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Zakhor
1785 – 1809 · Berditchev, Volhynie

Le procès fait à Dieu

Un rabbin de Volhynie convoque le Ciel en justice, au nom de sa communauté, et demande pourquoi l'exil dure. La tradition a gardé ses plaidoiries.

ПереданоHassidismeBerditchevPrièreYiddish

Levi Yitzhak, né vers 1740, fut rabbin à Ryczywół, à Żelechów, à Pinsk, avant de s'installer en 1785 à Berditchev, en Volhynie, où il resta jusqu'à sa mort en 1809.

Il est de la deuxième génération du hassidisme, celle qui a diffusé le mouvement dans les communautés après la mort du Baal Shem Tov. Ce n'est pas par sa doctrine qu'on se souvient de lui, mais par une posture : il se tenait devant Dieu comme un avocat devant un tribunal, et il plaidait pour Israël.

Le din Torah

La forme qu'il emploie est empruntée au droit rabbinique. Un din Torah est une procédure : deux parties, des griefs, un juge. Levi Yitzhak la retourne — il assigne le Ciel, et se constitue avocat de la partie humaine.

Les récits qu'on rapporte de lui suivent tous ce schéma. Il interpelle : ton peuple souffre, l'exil dure, tes enfants sont pauvres et pourchassés, tu es un père trop dur. Il ne doute pas de l'existence du juge ; il conteste sa sentence.

C'est ce qui distingue cette tradition de la révolte : on ne peut faire un procès qu'à quelqu'un dont on reconnaît l'autorité. La plainte est une forme de la fidélité.

Ce que la tradition rapporte, et ce qu'on peut en tenir

La plus connue de ces scènes est le Kaddish de Levi Yitzhak — un chant en yiddish et en araméen où il annonce à Dieu qu'il ne bougera pas de sa place tant que l'exil ne sera pas fini, avant d'enchaîner sur la doxologie ordinaire.

Il faut être franc sur le statut de ces textes. Ce sont des récits transmis, mis par écrit longtemps après, dans une littérature hassidique qui compose autant qu'elle rapporte. Ils disent avec certitude ce qu'on a voulu retenir de cet homme ; ils ne prouvent pas qu'il ait prononcé ces mots-là.

Son ouvrage écrit, la Kedoushat Levi — commentaire de la Torah suivant les péricopes hebdomadaires, publié à partir de 1798 —, est d'une autre nature : c'est de l'enseignement, et il porte son nom.

Une figure qui déborde son camp

Levi Yitzhak est devenu, bien au-delà des cercles hassidiques, un personnage de la littérature yiddish et de la poésie. Les auteurs de la Haskala, souvent hostiles au hassidisme, l'ont épargné ; les poètes du XXᵉ siècle l'ont repris.

La raison en est simple : sa posture est disponible pour tout le monde. On peut adopter la plainte sans partager la doctrine, et beaucoup l'ont fait — jusqu'à des auteurs qui ne croyaient plus au juge devant qui ils plaidaient.

Après la Shoah, cette forme a servi encore, et autrement. Le procès fait à Dieu est l'une des rares choses que la tradition offrait pour dire ce qui ne pouvait pas se dire.

Ce que Berditchev est devenu

La ville fut au XIXᵉ siècle l'une des plus juives de l'Empire russe — une majorité écrasante de sa population, au point qu'elle servait de synonyme, dans la langue courante, de ville juive.

Presque tout a été détruit entre 1941 et 1943. Le nom de Berditchev reste attaché à celui d'un homme qui, deux siècles plus tôt, avait passé sa vie à demander des comptes au nom de ses habitants.