaires, et les projets de recherche portés par des plateformes telles que Zakhor Online contribuent à maintenir vivante la mémoire de la « Jérusalem des Balkans ». La chaîne des témoins directs, dont Renée Marcos fut l'un des derniers maillons, est désormais rompue. Il revient à leurs descendants, aux chercheurs et aux institutions de prendre le relais — de continuer à nommer les morts, à dire ce que fut Salonique, et à refuser l'effacement que les bourreaux avaient cru définitif.
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Les grandes figures
Bayezid II (vers 1447–1512) — Sultan ottoman dont la politique d'accueil des exilés ibériques après 1492 fut déterminante pour la constitution de la Salonique juive. En ouvrant les ports et les villes de son empire aux séfarades chassés d'Espagne et du Portugal, il permit la transplantation du monde judéo-espagnol sur les rives de l'Égée. Sa figure est associée, dans la mémoire communautaire, à l'idée d'une hospitalité ottomane providentielle qui contrasta avec la politique des Rois Catholiques — un geste d'État dont les conséquences pour la démographie et la culture de Salonique furent profondes et durables.
Joseph Caro (1488–1575) — Juriste et mystique séfarade, auteur du Choulhan Aroukh, code de droit rabbinique devenu la référence normative pour l'ensemble du judaïsme mondial. Né à Tolède, il traversa l'exil ibérique avec sa famille, vécut dans les Balkans et passa de nombreuses années en Turquie avant de s'établir définitivement à Safed, où son magistère s'accomplit. Ses années de formation et son réseau d'échanges intellectuels l'inscrivent dans les cercles séfarades dont Salonique était alors l'un des pôles les plus actifs. Le Choulhan Aroukh, achevé à Safed, synthétise un siècle de discussions halakhiques menées dans ces communautés d'exilés.
Samuel de Medina (vers 1505–1589) — Grand décisionnaire rabbinique de Salonique, connu sous l'acronyme Maharashdam (Morenu ha-Rav Shmuel de Medina). Il fut l'autorité rabbinique la plus influente de la ville au XVIe siècle, et ses réponses juridiques — qui couvrent des domaines allant du droit commercial maritime aux questions de succession et de statut matrimonial — constituèrent un corpus de référence pour les communautés séfarades de tout le bassin méditerranéen. À travers ses questions et ses réponses, se dessine la sociologie d'une ville-carrefour, à la fois ancrée dans ses traditions et engagée dans des échanges à longue distance.
Raphaël Meyuḥas ben Shmuel (vers 1695–1771) — Grand rabbin séfarade de Jérusalem (Rishon LeZion) de 1756 à sa mort, formé à la yeshiva Beit Ya'akov. Descendant d'une famille séfarade originaire d'Espagne, il incarne le lien intellectuel entre la Jérusalem ottomane et Salonique : son œuvre principale, le Peri ha-Adamah, novellae sur le Michné Torah de Maïmonide accompagnées de responsa, fut publiée en quatre volumes à Salonique entre 1752 et 1757, tout comme sa Minḥat Bikkurim (1752), commentaire talmudique. Soucieux de réconciliation interne au judaïsme, il chercha à ouvrir les écoles juives aux enfants karaïtes. Son fils Moïse Joseph Mordekhaï Meyuḥas lui succéda dans la charge rabbinique [encyclopedia.com, notice Meyuhas].
Sabbataï Tsevi (1626–1676) — Mystique juif né à Smyrne, figure centrale du plus grand mouvement messianique de l'histoire séfarade. Ayant séjourné à Salonique, il y trouva un terrain kabbalistique particulièrement fertile. Ses prétentions messianiques embrasèrent les communautés entre 1665 et 1666. Sa conversion à l'islam en 1666, sous la contrainte ottomane, provoqua une crise spirituelle dont l'écho dura des siècles. À Salonique, son héritage prit la forme du mouvement dönme, groupe de crypto-judaïsants qui firent de la ville leur principal centre jusqu'à leur transfert vers la Turquie lors de l'échange de populations de 1923.
Avraham Bekhor Nachmias (1898–1980) — Rabbin, mohel et shochet né à Didymoteicho (Thrace grecque), formé au séminaire rabbinique de Salonique. Détenteur d'un certificat de mohel délivré à Salonique en 1931, il desservit la communauté judéo-espagnole de Komotini puis celle de Roussé, en Bulgarie, avant de fuir en mars 1944 via la Syrie, le Liban et Ras al-Naqoura vers la Palestine mandataire, où il s'établit à Tel-Aviv. Son fonds d'archives, versé aux Archives Yad Ben-Zvi en partenariat avec la Bibliothèque nationale d'Israël (cote IL-INL-YBZ-0730), conserve trois chofars, son certificat de mohel, une photographie de mariage et un portrait de famille — témoignages matériels du rayonnement rabbinique de Salonique au-delà de ses frontières.
Jacques Stroumsa (1913–2010) — Ingénieur électricien et musicien né à Salonique. Déporté à Birkenau le 29 avril 1943 avec sa famille, il fut désigné comme premier violon solo dans l'orchestre du camp, puis affecté aux Union-Werke à Auschwitz comme ingénieur, avant d'être transféré à Mauthausen et Gusen II. Libéré le 8 mai 1945, il perdit presque tous les siens, dont son épouse enceinte. S'étant installé en Israël après la guerre, il publia en 1998 Tu choisiras la vie : violoniste à Auschwitz et consacra ses dernières décennies à témoigner de la destruction de la communauté saloniciote [Stroumsa, 1998 ; Zakhor Online, fiche Stroumsa].
Renée (Louise) Marcos, née Guelidi (14 janvier 1926 – 7 juillet 2026) — Rescapée d'Auschwitz issue d'une famille saloniciote installée à Marseille depuis 1915. Arrêtée à dix-huit ans à Marseille après une dénonciation, déportée par le convoi numéro 74 le 20 mai 1944, elle perdit sa tante et sa cousine gazées à l'arrivée, et survécut au travail forcé avant d'être libérée à Theresienstadt en 1945. Pendant plus de quarante ans, jusqu'en 2019, elle témoigna dans les établissements scolaires de la région marseillaise. Décorée de la médaille de la Ville de Marseille en janvier 2026, elle mourut à cent ans. Les sources du CRIF la désignent sous le prénom composé Louise (Renée), là où le reste de la documentation retient Renée [marseille.fr, 2026 ; CRIF, Lest We Forget].
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Conclusion
L'histoire des Juifs de Salonique se lit comme une trajectoire complète : une naissance dans l'exil, un âge d'or, une crise spirituelle, une modernisation, puis un anéantissement, et enfin le long travail des témoins qui refusèrent l'effacement. Née de la catastrophe ibérique de 1492, la communauté judéo-espagnole fit de Salonique un centre séfarade sans équivalent, la seule grande ville de la diaspora où les Juifs formèrent la majorité et donnèrent le ton à la cité — de la langue parlée dans les rues au repos du port le jour du sabbat [Molho, 2005]. Elle produisit des rabbins, des imprimeurs, des marchands et un prolétariat unique, et sut absorber les strates romaniote, ibérique et italienne en une culture originale.
Cette histoire est aussi celle d'une intersection permanente entre la mémoire et l'archive : la légende messianique de Sabbataï Tsevi et la réalité des dönme, la tradition orale des familles et les registres communautaires, le souvenir transmis par les survivants et la documentation implacable de la Shoah. Selon Benbassa et Rodrigue, la disparition du judaïsme judéo-espagnol de Salonique marque la fin d'un pan entier de la civilisation séfarade, dont le ladino, les mélodies et les coutumes ne survivent plus que dans la mémoire et l'étude [Benbassa & Rodrigue, 2000].
Le rôle de Salonique comme capitale de l'édition hébraïque séfarade mérite d'être souligné dans cette conclusion. Du XVIe siècle jusqu'au milieu du XVIIIe au moins, les presses de la ville servirent de relais entre les grands centres de la pensée juive — Jérusalem, Constantinople, Safed — et les communautés dispersées dans les Balkans et au-delà. Que le Rishon LeZion de Jérusalem, Raphaël Meyuḥas, ait choisi Salonique pour y publier son Peri ha-Adamah au milieu du XVIIIe siècle dit quelque chose de durable sur la place de la ville dans la géographie intellectuelle du monde séfarade [encyclopedia.com, notice Meyuhas].
Le fonds du rabbin Nachmias, rendu accessible en 2026, rappelle que ce rayonnement ne se limita jamais à la seule ville : des Balkans à la Bulgarie, de Komotini à Roussé et de là à Tel-Aviv, des officiers religieux formés à Salonique portèrent ses pratiques, sa langue et sa liturgie bien au-delà de ses murailles.
La mort de Renée Marcos en juillet 2026, à l'âge de cent ans, clôt symboliquement la génération des témoins directs. Née d'une famille qui avait quitté Salonique avant même la catastrophe de 1943, elle porta durant un siècle la double mémoire de la ville d'origine et de la déportation subie depuis la terre d'exil. Sa disparition rappelle que le lien vivant entre les Saloniciens d'autrefois et le monde présent ne passe plus désormais que par la transmission indirecte — celle des petits-enfants, des chercheurs, des archives numérisées et des livres.
Reconstruire ce monde, c'est refuser l'effacement voulu par les bourreaux — celui-là même qui commença par la destruction du cimetière. La ville d'aujourd'hui, longtemps silencieuse sur son passé juif, en redécouvre peu à peu la trace. Le Grand Livre des Saloniciens veut être une pierre tombale rendue à la lumière : le nom retrouvé d'une communauté qui fut, pendant quatre siècles et demi, la mère d'Israël sur les rives de l'Égée.
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来源与资源
- Gilles Veinstein (dir.), Salonique 1850-1918 : la « ville des Juifs » et le réveil des Balkans (1992)
- Esther Benbassa & Aron Rodrigue, Sephardi Jewry: A History of the Judeo-Spanish Community, 14th–20th Centuries (2000)
- Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963)
社群所在地
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