Le nom de Karasso — orthographié selon les sources Carasso, Karaso ou, dans sa graphie turcisée, Karasu — appartient à la grande mosaïque onomastique des Juifs séfarades de l'Empire ottoman, et plus particulièrement à celle de Salonique, la « Mère d'Israël » (Madre de Israel), capitale d'une judéité méditerranéenne qui fut, des lendemains de l'expulsion d'Espagne de 1492 jusqu'au désastre de la Seconde Guerre mondiale, l'un des foyers majeurs du monde juif. Cette lignée, dont la notoriété historique tient pour l'essentiel à la figure d'Emmanuel Carasso (Emmanuel Karasu), avocat et homme politique salonicien, incarne de façon exemplaire la trajectoire d'une bourgeoisie juive ottomane lettrée, francisée par l'œuvre éducative de l'Alliance israélite universelle, et engagée dans les bouleversements politiques de la fin de l'Empire.
Comme pour la plupart des familles séfarades des Balkans, l'histoire des Karasso ne se laisse reconstituer qu'au prix d'une prudence méthodique. L'archive est lacunaire, les registres communautaires saloniciens ont en grande partie disparu dans l'incendie de 1917 puis dans la destruction de la communauté entre 1943 et 1944, et la mémoire familiale, transmise oralement, se mêle souvent à la légende. Le présent ouvrage distingue donc, section par section, ce qui relève de l'histoire établie, ce qui demeure probable ou conjecturé, et ce qui appartient à la mémoire transmise. Salonique, ville où, à la veille de la Première Guerre mondiale, les Juifs formaient la communauté la plus nombreuse et donnaient à la cité son rythme — le port chômant le jour du sabbat —, constitue le cadre obligé de ce récit [Naar, 2016].
Le patronyme Karasso s'inscrit dans la couche onomastique ibérique des Juifs chassés des royaumes d'Espagne en 1492 et du Portugal en 1497, qui trouvèrent refuge dans l'Empire ottoman, accueillis par le sultan Bayezid II. Salonique, repeuplée par ces exilés, devint en quelques décennies une ville à majorité juive, organisée en « congrégations » (kehalim) portant le nom des cités d'origine — Castille, Aragon, Catalogne, Lisbonne, Majorque, Provence, Sicile — et préservant durablement le judéo-espagnol, le ladino, comme langue vernaculaire, littéraire et liturgique [Borovaya, 2012].
L'étymologie du nom demeure discutée. Plusieurs hypothèses circulent parmi les linguistes du séfardisme : une dérivation du castillo-portugais carrasco / carrasco (le chêne kermès, le rouvre), ou encore une racine évoquant la couleur (cara / negro). En l'absence d'un dépouillement systématique des registres notariaux ibériques médiévaux, aucune de ces lectures ne peut être tenue pour certaine, et l'on se gardera d'en faire un récit d'origine assuré. Ce qui est solidement établi, en revanche, c'est l'ancrage de la famille dans le tissu social judéo-espagnol de Salonique, où les Karasso apparaissent comme une famille de notables au tournant du XIXᵉ et du XXᵉ siècle.
La modernité salonicienne dans laquelle s'épanouit cette lignée fut largement façonnée par deux forces. D'une part, la presse et les belles-lettres en ladino, qui firent de Salonique et de Constantinople des capitales d'une culture séfarade imprimée, vecteur d'idées nouvelles, de traductions et de débats — une « culture ladino moderne » qui transforma en profondeur la vie intellectuelle des communautés [Borovaya, 2012]. D'autre part, l'école de l'Alliance israélite universelle, ouverte à Salonique en 1873, qui francisa les élites et les ouvrit aux idéaux des Lumières et de l'émancipation. C'est de ce double creuset — séfarade et francophone — qu'émerge le profil intellectuel des Karasso : enracinés dans le judaïsme ibérique, ouverts à la modernité européenne.
La figure centrale de la lignée est Emmanuel Carasso (souvent daté vers 1862 – mort en 1934), avocat de formation, issu de la bourgeoisie juive salonicienne. Il appartient à cette génération d'intellectuels ottomans non-musulmans qui, par la maîtrise du droit et des langues européennes, s'intégrèrent à la vie publique de l'Empire dans ses dernières décennies. Salonique, où il exerce, est alors une ville cosmopolite et fébrile, ottomane mais largement juive, dont l'effervescence intellectuelle et politique nourrit les mouvements réformateurs [Naar, 2016].
Emmanuel Carasso est surtout connu pour son rôle dans la franc-maçonnerie salonicienne. Il dirigea la loge « Macedonia Risorta », affiliée à l'obédience italienne, qui offrit aux conspirateurs du Comité Union et Progrès (les « Jeunes-Turcs ») un espace de réunion protégé par les statuts d'extraterritorialité dont jouissaient les institutions maçonniques sous patronage étranger. Cette protection fit de Salonique le berceau de la révolution jeune-turque, et de Carasso l'un des intermédiaires de premier plan entre la bourgeoisie cosmopolite de la ville et le mouvement réformateur. Sa trajectoire illustre la participation des élites juives ottomanes à la modernisation politique de l'Empire — participation qui n'allait pas sans ambiguïtés, car ces élites cherchaient à concilier la loyauté ottomaniste, l'émancipation civique et la défense des intérêts de leur communauté.
Le contexte salonicien rend cet engagement intelligible. La ville réunissait une bourgeoisie d'affaires, une presse vivante en plusieurs langues, des écoles modernes et une administration ottomane perméable aux idées de réforme. Les Juifs de Salonique, par leur poids démographique et économique, étaient parties prenantes de cette vie publique : ils n'étaient pas une minorité tolérée à la marge, mais une composante structurante de la cité, au point que la ville était parfois perçue, de l'extérieur, comme une ville juive de l'Empire [Naar, 2016]. C'est dans cette configuration singulière que la carrière politique d'Emmanuel Carasso prend tout son sens.
La révolution jeune-turque de juillet 1908 rétablit la Constitution ottomane de 1876, suspendue par le sultan Abdülhamid II, et convoqua un nouveau parlement. Emmanuel Carasso fut élu député de Salonique lors de ces élections — l'un des représentants juifs au sein de la nouvelle Chambre des députés ottomane, où siégeaient désormais des élus de toutes les confessions de l'Empire. Cette élection consacrait l'intégration d'une élite juive salonicienne au cœur de l'État ottoman réformé, dans le moment d'espérance constitutionnelle qui suivit la révolution.
Le nom de Carasso reste attaché à un épisode dramatique : en avril 1909, après l'échec de la contre-révolution favorable au sultan et l'entrée de l'« Armée d'action » à Constantinople, le Comité Union et Progrès obtint la déposition d'Abdülhamid II. Selon la tradition historique largement rapportée, Emmanuel Carasso figurait parmi les membres de la délégation parlementaire chargée de signifier au sultan déchu la décision de l'assemblée. Le choix de confier cette mission, entre autres, à un député juif de Salonique frappa les contemporains et nourrit ultérieurement, dans la propagande antisémite et les milieux nostalgiques de l'ancien régime, des récits hostiles. L'historien doit ici distinguer le fait — la participation de Carasso à la vie parlementaire et à l'entourage unioniste — de sa surinterprétation polémique. La composition exacte de la délégation et le détail des paroles échangées relèvent de versions parfois divergentes, qu'il convient de citer « selon les sources » plutôt que d'ériger en certitude.
Au-delà de cet épisode, Emmanuel Carasso poursuivit une carrière au service du nouveau régime, dont il fut un soutien fidèle. Sa trajectoire, des loges de Salonique aux travées du parlement de Constantinople, condense l'histoire d'une génération qui crut en l'ottomanisme constitutionnel comme cadre d'émancipation pour les communautés non-musulmanes — espérance que la décennie suivante, marquée par les guerres balkaniques (1912-1913), la perte de Salonique au profit de la Grèce et la Première Guerre mondiale, viendrait largement défaire.
On ne saurait comprendre la famille Karasso hors de la cité qui la porta. Salonique fut, pendant plus de quatre siècles, l'une des plus grandes communautés juives du monde méditerranéen, et la seule grande ville d'Europe où les Juifs formèrent longtemps la majorité de la population. La judéité y était inscrite dans la matière même de la vie urbaine : les métiers du port, le commerce, l'artisanat, la presse, les écoles, et un calendrier social rythmé par les fêtes juives [Naar, 2016].
Cette communauté traversa au début du XXᵉ siècle une succession d'épreuves : l'incendie de 1917, qui ravagea le cœur juif de la ville et jeta des dizaines de milliers de personnes à la rue ; l'intégration à l'État grec après 1912, qui imposa de nouvelles relations entre la communauté et le pouvoir national ; et les migrations qui dispersèrent une partie de ses fils vers la France, l'Italie, les Amériques et la Palestine. Devin Naar a montré comment cette communauté, prise « entre l'Empire ottoman et la Grèce moderne », s'efforça de préserver son identité, ses institutions et sa mémoire au sein d'un cadre national nouveau, oscillant entre persistance des traditions séfarades et adaptation à la modernité grecque et européenne [Naar, 2016].
Dans ce monde, la culture imprimée en ladino tenait une place décisive : journaux, romans-feuilletons, théâtre, traductions, manuels — autant de formes qui firent du judéo-espagnol une langue de modernité et non un simple vestige domestique [Borovaya, 2012]. Les familles de notables comme les Karasso furent à la fois les actrices et les bénéficiaires de cette effervescence : c'est elle qui rendit possible l'émergence d'avocats, de journalistes, de médecins et d'hommes politiques issus de la communauté. La destruction de la judéité salonicienne lors de la Shoah — la quasi-totalité de la communauté fut déportée vers Auschwitz en 1943 — referma brutalement ce monde, dont les survivants et les émigrés antérieurs devinrent les passeurs de mémoire.
À la suite des bouleversements du XXᵉ siècle, le nom Karasso / Carasso essaima hors de Salonique. La dispersion des Séfarades saloniciens vers l'Europe occidentale et les Amériques porta le patronyme vers de nouveaux horizons, où il connut des destins divers, dans les affaires, les professions libérales ou la création. Ces branches relèvent davantage de la mémoire familiale transmise et de l'histoire économique du XXᵉ siècle que de l'archive séfarade ancienne, et l'on se gardera de relier mécaniquement chaque porteur du nom à la lignée salonicienne sans preuve généalogique.
La mémoire séfarade, en effet, fonctionne par récits transmis : on se souvient d'un ancêtre venu de Salonique, d'une langue ladino parlée par les grands-parents, d'un nom inscrit sur un registre disparu. La généalogie séfarade — telle que la pratiquent les bases de données et les répertoires consacrés aux Juifs du pourtour méditerranéen — s'efforce de croiser ces souvenirs avec les rares sources subsistantes : actes d'état civil ottomans et grecs, registres consulaires, listes communautaires, presse. Pour la lignée Karasso comme pour tant d'autres, l'établissement d'un arbre continu reste un travail ouvert, où la prudence impose de distinguer le documenté du vraisemblable.
Ce chapitre, par honnêteté, demeure donc largement du registre de la mémoire transmise : il enregistre la persistance d'un nom et la conscience d'une origine salonicienne, sans prétendre reconstituer, faute d'archives accessibles, une filiation exhaustive entre Emmanuel Carasso et les porteurs contemporains du patronyme. C'est là le sort commun des grandes familles séfarades, dont l'histoire se tient à la jonction de l'archive lacunaire et de la mémoire vive.
Toute encyclopédie d'une lignée séfarade pose, en filigrane, une question : que signifie penser et transmettre depuis cette judéité méditerranéenne dont Salonique fut l'un des sommets ? Sans rattacher la lignée Karasso à aucune œuvre philosophique précise — ce que rien dans l'archive n'autorise —, on peut éclairer son horizon spirituel par la grande tradition de pensée juive issue du monde séfarade et de ses diasporas, dont l'œuvre d'Emmanuel Levinas offre une expression majeure et accessible. Cette mise en regard relève de la conjecture éditoriale assumée : elle n'affirme aucun lien familial, mais propose un arrière-plan intellectuel.
Levinas a placé au centre de sa philosophie la responsabilité pour autrui comme structure première de la subjectivité, antérieure à toute liberté et à tout savoir. C'est dans le rapport éthique à autrui, et non dans la solitude du sujet, que se joue le sens de l'humain [Levinas, Éthique et infini, 1982]. Cette priorité de l'éthique — « l'éthique comme philosophie première » — déplace la métaphysique vers la relation, vers le Visage d'autrui qui commande et oblige. Sa lecture du temps comme rapport à l'altérité, où l'avenir est ce qui vient de l'autre et non ce que le sujet maîtrise, prolonge cette intuition [Levinas, Le temps et l'autre, 1983].
Cette pensée s'enracine aussi dans une source hébraïque que Levinas explora par ses lectures talmudiques, montrant comment le texte juif nourrit une exigence éthique universelle [Levinas, Quatre lectures talmudiques, 1968 ; Du sacré au saint, 1977]. Les commentateurs ont souligné combien sa trajectoire articule l'héritage juif et la philosophie occidentale, faisant de la trace et du retour des catégories de la pensée [Malka, 2002 ; Chalier, 2002 ; Lévy, 1998]. Dans son œuvre la plus exigeante, c'est l'« autrement qu'être » — un au-delà de l'ontologie — qui nomme cette responsabilité sans réserve [Levinas, Autrement qu'être, 1974 ; De Dieu qui vient à l'idée, 1982 ; L'au-delà du verset
L'histoire de la lignée Karasso se lit comme un condensé de la modernité juive ottomane et de ses suites. Née du grand exil ibérique et nourrie par la culture séfarade de Salonique, elle accède, avec Emmanuel Carasso, à la scène politique de l'Empire au moment précis où celui-ci tente de se réinventer sur des bases constitutionnelles. L'avocat salonicien, intermédiaire entre la bourgeoisie cosmopolite de sa ville et le mouvement jeune-turc, puis député et acteur de la déposition d'Abdülhamid II, incarne l'espérance — et l'ambiguïté — d'une émancipation pensée dans le cadre ottomaniste [Naar, 2016].
Cet horizon se referma avec les guerres balkaniques, la grécisation de Salonique, et surtout l'anéantissement de la communauté lors de la Shoah, qui dispersa les survivants et transforma une histoire vécue en mémoire à préserver. Du nom Karasso subsistent ainsi deux registres indissociables : l'histoire établie d'une famille de notables saloniciens et d'un homme politique de premier plan ; et la mémoire transmise d'une lignée séfarade dispersée, dont la généalogie continue reste, faute d'archives, largement à reconstituer. C'est dans cette tension féconde entre l'archive et la mémoire — entre ce que l'on sait et ce que l'on se souvient — que ce Grand Livre a voulu inscrire la lignée Karasso, héritière d'un monde méditerranéen disparu mais non oublié.