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Zakhor
1644 – 1655 · Amsterdam, Londres, Quito

Les tribus perdues des Andes

Un voyageur affirme avoir rencontré la tribu de Ruben dans les Andes. Un rabbin d’Amsterdam en tire un argument pour rouvrir l’Angleterre aux Juifs.

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En 1644, un voyageur portugais arrive à Amsterdam : Antonio de Montezinos, marrane qui se fait appeler Aharon Levi.

Il raconte devant le tribunal rabbinique avoir rencontré, dans les montagnes du nord des Andes, des Indiens qui récitaient le Chema en hébreu et se disaient de la tribu de Ruben.

Il maintient son récit sous serment jusqu’à sa mort.

Pourquoi on l’écoute

La question des dix tribus perdues d’Israël, déportées par l’Assyrie au VIIIᵉ siècle avant notre ère, occupait les esprits juifs et chrétiens depuis toujours.

Elle avait pris une acuité nouvelle avec la découverte des Amériques : d’où venaient ces peuples que la Bible ne mentionne pas ?

Menasseh ben Israël, rabbin, imprimeur et diplomate d’Amsterdam, y voit une confirmation.

Le livre

En 1650 paraît chez son fils Esperança de Israel — L’Espérance d’Israël —, en espagnol et en latin. Les seize premières pages reproduisent le récit de Montezinos.

L’argument de Menasseh est messianique et il repose sur un verset : la rédemption viendra quand Israël sera dispersé d’un bout du monde à l’autre.

Si les tribus perdues sont en Amérique, la dispersion est presque complète. Presque : il manque un pays.

Le pays qui manque

L’Angleterre, d’où les Juifs ont été bannis en 1290, et où il n’y en a officiellement aucun.

Menasseh dédie son livre au Parlement anglais et l’annexe à sa pétition pour la réadmission.

L’argument est donc le suivant : laissez-nous entrer, car il faut que nous soyons partout pour que le monde s’achève. Et il s’adresse à des puritains qui attendaient eux aussi la fin des temps, et pour qui la dispersion d’Israël en était le signe.

Ce que vaut ce raisonnement

Le témoignage de Montezinos est invérifiable, et rien ne l’a jamais confirmé. Le registre du probable porte ici sur toute la chaîne.

Mais il a fonctionné. Menasseh se rend à Londres en 1655, Cromwell convoque la conférence de Whitehall, et les Juifs reviennent en Angleterre l’année suivante — sans texte, mais ils reviennent.

Un rabbin a obtenu un résultat politique réel en construisant, sur un récit de voyage douteux, un argument théologique que ses interlocuteurs pouvaient recevoir. C’est de la diplomatie, et c’est ce qu’on faisait de mieux quand on n’avait ni armée ni État.