Toute lignée porte en son nom un fragment d'histoire. Le patronyme Kisling, aujourd'hui indissociablement lié à la peinture de l'École de Paris, plonge ses racines dans le monde ashkénaze de l'Europe centrale, ce vaste espace où, du Rhin à la Vistule, les communautés juives ont façonné, au fil des siècles, une civilisation singulière. Lorsqu'un nom devient célèbre par un seul homme, il existe une tentation de réduire la lignée à cette unique gloire. Le présent ouvrage entend résister à ce raccourci : avant de devenir le nom d'un peintre, Kisling fut le nom d'une famille juive de Galicie, héritière d'une longue tradition de mobilité, d'adaptation et de mémoire.
Les patronymes ashkénazes, il faut le rappeler, sont d'apparition tardive. Les Juifs ashkénazes (d'Europe de l'Est et d'Allemagne) n'ont adopté de noms de famille que tard, aux XVIIIe et XIXe siècles, lorsque les gouvernements d'Europe l'ont imposé. Le nom Kisling appartient donc à cette génération de patronymes fixés par décret administratif, dans le sillage des réformes des empires germanique et austro-hongrois. Sa forme même — germanique de structure, portée par une famille juive de Cracovie — illustre la condition des Juifs de Galicie, soumis à l'administration de langue allemande des Habsbourg tout en demeurant fidèles à leur tradition.
Ce livre suivra deux fils entremêlés : celui, ténu et conjectural, des origines onomastiques et communautaires de la lignée ; et celui, abondamment documenté, de son représentant le plus illustre, Moïse Kisling (1891-1953). Entre la mémoire incertaine des origines et l'archive précise du destin parisien se dessine le portrait d'une famille emblématique des migrations juives du premier XXe siècle.
L'étymologie du nom Kisling demeure incertaine, et toute affirmation en la matière relève davantage de l'hypothèse que de la preuve documentaire. Plusieurs pistes, transmises par les répertoires onomastiques, méritent néanmoins d'être présentées avec la prudence qui s'impose.
Une première tradition rattache le nom à la racine germanique médiévale. Le patronyme Kisling, rare mais durable, est souvent associé à une racine germanique médiévale. Cette hypothèse situerait l'origine du nom dans l'aire linguistique allemande, ce qui concorde avec la diffusion du patronyme parmi les populations germanophones, juives comme chrétiennes.
Une seconde piste, propre au monde juif, propose une dérivation yiddish. Selon certains répertoires généalogiques, le nom dériverait du mot yiddish « kisel », signifiant « pudding » ou « bouillie », qui aurait pu être un surnom donné à celui qui préparait ou vendait un tel mets, ou se rapporter à une caractéristique de la personne. Une telle origine, fondée sur un métier ou un trait, est caractéristique de nombreux patronymes ashkénazes, nés de surnoms avant d'être figés en noms de famille héréditaires.
Il faut redire ici la circonspection nécessaire. Ces interprétations, issues de bases de données généalogiques commerciales, ne reposent pas sur des actes archivés permettant de remonter avec certitude à une racine unique. Le plus probable est que le nom Kisling recouvre plusieurs familles sans lien entre elles, dispersées à travers l'espace germanophone et juif. Ce qui demeure établi, en revanche, c'est le cadre historique général : les Juifs séfarades ne commencèrent à adopter des noms de famille qu'au XVe siècle, tandis que les Ashkénazes le firent bien plus tard, aux XVIIIe et XIXe siècles, lorsque les gouvernements européens l'exigèrent. La lignée Kisling de Cracovie s'inscrit dans cette dynamique d'attribution administrative.
Pour comprendre la famille Kisling, il faut se tourner vers la Galicie, et plus précisément vers Cracovie, où naquit son membre le plus illustre. Moïse Kisling naquit à Cracovie, alors partie de l'Autriche-Hongrie, de parents juifs. Cette précision géographique et politique est essentielle : Cracovie, ancienne capitale de la Pologne, était passée sous domination autrichienne lors des partages du XVIIIe siècle, et constituait au tournant du XXe siècle un foyer majeur de la vie juive d'Europe centrale.
La famille Kisling appartenait à un milieu modeste. Les sources françaises, dont l'Encyclopædia Universalis, insistent sur cette condition : Moïse Kisling naquit dans une modeste famille juive, et son père le destinait initialement à une carrière d'ingénieur. Ce détail biographique est révélateur d'une dynamique sociale propre à de nombreuses familles juives de Galicie : l'aspiration, par l'instruction et les professions techniques, à une ascension sociale et à une intégration dans la modernité de l'Empire des Habsbourg. Le quartier de Kazimierz, cœur historique de la communauté juive de Cracovie, constituait l'arrière-plan de cette existence.
La judéité de la famille, telle qu'elle transparaît dans les sources, est avant tout d'ordre culturel et social plutôt que strictement religieux dans le récit qu'en livrent les biographes. Mais le poids de la tradition demeurait, ne serait-ce que dans le choix du prénom hébraïque, Mojżesz — Moïse —, que portait le futur peintre, et qu'attestent les registres polonais : Moïse Kisling, né Mojżesz Kisling le 22 janvier 1891. Ce prénom, biblique entre tous, ancrait l'enfant dans la mémoire juive avant même qu'il ne se forgeât une identité française.
Contre la volonté paternelle qui le voulait ingénieur, le jeune Mojżesz se tourna vers la peinture. Sa formation se fit dans l'institution la plus prestigieuse de la ville. Kisling étudia à l'Académie des beaux-arts. Les sources françaises précisent la chronologie : il fréquenta l'école des beaux-arts de Cracovie de 1907 à 1911 environ, quittant le collège dès l'âge de quinze ans pour embrasser sa vocation.
Le rôle de son maître fut déterminant. Parmi ses professeurs figurait Jozef Pankiewicz, fervent admirateur d'Auguste Renoir et des impressionnistes français, qui l'encouragea à se rendre à Paris, centre international de la création artistique au début du XXe siècle. Pankiewicz n'était pas un pédagogue ordinaire : il était un ami personnel de Renoir et de Bonnard, et incarnait, dans la peinture polonaise, l'ouverture aux courants français les plus vivants.
Cette transmission fut décisive pour le destin du jeune homme. L'amour de la France, que l'on retrouvera au cœur de la vie de Kisling, lui fut inculqué dès Cracovie : Moïse Kisling arriva à Paris en 1910 avec, pour tout bagage, un talent précoce de peintre et un immense amour de la France inculqué par son maître Joseph Pankiewicz, ami personnel de Renoir et de Bonnard. Ainsi, la formation galicienne du peintre fut-elle d'emblée tournée vers l'Occident, préparant un déracinement qui serait aussi un accomplissement.
L'année 1910 marque la grande rupture biographique. Kisling partit pour Paris en 1910, à l'âge de dix-neuf ans. Il s'installa d'abord dans le quartier des artistes par excellence avant de gagner la rive gauche : après s'être établi à Montmartre, Kisling devint membre de l'avant-garde parisienne.
C'est à Montparnasse, surtout, que sa légende se construisit. À Montmartre puis, quelques années plus tard, à Montparnasse, il vécut pendant les vingt-sept années suivantes et fit partie d'une communauté d'émigrés qui comprenait les artistes Amedeo Modigliani et Georges Braque. Ce milieu cosmopolite, où se croisaient peintres, poètes et marchands venus de toute l'Europe, constitua le terreau de ce que l'histoire de l'art a nommé l'École de Paris — un ensemble informe d'artistes, souvent juifs et étrangers, réunis non par un style mais par un lieu et une époque.
La singularité de Kisling au sein de ce groupe tient à la maîtrise de son métier et à la sensualité de sa manière. Moïse Kisling occupe une place distinctive dans le paysage de l'art européen du XXe siècle : peintre d'une sensualité raffinée et d'une intensité tranquille, dont les œuvres jetaient un pont entre l'intimité poétique de l'École de Paris et une vision profondément personnelle. Ses portraits de femmes aux yeux immenses, ses nus aux chairs lumineuses et ses paysages méridionaux lui valurent, de son vivant déjà, une reconnaissance et une aisance matérielle que beaucoup de ses compagnons d'infortune ne connurent jamais. Son atelier devint l'un des points de ralliement de la bohème internationale, et son amitié avec Modigliani, dont il fut l'un des proches, demeure l'un des épisodes les plus évoqués de la vie montparnassienne.
L'attachement de Kisling à sa patrie d'adoption ne demeura pas sentimental : il se scella dans le sang. Lorsque éclata la Première Guerre mondiale, le peintre, étranger en France, s'engagea dans la Légion étrangère. Il devint citoyen français en 1915, après avoir servi et avoir été blessé au sein de la Légion étrangère française durant la Première Guerre mondiale.
Cet engagement scelle l'identité double de la lignée : juive et galicienne par la naissance, française par le choix et par le sacrifice. La naturalisation de 1915, obtenue au prix d'une blessure de guerre, fit du fils de Cracovie un citoyen à part entière de la République, accomplissant l'amour de la France semé jadis par Pankiewicz. Pour un Juif d'Europe centrale au début du XXe siècle, cette intégration par les armes et par la loi constituait une trajectoire remarquable, dont l'histoire de l'École de Paris offre d'autres exemples mais qui, chez Kisling, prit une netteté singulière.
L'histoire, toutefois, allait imposer un nouveau déracinement. La montée des périls dans l'Europe des années 1930, puis l'effondrement de 1940, contraignirent le peintre juif à fuir. Il émigra aux États-Unis en 1940, après la chute de la France. Cet exil américain, motivé à la fois par sa judéité et par son statut d'artiste menacé, illustre une fois encore la condition de la lignée : ballottée par les catastrophes du siècle, contrainte au mouvement perpétuel. Kisling demeura outre-Atlantique durant les années de l'Occupation, avant de rentrer en France une fois la paix revenue.
Le retour en France après la guerre referme le grand cycle migratoire de Moïse Kisling. Après la fin de la guerre, il revint. Le peintre retrouva la France et le Midi méditerranéen, dont la lumière avait nourri une part importante de son œuvre, et où il poursuivit sa carrière jusqu'à sa mort, survenue en 1953. Moïse Kisling mourut le 29 avril 1953.
La postérité de la lignée se mesure à deux aunes. D'une part, l'œuvre : un corpus considérable, recensé et dispersé dans les collections publiques et privées du monde entier, qui fait aujourd'hui de Kisling l'un des noms les plus cotés de l'École de Paris. D'autre part, la descendance familiale, qui veilla sur cet héritage. La tradition rapporte que ses fils contribuèrent à la conservation et à l'authentification de l'œuvre paternelle, établissant le catalogue raisonné qui fait autorité — démarche par laquelle le nom Kisling, d'abord patronyme d'une famille juive de Cracovie, devint une référence de l'histoire de l'art. Ici, la mémoire familiale et l'archive savante se répondent et se confirment mutuellement : ce que la famille transmet de la vie du peintre recoupe, dans ses grandes lignes, ce qu'établissent les catalogues et les notices encyclopédiques.
Ainsi la lignée Kisling offre-t-elle, en une seule trajectoire exemplaire, le condensé d'un destin juif européen : l'enracinement galicien, le déplacement vers l'Occident, l'intégration française payée du sang, l'exil devant la barbarie, le retour enfin, et la transmission d'un nom devenu œuvre.
Au terme de ce parcours, le nom de Kisling apparaît comme un point de convergence où se nouent plusieurs histoires : celle, conjecturale, d'un patronyme ashkénaze aux racines germaniques ou yiddish incertaines ; celle, documentée, de la Galicie juive et de la Cracovie des Habsbourg ; celle, enfin, éclatante, d'un peintre qui porta ce nom jusqu'aux sommets de l'art du XXe siècle.
La lignée Kisling, telle que les sources permettent de la reconstituer, illustre la condition juive d'Europe centrale dans toute sa tension : entre fidélité à la tradition et désir d'émancipation, entre enracinement local et mobilité forcée, entre la mémoire transmise et l'archive vérifiable. De la modeste famille de Cracovie au citoyen français blessé pour sa patrie d'adoption, de l'élève de Pankiewicz au maître de Montparnasse, de l'exilé de 1940 au peintre rentré au pays, c'est tout le destin du judaïsme européen du premier XXe siècle qui se reflète dans cette unique trajectoire.
Le « Grand Livre » ne saurait prétendre avoir épuisé les origines profondes du nom, qui restent largement enveloppées de conjecture. Mais il aura, du moins, restitué à la lignée Kisling sa profondeur historique, en montrant que derrière la gloire d'un peintre se tient toujours la longue patience d'une famille et d'un peuple.