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Zakhor
1913 – 1937 · Munkács (Moukatchevo), Ruthénie

Le rabbin contre le drapeau

Dans une ville des Carpates, le rebbe excommunie les sionistes et interdit l'hébreu moderne. Sept ans après sa mort, presque toute sa communauté part pour Auschwitz.

УстановленоHassidismeAntisionismeCarpatesMunkács

Munkács, dans les Carpates, est une des villes les plus juives d'Europe centrale — près de la moitié de sa population avant la guerre. Elle appartient à la Hongrie, puis à la Tchécoslovaquie après 1918, puis de nouveau à la Hongrie.

Sa communauté mêle le hassidisme galicien, l'orthodoxie hongroise et un mouvement sioniste actif. Ces trois mondes se disputent la ville.

Le rebbe

Hayyim Elazar Spira dirige la communauté hassidique de Munkács de 1913 à sa mort en 1937. On l'appelle le Minhat Elazar, du titre de son œuvre principale.

Il est la voix la plus intransigeante de l'antisionisme religieux de son temps. Il dénonce le sionisme comme une hérésie, prononce des excommunications contre ses partisans, s'oppose à l'enseignement de l'hébreu moderne, aux écoles sionistes, aux organisations de jeunesse.

Il combat aussi l'Agoudat Israël — pourtant orthodoxe — qu'il juge trop accommodante, et se brouille avec d'autres rebbes.

Ce que son argument disait

Sa position n'est pas politique au sens ordinaire. Elle est théologique : le rassemblement d'Israël en terre d'Israël est l'œuvre du messie, et personne d'autre n'a le droit de l'entreprendre. Vouloir hâter la fin par des moyens humains, c'est répéter l'erreur des faux messies.

L'histoire lui donnait des arguments. Sabbataï Tsevi et Jacob Frank étaient dans toutes les mémoires, et le mouvement hassidique lui-même avait passé un siècle à se laver du soupçon d'être leur héritier.

On peut trouver cette position tragique avec le recul. Il faut d'abord la comprendre telle qu'elle se donnait : la fidélité à une attente, contre l'impatience.

Ce qui est arrivé ensuite

Le rebbe meurt en 1937 et est enterré à Munkács. Son gendre, Barouch Yehoshua Yerahmiel Rabinowicz, lui succède.

En 1944, la Hongrie ayant été occupée par l'Allemagne, les Juifs de Munkács et de la région sont déportés à Auschwitz en quelques semaines. La communauté est anéantie.

Le successeur survit et gagne Israël, puis les États-Unis. La cour hassidique de Munkács existe aujourd'hui à Brooklyn et à Jérusalem.

Ce qu'il faut se garder de faire de cette histoire

La tentation est de la lire comme un procès rétrospectif : voilà un homme qui a détourné sa communauté du seul chemin qui l'aurait sauvée.

Ce raisonnement ne tient pas. Rien ne dit que les Juifs de Munkács auraient pu partir en nombre dans les années 1930 — les portes de la Palestine mandataire étaient étroites, celles du reste du monde fermées, et les sionistes de la ville n'ont pas non plus réussi à évacuer qui que ce soit.

Ce que cette histoire montre est autre chose : deux réponses opposées à la même angoisse, formulées avec sérieux par des gens qui ne pouvaient pas savoir, et un désastre qui n'a fait de différence entre aucune des deux.