Le patronyme Elkharrat appartient à cette vaste famille de noms judéo-marocains dérivés des métiers exercés par leurs porteurs, catégorie onomastique qui constitue l'un des socles les plus solides de l'anthroponymie séfarade d'Afrique du Nord. Dans son ouvrage de référence, Abraham I. Laredo établit sans ambiguïté la valeur sémantique du nom : il s'agit d'un nom arabe de métier signifiant « Le Tourneur (sur bois) » [Laredo, Les noms des Juifs du Maroc, 1978]. Cette lecture s'appuie sur la racine arabe kharrāṭ (خرّاط), dérivée du verbe kharaṭa, « façonner au tour ». Les répertoires onomastiques modernes confirment cette étymologie : le nom, d'origine arabe, désigne le métier de tourneur ou d'opérateur de tour, et se rattache à la même famille de dérivés que l'on retrouve dans l'ensemble du monde arabophone.
L'antériorité de cette lecture ne relève pas seulement de Laredo. Maurice Eisenbeth, dans son propre répertoire des Juifs d'Afrique du Nord, avait déjà consigné la forme comme nom de métier arabe : خراط « tourneur », ce qui inscrit Elkharrat dans une tradition savante convergente et ancienne [Eisenbeth, Les Juifs de l'Afrique du Nord, 1936]. L'article défini arabe al- (rendu ici par el-) agglutiné au substantif confirme l'ancrage nord-africain de la forme : le nom se lit littéralement « le tourneur ». Cette construction — article défini plus nom de métier — caractérise une strate entière de patronymes juifs du Maghreb, où l'artisanat devint marqueur identitaire héréditaire.
Le présent ouvrage se propose de retracer, avec la prudence qu'impose la rareté des archives directes, l'histoire de cette lignée : l'origine de son nom, le monde des métiers du bois dont il procède, la place des artisans juifs dans les sociétés urbaines marocaines, les migrations qui dispersèrent ses porteurs, et enfin la mémoire que cette famille perpétue aujourd'hui. Là où l'archive fait défaut, la démarche restera explicitement conjecturale, distinguant toujours ce qui est établi de ce qui demeure vraisemblable ou transmis.
Le point de départ le plus assuré de toute étude sur la lignée Elkharrat est philologique. La notice de Laredo est catégorique : Elkharrat est un nom arabe de métier désignant « Le Tourneur (sur bois) » [Laredo, 1978]. Cette catégorie — les noms tirés d'une profession — représente, dans l'onomastique judéo-maghrébine, l'une des sources principales de formation patronymique, aux côtés des noms bibliques, théophores, toponymiques et votifs.
La racine sémitique kh-r-ṭ renvoie à l'action de tailler, de façonner par rotation. Le kharrāṭ est l'artisan qui travaille au tour : il donne forme à des pièces de bois — pieds de meubles, montants de lits, balustres, éléments de menuiserie, manches d'outils, jouets, objets rituels. Les dictionnaires onomastiques modernes précisent que le nom dérive du verbe arabe évoquant le travail au tour, avec des acceptions convergentes de « lathe operator », « wood turner », ou « engraver », c'est-à-dire tourneur, façonneur au tour, voire graveur. La polysémie du terme reflète la réalité d'un métier qui pouvait, selon les régions et les époques, englober plusieurs spécialités du travail fin du bois.
Il convient de distinguer soigneusement Elkharrat d'autres patronymes voisins avec lesquels une lecture rapide pourrait le confondre. Ainsi Elharrar, que Laredo traite comme une entrée distincte, ne relève pas du tour mais d'une autre racine [Laredo, 1978]. La proximité graphique ne doit pas masquer la différence sémantique : chaque patronyme de métier possède sa racine propre et son artisanat propre. C'est précisément la rigueur des répertoires de Laredo, de Toledano et d'Eisenbeth qui permet de sécuriser l'attribution.
Joseph Toledano, dans ses travaux sur les noms de famille juifs d'Afrique du Nord, confirme la vitalité de cette catégorie des noms de métier et la manière dont ils se sont fixés comme patronymes héréditaires transmis de génération en génération [Toledano, Une histoire de familles, 1999] ; [Toledano, Les Noms de famille des Juifs d'Afrique du Nord, 2003]. Le mécanisme est simple : un artisan connu dans son quartier par son métier — « untel le tourneur » — voit ce sobriquet professionnel se transmettre à ses descendants, jusqu'à devenir nom de lignée, longtemps après que la profession originelle eut cessé d'être exercée par la famille.
Comprendre le nom Elkharrat impose de comprendre le monde du travail qui l'a engendré. Dans les villes du Maroc — Fès, Meknès, Marrakech, Tétouan, Tanger, Salé — l'artisanat structurait la vie économique juive. Une division du travail ancienne s'était établie entre artisans juifs et musulmans, et certaines spécialités étaient traditionnellement dévolues à la communauté juive. Comme le rappellent les études sur les métiers traditionnels, dans la division du travail qui semble s'être instaurée de longue date entre artisans juifs et musulmans, certains métiers sont traditionnellement réservés aux juifs, en particulier ceux liés au travail des métaux précieux et à certaines transformations fines.
Le travail du bois s'inscrivait dans cet écosystème artisanal. Si l'orfèvrerie et la bijouterie constituaient les spécialités juives les plus emblématiques, la menuiserie, l'ébénisterie et le tournage sur bois trouvaient également leur place, notamment dans la fabrication de mobilier, d'ustensiles domestiques et d'objets liés au culte : rouleaux et étuis de la Torah (tik), pupitres, lampes de Hanoucca, boîtes à épices pour la cérémonie de la havdala. Le tourneur, maîtrisant le geste précis de la rotation contrôlée, occupait une niche technique reconnue au sein des corporations urbaines.
L'organisation en corporations de métier était une réalité documentée du Maghreb, et les communautés juives y participaient selon des modalités propres. Les archives attestent l'existence de structures corporatives incluant des artisans juifs ; ainsi, pour la Tunisie voisine, la recherche a mis au jour des documents relatifs aux syndicats des corporations d'artisans, dont certaines guildes juives spécialisées. Ce cadre corporatif encadrait l'apprentissage, la transmission du savoir-faire de maître à apprenti — souvent de père en fils — et la régulation des marchés locaux.
C'est dans ce contexte que le patronyme prend tout son sens social. Porter le nom du Tourneur, c'était appartenir à une lignée d'hommes de métier, détenteurs d'un savoir manuel valorisé, intégrés au tissu économique de la cité. La transmission du nom accompagnait souvent, au moins pendant plusieurs générations, la transmission de l'atelier lui-même. Robert Assaraf souligne, dans son histoire des Juifs du Maroc, combien l'artisanat demeura, jusqu'au XXe siècle, un pilier de l'existence matérielle des communautés, avant que les bouleversements économiques et migratoires n'en modifient profondément la place [Assaraf,
L'attribution du nom Elkharrat par Laredo au corpus judéo-marocain oriente l'enquête vers le Maroc, sans qu'il soit possible, en l'état des sources publiques, de fixer avec certitude une ville d'origine unique [Laredo, 1978]. Les noms de métier arabophones se rencontrent dans l'ensemble de l'aire marocaine, aussi bien dans les grandes cités impériales de l'intérieur que dans les ports du Nord.
Deux hypothèses d'ancrage, non exclusives, méritent d'être envisagées avec prudence. La première rattache la famille aux communautés arabophones anciennes, les toshavim, présentes au Maroc bien avant l'arrivée des expulsés d'Espagne, et qui conservèrent l'arabe dialectal comme langue quotidienne. La forme El- du nom, avec article arabe agglutiné, plaide en faveur de ce milieu linguistique. La seconde hypothèse envisage une famille intégrée aux grands centres du Nord — Tétouan, Tanger — où se mêlèrent, à partir du XVIe siècle, megorashim hispanophones et populations arabophones locales.
Tétouan offre à cet égard un cadre particulièrement documenté. Sarah Leibovici, dans sa chronique de la ville, a restitué la vie d'une communauté dense, structurée, où coexistaient marchands, lettrés et artisans [Leibovici, Chronique des Juifs de Tétouan, 1984]. Les métiers du bois y avaient leur place, comme dans toute cité disposant de souks organisés. On peut raisonnablement supposer — sans l'affirmer — qu'une famille de tourneurs ait pu s'y illustrer, la mémoire du métier s'étant cristallisée en patronyme.
Mohammed Kenbib, dans son étude sur les relations entre Juifs et musulmans au Maroc, décrit la manière dont les communautés juives urbaines s'inséraient dans le tissu économique des villes, notamment par l'artisanat et le petit commerce, et comment ces équilibres évoluèrent au contact de la modernité coloniale [Kenbib, Juifs et musulmans au Maroc, 1859-1948, 1994]. Dans ce cadre mouvant, les familles d'artisans comme les Elkharrat virent leur mode de vie transformé par l'arrivée des produits manufacturés, la concurrence industrielle et les nouvelles opportunités offertes par les écoles et le négoce.
En l'absence d'un acte notarié, d'un registre communautaire ou d'un recensement nominatif accessible mentionnant explicitement des porteurs du nom, ce chapitre demeure au registre du probable : il propose un cadre plausible d'implantation, cohérent avec l'onomastique et l'histoire sociale, sans prétendre à une localisation certaine.
Comme la plupart des familles juives du Maroc, la lignée Elkharrat fut vraisemblablement emportée par les grandes vagues migratoires qui, du milieu du XIXe siècle au milieu du XXe, redessinèrent la carte du judaïsme nord-africain. Ces mouvements, d'abord internes puis internationaux, obéirent à des logiques économiques, politiques et enfin nationales.
Robert Assaraf a retracé le siècle décisif qui court de 1860 à 1999, marqué par l'ouverture au monde, la protection consulaire, l'établissement du Protectorat français en 1912, puis, après 1948 et l'indépendance de 1956, l'émigration massive vers l'État d'Israël, la France, le Canada et l'Amérique latine [Assaraf, Une certaine histoire des Juifs du Maroc, 2005]. Les familles d'artisans, dont l'économie traditionnelle était fragilisée par la modernisation, furent particulièrement sensibles à ces départs.
Les épreuves du XXe siècle affectèrent aussi le Maroc. Sous le régime de Vichy, les Juifs marocains connurent la menace des lois d'exclusion, et Assaraf a montré le rôle protecteur qu'y joua le sultan Mohammed V à l'égard de ses sujets juifs [Assaraf, Mohammed V et les Juifs du Maroc à l'époque de Vichy, 1997]. Pour les familles restées en France ou installées en Europe, les persécutions prirent une tournure tragique : le Mémorial de la déportation des Juifs de France de Serge Klarsfeld conserve la trace nominative des victimes de la Shoah, source à consulter pour toute recherche familiale portant sur cette période [Klarsfeld, Le Mémorial de la déportation des Juifs de France, 1978].
Au fil de ces migrations, le nom lui-même connut des transformations graphiques. La transcription de l'arabe vers les alphabets latin et hébraïque engendra des variantes : Elkharrat, El Kharrat, Al-Kharrat, Kharrat, avec ou sans l'article, avec des doublements de consonnes fluctuants. Cette instabilité orthographique, commune à tous les patronymes judéo-arabes, complique aujourd'hui le travail généalogique, car un même ancêtre peut apparaître sous plusieurs formes dans des documents d'état civil rédigés par des administrations différentes. La forme arabe
Le patronyme Elkharrat pose, comme tout nom de métier, un problème méthodologique passionnant : la tradition familiale et l'archive doivent y être confrontées avec circonspection. La tradition transmet le sens — « nous sommes les descendants du tourneur » — mais ce sens, précisément parce qu'il est générique, n'identifie pas une lignée unique. Plusieurs familles sans lien de parenté ont pu, indépendamment, hériter du même sobriquet professionnel dans des villes différentes.
C'est ici que l'onomastique savante joue son rôle de garde-fou. Laredo, Eisenbeth et Toledano ne racontent pas une histoire familiale : ils établissent une signification et une catégorie [Laredo, 1978] ; [Toledano, 2003]. Leur autorité s'arrête au seuil de la généalogie individuelle. Reconstituer une lignée Elkharrat particulière suppose donc de mobiliser d'autres sources : registres communautaires (pinqasim), actes de mariage (ketubbot), listes de contribuables des communautés, registres consulaires, actes d'état civil du Protectorat, dossiers d'émigration.
La démarche exemplaire consiste à confronter systématiquement le récit reçu et le document. Lorsqu'une tradition orale affirme une origine — telle ville, tel ancêtre illustre —, il faut chercher l'archive qui la confirme, la nuance ou la contredit. C'est le sens du travail généalogique séfarade contemporain, qui s'appuie sur la numérisation croissante des fonds et sur les répertoires collaboratifs. Les manuscrits communautaires, dont certains font l'objet de programmes de conservation et de catalogage, constituent à cet égard un gisement encore partiellement inexploité pour les familles d'artisans, moins présentes que les grandes dynasties rabbiniques dans les sources déjà éditées.
Ce chapitre relève ainsi de l'intersection : la mémoire fournit l'hypothèse — une famille de tourneurs enracinée dans l'artisanat marocain —, et l'archive, quand elle existe, doit venir la vérifier. En l'état des sources publiquement accessibles, aucune généalogie continue et documentée d'une lignée Elkharrat déterminée ne peut être présentée ici comme établie. Ce qui est solide, c'est le sens du nom et le monde social qu'il désigne ; ce qui reste à établir, c'est le fil précis d'une descendance, tâche qui incombe à la recherche archivistique familiale.
Au terme de ce parcours, la lignée Elkharrat se laisse saisir avec une certitude philologique et une prudence généalogique. Le nom est établi dans sa signification : Elkharrat désigne « Le Tourneur (sur bois) », nom arabe de métier attribué au corpus judéo-marocain par la plus haute autorité onomastique en la matière [Laredo, Les noms des Juifs du Maroc, 1978], et confirmé par les répertoires convergents d'Eisenbeth et de Toledano [Toledano, Une histoire de familles, 1999]. Derrière ce nom se profile tout un monde : celui de l'artisanat juif du Maghreb, de ses corporations, de son savoir-faire transmis de père en fils, et de sa place dans l'équilibre des métiers entre communautés.
L'histoire de la famille, en revanche, demeure largement au registre du probable. Les grandes trames — enracinement dans les villes marocaines, insertion dans le tissu artisanal, épreuves et migrations du XXe siècle vers Israël, la France et les Amériques [Assaraf, 2005] — dessinent un cadre vraisemblable, mais la reconstitution d'une descendance nominative précise reste un chantier ouvert, tributaire des archives communautaires et civiles. Le Grand Livre des Elkharrat est ainsi, à ce jour, davantage le livre d'un nom que celui d'une généalogie close : un nom qui dit un métier, une culture, une géographie, et qui invite ses porteurs à poursuivre l'enquête là où l'archive dormante attend encore d'être lue.
La présence de l'article agglutiné El- constitue enfin un indice géographique et linguistique précieux. Elle signale un milieu arabophone, par opposition aux formes berbérophones ou aux formes hispaniques que portaient les megorashim, ces expulsés d'Espagne installés dans le nord du Maroc après 1492 [Kriegel, La prise d'une décision : l'expulsion des Juifs d'Espagne en 1492, 1978]. Le nom Elkharrat témoigne ainsi d'un enracinement dans la culture arabe locale, qu'il s'agisse d'une famille toshavim — autochtone de longue date — ou d'une famille arabisée au fil des siècles.