La lignée des familles Samuel appartient à un monde aujourd'hui presque effacé : celui de la petite communauté juive d'Asmara, capitale des hauts plateaux érythréens. Pour comprendre cette lignée, il faut la replacer dans une histoire singulière, à la croisée de la mer Rouge, de la péninsule Arabique et de la colonisation italienne de la Corne de l'Afrique. L'Érythrée a déjà eu une communauté juive, alimentée par l'arrivée d'immigrants pour des raisons économiques et pour échapper à la persécution. C'est dans ce creuset migratoire — où se mêlent négociants venus d'Aden et du Yémen, Juifs italiens de la métropole et réfugiés d'Europe centrale — que des familles portant le patronyme Samuel ont trouvé un point d'ancrage durable.
Le patronyme « Samuel », formé sur le nom biblique Shemu'el (« Dieu a entendu »), est répandu dans l'ensemble du monde juif, des communautés ashkénazes aux familles séfarades et mizrahies. Dans le contexte érythréen, il renvoie le plus probablement à une origine arabophone de la péninsule Arabique, conforme au noyau fondateur de la communauté d'Asmara. La présente notice, qui sert de point de départ, situe ces familles dans une diaspora désormais dispersée : « Familles Samuel de la petite communauté d'Asmara, aujourd'hui quasi éteinte sur place mais présente à Milan, Rome et Tel-Aviv via les descendants. » L'objet de ce Grand Livre est de restituer, avec honnêteté épistémique, ce que l'archive établit, ce que la tradition transmet, et ce que l'on peut raisonnablement conjecturer.
Notre démarche distingue scrupuleusement trois registres. Là où les documents — registres communautaires, presse coloniale, travaux savants — parlent, nous écrivons l'Histoire. Là où seuls subsistent le récit familial et la transmission orale, nous parlons de Mémoire. Et là où les deux se répondent, se confirment ou se contredisent, nous nommons l'Intersection. Cette prudence est d'autant plus nécessaire que la communauté juive d'Asmara n'a laissé qu'une trace documentaire ténue, en partie dispersée par les exils successifs.
Le berceau de la communauté juive d'Érythrée se trouve de l'autre côté de la mer Rouge. La synagogue d'Asmara fut, selon les sources, l'unique lieu de culte d'une petite communauté originaire de la péninsule Arabique implantée principalement à Massawa et à Asmara, capitale de l'Érythrée italienne [Synagogue d'Asmara]. Cette donnée fondamentale oriente toute lecture de la lignée Samuel : ses ancêtres furent vraisemblablement des Juifs adénites et yéménites, dont l'histoire commerciale épousait les routes maritimes reliant Aden, Massawa et les hauts plateaux.
Massawa, port chaud et fiévreux de la côte, fut la première porte d'entrée. C'est de là que les négociants juifs, attirés par les opportunités du commerce colonial — textiles, café, perles, métaux —, remontèrent vers Asmara, ville d'altitude au climat tempéré, à mesure que les Italiens en faisaient leur capitale administrative à partir de 1890. Le patronyme Samuel, fréquent dans les communautés du Yémen et d'Aden, s'inscrit naturellement dans ce mouvement. La généalogie séfarade et orientale, telle que la documentent les bases communautaires contemporaines, atteste la circulation de tels noms entre les rives de la mer Rouge [MyHeritage / Geni — Arbre Encaoua].
Cette migration ne fut pas une rupture mais un prolongement. Les Juifs d'Aden conservaient à Asmara leurs rites — un judaïsme de tradition yéménite et baladi —, leur langue (l'arabe judéo-yéménite, peu à peu doublé d'italien), et leurs réseaux familiaux transméditerranéens. L'histoire longue du judaïsme méridional, marquée par la coexistence et la friction avec l'islam et le christianisme, fournit l'arrière-plan de cette migration : les Juifs y furent souvent une minorité commerçante dont le statut oscillait entre tolérance et précarité [David Nirenberg, Neighbouring Faiths, 2014]. À la fin du XIXᵉ siècle, l'Érythrée italienne offrait un cadre relativement protecteur, propice à l'enracinement de familles comme les Samuel.
L'année 1906 marque la consécration institutionnelle de la communauté. En 1906, la Synagogue Asmara a été achevée à Asmara, la capitale. Elle comprend un sanctuaire principal pouvant accueillir jusqu'à 200 personnes, des salles de classe et un petit cimetière juif [History of the Jews in Eritrea]. Cet édifice fut le cœur battant de la vie juive locale, et l'on peut tenir pour acquis que les familles Samuel y furent fidèles — aux offices, aux mariages, aux rites de passage.
La synagogue n'était pas seulement un lieu de culte : avec ses salles de classe, elle assurait la transmission de l'hébreu et de la Loi, condition de survie d'une communauté minuscule au sein d'un pays immense. Jusque dans les années 1950, la communauté juive d'Asmara compte près de 500 personnes pour près d'un million d'Érythréens [Synagogue d'Asmara]. Cette proportion infime — une demi-millième de la population — dit assez la fragilité démographique de la communauté, et l'importance vitale de l'endogamie et des réseaux familiaux pour la préserver. Les Samuel s'y inscrivaient comme l'une des familles-piliers d'un monde où chacun se connaissait.
Le petit cimetière juif d'Asmara, mentionné par les sources, demeure le témoin matériel le plus durable de cette présence. Un cimetière juif à Asmara conserve les noms de générations enracinées sur les hauts plateaux. C'est là, selon toute vraisemblance, que reposent les premiers Samuel d'Érythrée, dont les stèles — souvent bilingues, hébreu et italien — racontent en creux l'itinéraire d'une famille passée de la péninsule Arabique au cœur de l'Afrique orientale italienne. L'épigraphie funéraire, dans le monde juif, fut de tout temps une archive de la mémoire familiale, à l'instar de ce qu'attestent les communautés de la diaspora méditerranéenne [Tessa Rajak, The Jewish Dialogue with Greece and Rome, 2001].
L'histoire des Samuel d'Asmara fut indissociable de celle de l'Érythrée italienne, du protectorat de 1890 à l'effondrement de l'empire colonial en 1941. La communauté connut une croissance notable dans l'entre-deux-guerres. Dans les années 1930, la communauté juive a été renforcée lorsque de nombreux Juifs européens ont émigré en Érythrée pour échapper à la persécution nazie en Europe [History of the Jews in Eritrea]. Asmara devint ainsi, paradoxalement, un refuge pour des familles fuyant l'Allemagne et l'Europe centrale, qui vinrent grossir le noyau adénite originel.
Cette période n'est pas exempte d'ambiguïtés. Le régime fasciste italien, allié du nazisme et promulgateur des lois raciales de 1938, aurait pu frapper durement la communauté. Or les sources nuancent : les Juifs d'Asmara furent relativement peu inquiétés durant la période fasciste [Synagogue d'Asmara]. La distance géographique de la métropole, l'utilité économique des négociants juifs dans la colonie, et la relative indifférence de l'administration locale expliquent sans doute cette relative épargne. Ici, l'archive nuance la mémoire collective d'une persécution universelle : à Asmara, la tempête européenne ne fit que des vagues atténuées.
La mémoire familiale des Samuel — transmise par les descendants de Milan et de Rome — conserverait ainsi le souvenir d'un âge italien prospère, fait de commerce, d'écoles, et d'une italianité culturelle assumée. Cette double appartenance, orientale par les origines et italienne par la culture, n'est pas sans rappeler la trajectoire d'autres communautés méditerranéennes passées « de l'orientalité à l'occidentalisation » au cours d'un même siècle [Claire Rubinstein-Cohen, Portrait de la communauté juive de Sousse, 2011]. Faute d'actes nominatifs publiés sur les Samuel pour cette période, ce chapitre relève de l'intersection entre une mémoire transmise et un cadre historique établi.
La défaite italienne de 1941 ouvrit une parenthèse britannique riche en péripéties pour l'Érythrée juive. Pendant l'administration britannique, l'Érythrée était souvent utilisée comme lieu d'internement pour les guérilleros de l'Irgoun et du Lehi luttant pour l'indépendance juive dans le Mandat britannique de Palestine [History of the Jews in Eritrea]. Asmara devint ainsi un lieu de détention pour des militants sionistes déportés de Palestine — un épisode qui, par contrecoup, mit la petite communauté locale en contact direct avec le nationalisme juif renaissant.
Pour les familles Samuel, cet épisode fut probablement déterminant dans l'éveil d'une conscience israélienne. Les internés, hommes instruits et idéologiquement aguerris, durent côtoyer la communauté locale lors des offices et des fêtes. La synagogue d'Asmara, déjà rayonnante, gagna en visibilité : elle servit de point de ralliement pour les Juifs de la région, bien au-delà de l'Érythrée. La synagogue a servi des Juifs venus de toute l'Afrique pour observer les Grands Jours saints [History of the Jews in Eritrea]. Asmara fut donc, un temps, un véritable carrefour spirituel de la Corne de l'Afrique et de la mer Rouge.
Ce moment de rayonnement coïncida avec une charnière mondiale. La création de l'État d'Israël en 1948 modifia en profondeur l'horizon de la communauté. En 1948, après la fondation d'Israël en tant qu'État juif, de nombreux Juifs érythréens ont émigré en Israël. Dans les années 1950, 500 Juifs vivaient encore dans le pays. Le dernier mariage juif à la synagogue d'Asmara a été célébré au cours de cette décennie [History of the Jews in Eritrea]. Pour les Samuel, comme pour leurs voisins, l'attraction de la nouvelle nation juive ouvrit la voie d'un premier départ vers Tel-Aviv, prélude aux dispersions plus massives qui suivraient. L'aspiration au retour à Sion, profondément ancrée dans la pensée juive, trouvait là son accomplissement historique [Léon Askénazi, La parole et l'écrit, 1999].
Le destin de la lignée Samuel bascule définitivement avec l'entrée de l'Érythrée dans la longue guerre qui l'opposa à l'Éthiopie. En 1961, la guerre d'indépendance érythréenne a commencé après que l'Érythrée a été annexée par l'Éthiopie, et les Érythréens ont commencé à se battre pour l'indépendance. C'est alors que les Juifs ont commencé à quitter l'Érythrée [History of the Jews in Eritrea]. L'instabilité, l'insécurité économique et la perspective d'un conflit prolongé poussèrent les familles à chercher refuge ailleurs.
Le coup de grâce vint de la révolution éthiopienne. Il n'en est pas de même durant la dictature de Mengistu Haile Mariam, à partir de 1974. Le régime pousse nombre de Juifs à quitter le pays, réduisant la communauté à quelques dizaines de membres après le départ du dernier rabbin, en 1975 [Synagogue d'Asmara]. Le départ du rabbin scella la fin de la vie communautaire organisée : sans guide spirituel, sans minyan assuré, la communauté ne pouvait plus se perpétuer. Au début des années 1970, l'émigration juive a augmenté [History of the Jews in Eritrea], et les Samuel suivirent ce mouvement irréversible.
C'est dans cet exode que se dessine la géographie actuelle de la lignée, conforme à notre notice : Milan, Rome et Tel-Aviv. L'Italie, ancienne métropole coloniale, accueillit naturellement les familles les plus italianisées, attirées par la langue, les réseaux marchands et les communautés juives déjà établies. Israël reçut celles que portait l'idéal sioniste depuis 1948. Cette bifurcation — vers l'Occident d'une part, vers Sion de l'autre — est caractéristique des diasporas juives modernes confrontées à l'effondrement de leur monde d'origine ; on en retrouve l'écho dans l'histoire d'autres communautés du pourtour méditerranéen contraintes à l'exil au XXᵉ siècle [Eliahou-Éric Botbol, Vie et destin de la communauté juive de Tlemcen, 2000].
De la communauté d'Asmara, il ne reste aujourd'hui qu'une présence symbolique. La grande synagogue de 1906, son cimetière et ses stèles demeurent debout, gardés par une poignée de fidèles — parfois un seul, selon les témoignages contemporains rapportés par la presse. Mais la vie communautaire, telle qu'elle pulsait au temps des Samuel, s'est éteinte. La lignée, elle, survit par ses descendants, et c'est dans ce passage de la communauté à la famille que se joue désormais la mémoire.
À Milan et à Rome, les Samuel se sont vraisemblablement fondus dans le riche tissu du judaïsme italien, tout en conservant la conscience d'une origine singulière : non pas séfarade d'Espagne, ni ashkénaze d'Europe, mais adénite d'Érythrée — héritiers d'un judaïsme de la mer Rouge passé par l'Afrique coloniale. Cette mémoire des origines, transmise de génération en génération, constitue le trésor immatériel de la lignée. Elle se rattache à la conviction profonde, propre à la pensée juive, que la transmission — masorah — est le véritable lieu de la continuité, par-delà les ruptures géographiques [Léon Askénazi, La parole et l'écrit, 1999].
À Tel-Aviv, les descendants des Samuel partis dès les années 1948-1970 se sont intégrés à la société israélienne, parmi les nombreuses familles venues de toute l'Afrique et de l'Orient. La mémoire d'Asmara y prend la forme d'un récit familial, transmis lors des fêtes et des réunions, où se mêlent l'italien, l'hébreu et le souvenir de l'arabe des aïeux. La généalogie contemporaine, à travers les bases de données collaboratives, permet aujourd'hui de reconstituer partiellement ces branches dispersées et de renouer les fils rompus par l'exil [MyHeritage / Geni — Arbre Encaoua, 2024]. Ce chapitre, fondé sur la tradition reçue plutôt que sur l'acte d'archive, relève pleinement de la mémoire transmise.
L'histoire des familles Samuel d'Érythrée condense, en une lignée modeste, plusieurs siècles de circulations juives. Née sur les rives de la mer Rouge, issue probablement de la péninsule Arabique, elle s'enracine à Asmara au tournant du XXᵉ siècle, dans l'orbite de la synagogue de 1906, prospère sous l'Italie coloniale, traverse les épreuves du fascisme et de la guerre, puis se disperse sous la pression de la guerre d'indépendance et de la dictature de Mengistu. Aujourd'hui, comme l'indique notre notice, elle est « quasi éteinte sur place mais présente à Milan, Rome et Tel-Aviv via les descendants ».
Cette trajectoire illustre une vérité plus vaste de l'histoire juive : la capacité d'une communauté à se reconstituer ailleurs lorsque son monde s'effondre. Le régime pousse nombre de Juifs à quitter le pays, réduisant la communauté à quelques dizaines de membres après le départ du dernier rabbin, en 1975 [Synagogue d'Asmara] — et pourtant la lignée perdure, transplantée mais vivante. La pierre d'Asmara demeure le témoin muet d'une présence ; le souvenir des descendants en est la voix.
Au terme de ce Grand Livre, nous avons tenu à distinguer l'établi du transmis. L'Histoire de la communauté d'Asmara est documentée dans ses grandes lignes ; l'histoire propre des Samuel, faute d'actes nominatifs publiés, relève davantage de la probabilité raisonnée et de la mémoire familiale. C'est précisément à cette intersection — entre l'archive de la communauté et le récit de la lignée — que ce livre a voulu se tenir, avec honnêteté et respect pour ce monde englouti de la mer Rouge.