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Zakhor
1991 · Constantine et Paris

La gangrène et l'oubli

Un historien né à Constantine démonte les mécanismes par lesquels deux pays ont fabriqué, chacun de son côté, l'oubli de la même guerre.

УстановленоBenjamin StoraAlgérieMémoireHistoire

Benjamin Stora naît en 1950 à Constantine, dans une famille juive algérienne établie là depuis des siècles. Il quitte l'Algérie en 1962, à douze ans, avec la quasi-totalité des Juifs du pays.

Il devient historien de l'Algérie contemporaine. En 1991 paraît son cinquième livre sur la période : La Gangrène et l'Oubli. La mémoire de la guerre d'Algérie.

Ce que le livre fait

Il ne raconte pas la guerre : il étudie la fabrication de son oubli, et il le fait des deux côtés à la fois.

Côté français : le déni du mot même de guerre — on parlait d'opérations de maintien de l'ordre —, le refus de reconnaître la torture et les exécutions sommaires, les amnisties successives qui effacent juridiquement les faits.

Côté algérien : le récit officiel d'un peuple unanime, qui recouvre la guerre civile entre le FLN et le MNA, et le massacre des harkis à l'été 1962.

L'originalité est là — embrasser les deux histoires du même regard, sur une longue durée qui va des débuts de la guerre au présent de l'écriture.

Comment on fabrique un oubli

Sa thèse est que l'oubli n'est pas une usure du temps mais une construction, et qu'elle commence pendant la guerre elle-même.

Elle procède par le vocabulaire — les mots qu'on n'emploie pas —, par le droit — les amnisties —, par la commémoration sélective, et par le silence des familles.

Le titre le dit : ce qui n'est pas traité ne disparaît pas, il s'infecte. C'est la gangrène.

Ce que sa position ajoute

Stora appartient à un groupe que les récits des deux camps rangent mal : les Juifs d'Algérie, français par le décret Crémieux de 1870, indigènes avant lui, partis en 1962 sans être pieds-noirs au sens ordinaire ni algériens au sens du nouvel État.

Il l'a écrit lui-même : il vient d'un monde dont ni la mémoire française ni la mémoire algérienne ne veut vraiment.

Cette position n'est pas un titre d'objectivité — il ne l'a jamais prétendu. Elle explique en revanche l'angle du livre : quelqu'un qui n'a de place dans aucun des deux récits est bien placé pour voir comment chacun a été bâti.

Ce que le livre a produit

Il a eu un effet considérable en France, et il a compté dans le mouvement qui a conduit, en 1999, l'Assemblée nationale à reconnaître officiellement l'expression « guerre d'Algérie » — trente-sept ans après la fin des combats.

Stora a présidé le conseil d'orientation du Musée de l'histoire de l'immigration, et remis en 2021 un rapport au président de la République sur les mémoires de la colonisation et de la guerre.

Le titre est passé dans la langue. On l'emploie aujourd'hui pour d'autres conflits, ce qui est le sort des formules justes — et, accessoirement, une manière de vérifier qu'un livre a travaillé.