Le patronyme Dahari (דהרי, parfois transcrit Dahary, D'hari ou Daheri) appartient au vaste répertoire onomastique du judaïsme yéménite, l'une des plus anciennes diasporas du monde juif. Comme la plupart des noms de famille yéménites, il s'apparente vraisemblablement à une origine toponymique ou tribale, mécanisme de désignation courant dans la péninsule Arabique où les communautés juives portaient fréquemment le nom de leur localité, de leur métier ou de leur clan d'attache. <cite index="1-3">Le nom est documenté dans les lignées juives yéménites — notamment à travers le chanteur Zohar « Zohar Argov », né Zohar Dahari — et apparaît en Israël et dans la diaspora élargie, parfois translittéré en Dahary, D'hari ou Daheri pour s'adapter aux phonétiques locales.</cite>
L'histoire des Juifs du Yémen s'enracine dans un passé lointain et en partie légendaire. <cite index="0-2,0-3">Les origines des Juifs du Yémen demeurent obscures ; une tradition juive yéménite locale fait remonter le plus ancien établissement de Juifs dans la péninsule Arabique à l'époque du roi Salomon.</cite> C'est dans ce terreau, fait de continuité religieuse, d'érudition rabbinique et d'une intense vie poétique, qu'il convient de situer la lignée Dahari. La notice de départ rattache cette famille au monde des payytanim, ces poètes liturgiques dont l'œuvre, chantée du Shabbat aux fêtes de mariage, constitue le cœur vivant de l'identité juive yéménite. Le présent ouvrage entend distinguer avec rigueur ce qui relève de l'histoire établie, de la mémoire transmise et de leur intersection, en particulier s'agissant du rattachement — fréquemment évoqué mais à manier prudemment — du plus grand poète juif du Yémen, Rabbi Shalom Shabazi, à cette lignée.
Pour comprendre une famille comme les Dahari, il faut d'abord saisir le monde qui la porte. La communauté juive du Yémen s'est constituée sur près de deux millénaires en une société de communautés dispersées à travers un territoire montagneux et culturellement morcelé. <cite index="4-1">Le Yémen est un pays très vaste et culturellement divers, et chaque région possédait des traditions de performance différentes.</cite> Cette diversité régionale explique la multiplicité des usages liturgiques, des mélodies et des dialectes judéo-arabes attestés d'une vallée à l'autre.
Le centre névralgique de l'érudition fut longtemps Ṣanʻāʾ, siège d'un tribunal rabbinique (beth din) reconnu, dont l'autorité s'étendait sur les communautés périphériques. Les rabbins yéménites conservèrent une fidélité remarquable au texte massorétique, aux traditions de prononciation hébraïque et au corpus halakhique, tout en développant une dévotion particulière pour l'œuvre de Maïmonide. C'est dans ce cadre que naquirent et se transmirent les lignées rabbiniques : familles de juges, de scribes (soferim), de circonciseurs (mohalim) et — singulièrement — de poètes.
La poésie occupait au Yémen une place que peu d'autres diasporas lui ont accordée. Le Diwan, recueil de poèmes para-liturgiques, en est l'expression la plus achevée. <cite index="3-0,3-1">Le Diwan, pierre angulaire de la culture yéménite, est une collection chérie de poèmes para-liturgiques chantés durant le Shabbat, les fêtes et les célébrations ; aujourd'hui encore, des passionnés en Israël s'efforcent de préserver cette riche tradition pour les générations futures.</cite> Une lignée réputée pour ses payytanim, comme l'est traditionnellement la famille Dahari, s'inscrit donc au cœur même de ce qui définit la civilisation juive yéménite : la prière chantée, la transmission orale et la création poétique sacrée.
Le nom Dahari n'a pas, à ce jour, fait l'objet d'une notice dans les grands catalogues de référence comparable à celle dont bénéficient d'autres familles yéménites. Son étude relève donc largement de l'analyse onomastique et de l'inférence. Plusieurs pistes, toutes vraisemblables sans être démontrées, peuvent être avancées.
La première, et la plus probable, est l'origine toponymique. Le système de désignation juif yéménite — comme l'arabe en général — recourt fréquemment à la nisba, suffixe relationnel marquant l'appartenance à un lieu. Un nom en -i tel que Dahari signale typiquement une provenance géographique. Les terminaisons variables relevées dans les sources confirment cette plasticité phonétique : <cite index="1-3">le nom apparaît translittéré en Dahary, D'hari ou Daheri pour s'adapter aux phonétiques locales.</cite>
La seconde piste, indissociable de la première, est l'ancrage de ce patronyme dans le tissu généalogique yéménite. Les bases de données mémorielles consacrées aux Juifs du Yémen recensent de nombreux porteurs du nom, ce qui atteste de sa diffusion réelle au sein de la communauté. Les projets généalogiques dédiés aux Juifs du Yémen — יהודי תימן rassemblent des profils familiaux nombreux, et le nom Dahari y figure parmi les familles documentées de cette diaspora. La présence de personnalités contemporaines portant ce nom, telle la chanteuse Yosefa Dahari, témoigne par ailleurs de la continuité de cette lignée jusque dans la culture israélienne moderne.
Il convient toutefois de rester prudent : en l'absence d'actes notariés médiévaux ou de chroniques rabbiniques nommant explicitement une « maison Dahari » comme dynastie continue, l'hypothèse d'une lignée rabbinique homogène et ininterrompue demeure une reconstruction probable plutôt qu'un fait pleinement établi. C'est là une honnêteté méthodologique que requiert l'étude des familles juives yéménites, où la mémoire orale supplée souvent l'archive écrite lacunaire.
Aucune étude d'une lignée de payytanim yéménites ne peut faire l'économie de la figure tutélaire de Rabbi Shalom Shabazi, à qui la notice fondatrice du présent ouvrage rattache — avec la prudence qui s'impose — la famille Dahari. Sa stature est sans équivalent. <cite index="2-1">Aucun autre poète juif yéménite n'a connu la popularité et la reconnaissance de Shalom Shabazi, qui composa des centaines de poèmes au cours de sa vie.</cite>
Les éléments biographiques établis le situent au XVIIe siècle. <cite index="2-3,2-4">Rabbi Shalom ben Yosef Shabazi, de la famille de Mashtā (1619 – vers 1720), aussi appelé Abba Sholem Shabbezi ou Salim al-Shabazi, fut l'un des plus grands poètes juifs ; il vécut au Yémen au XVIIe siècle et est aujourd'hui considéré comme le « Poète du Yémen ».</cite> <cite index="2-5">Shabazi naquit en 1619 dans la ville d'al-Ṣaʻīd.</cite>
Son œuvre est d'une ampleur exceptionnelle et plurilingue. <cite index="1-1">Il rédigea son Diwan — anthologie de poésie liturgique — en judéo-arabe, en hébreu et en araméen.</cite> Le caractère composite de sa langue reflète la culture savante yéménite, où l'hébreu sacré, l'araméen talmudique et kabbalistique, et le judéo-arabe vernaculaire coexistaient dans une même bouche poétique. <cite index="5-0">Le diwan poétique de Shabazi qui nous est parvenu, comprenant quelque 550 poèmes, fut publié pour la première fois par l'Institut Ben-Zvi en 1977 ; il écrivit en hébreu, en araméen et en judéo-arabe.</cite> <cite index="5-1">Ses autres écrits comprennent un traité d'astrologie et un commentaire kabbalistique de la Torah.</cite>
Son ancrage dans l'histoire mouvementée de son temps est également documenté. <cite index="1-2">Lorsque des rumeurs concernant Shabbetaï Tsevi parvinrent au Yémen en 1666, de nombreux Juifs du Yémen furent attirés par lui, y compris Shabazi lui-même, bien que le tribunal rabbinique de Ṣanʻāʾ eût entièrement rejeté ce mouvement.</cite> Ce détail, loin d'être anecdotique, situe le poète au cœur des grandes secousses messianiques qui traversèrent l'ensemble du monde juif au XVIIe siècle.
On retiendra surtout, pour la suite de notre propos, l'appartenance attestée de Shabazi à la famille de Mashtā — donnée capitale lorsqu'il s'agira d'examiner son éventuel rattachement à la lignée Dahari.
Si la famille Dahari est connue pour ses poètes liturgiques, c'est dans l'institution du Diwan que se mesure la portée d'une telle réputation. <cite index="6-0">Chez les Juifs du Yémen, « le Diwan » désigne invariablement une collection semi-sacrée de poèmes et de chants compilés et, pour la plupart ou en totalité, composés par Rabbi Shalom Shabazi, 1619–1720, connu comme le « Poète du Yémen ».</cite>
Le Diwan n'est pas un livre de lecture privée mais une pratique performative collective. Les poèmes y sont chantés selon des conventions précises, sur des mélodies transmises oralement, lors des veillées du Shabbat, des fêtes et des célébrations familiales. Certains poèmes y occupent une place centrale et fédératrice. <cite index="7-0">« Saperi Tama » est un poème à refrain (girdle poem) de Se'adia ben Amram ; il se chante sur de nombreuses mélodies et constitue l'un des poèmes les plus répandus du judaïsme yéménite.</cite>
Cette mention de Se'adia ben Amram rappelle que Shabazi, pour immense qu'il soit, n'est pas un astre isolé : il s'inscrit dans une constellation de payytanim yéménites dont les œuvres se mêlent dans un même répertoire chanté. Une lignée de poètes liturgiques comme celle que la tradition associe au nom Dahari trouve précisément là sa fonction : alimenter, transmettre et perpétuer ce corpus.
La vitalité de cette tradition se prolonge aujourd'hui en Israël et dans la diaspora. <cite index="4-2">Quelques années auparavant, un chercheur interrogea une personne affirmant qu'il n'existait aucun enregistrement du lieu d'où elle venait au Yémen, et il put restituer cinq mélodies.</cite> Ce travail de sauvetage mélodique illustre la fragilité d'un patrimoine essentiellement oral, et la valeur de chaque famille porteuse de ces savoirs. C'est dans cette continuité — celle des transmetteurs du chant sacré — que la mémoire familiale Dahari prend tout son sens, indépendamment même de la question généalogique de la filiation avec Shabazi.
Nous abordons ici le point le plus délicat, celui où la mémoire familiale et l'archive historique doivent être confrontées avec la plus grande probité. La notice fondatrice indique que Rabbi Shalom Shabazi « est parfois rattaché » à la lignée Dahari. L'expression elle-même — parfois — signale qu'il s'agit d'une tradition de rattachement, et non d'un fait unanimement établi par les sources.
Or, les sources documentaires concordantes attribuent à Shabazi une appartenance familiale précise : <cite index="2-3">Rabbi Shalom ben Yosef Shabazi, de la famille de Mashtā.</cite> Le nom dynastique attesté par la recherche est donc Mashtā (al-Mashtā), et le surnom al-Shabazi lui-même renvoie, selon l'usage onomastique yéménite, à un attachement géographique — la localité de Shabaz, dans la région de Taʻizz. Nous sommes ici typiquement dans le mécanisme de la nisba toponymique évoqué au chapitre 2.
Comment, dès lors, interpréter le rattachement à la lignée Dahari ? Plusieurs lectures honnêtes coexistent. Une première hypothèse, conjecturale, voudrait qu'une branche descendante de Shabazi — ou d'un collatéral de la famille Mashtā — ait, au fil des générations et des migrations internes au Yémen, adopté un autre toponyme d'attache, donnant naissance à un patronyme distinct. Ce phénomène de renomination par déplacement est bien documenté dans l'onomastique juive yéménite. Une seconde lecture, plus prudente, considère que la tradition de rattachement relève de l'honneur mémoriel : nombre de familles de payytanim yéménites revendiquent une parenté spirituelle, sinon biologique, avec le « Poète du Yémen », tant sa figure est devenue l'ancêtre symbolique de toute la tradition poétique.
L'intersection entre mémoire et histoire se résout donc ainsi : il est établi que Shabazi appartenait à la famille Mashtā et écrivait dans la tradition que prolongent les payytanim yéménites ; il est transmis par certaines traditions familiales que la lignée Dahari s'y rattacherait ; mais le lien généalogique direct demeure, en l'état des sources autoritaires consultées, non démontré
L'histoire des familles juives yéménites est jalonnée d'épreuves collectives qui ont façonné la transmission des noms et des traditions. Le mouvement messianique de 1666 — qui toucha Shabazi lui-même — fut suivi d'une période de persécutions et de déplacements forcés qui marquèrent durablement la mémoire communautaire. La poésie de cette époque, dont celle de Shabazi, porte la trace de l'exil, de l'espérance de rédemption et du retour à Sion, thèmes récurrents du Diwan.
Au XXe siècle, le destin de la lignée Dahari, comme celui de l'ensemble du judaïsme yéménite, s'est joué dans l'émigration massive vers la terre d'Israël, en particulier lors des grandes opérations d'immigration du milieu du siècle. Les porteurs du nom se sont alors fondus dans la société israélienne tout en y maintenant un héritage culturel distinct. La présence de figures publiques — artistes, chanteurs — portant le patronyme dans ses diverses graphies en est le signe le plus visible. <cite index="1-3">Le nom apparaît en Israël et dans la diaspora élargie, sous les formes Dahary, D'hari ou Daheri selon les phonétiques locales.</cite>
Cette survivance du nom dans le domaine musical n'est pas fortuite. Une famille dont la mémoire revendique un héritage de payytanim trouve une forme de continuité naturelle dans la chanson israélienne d'inspiration yéménite, où les mélodies, les ornementations vocales et les motifs hérités du Diwan irriguent la création populaire contemporaine. Ainsi, par-delà la rupture géographique de l'exil, le fil de la tradition poétique et musicale — fondement même de l'identité familiale Dahari — semble s'être maintenu, transposé d'un monde à l'autre.
Au terme de cette enquête, la lignée Dahari apparaît comme un cas exemplaire des défis que pose l'étude des familles juives yéménites : une mémoire vive et prestigieuse, un ancrage culturel réel dans la tradition des payytanim, mais une documentation archivistique lacunaire qui invite à la prudence. Le nom, vraisemblablement toponymique, s'inscrit dans le tissu généalogique attesté de la diaspora yéménite et survit aujourd'hui en Israël et au-delà.
S'agissant du rattachement à Rabbi Shalom Shabazi, la confrontation des sources conduit à une conclusion nuancée : le grand poète appartenait à la famille Mashtā, et la tradition qui l'associe à la lignée Dahari relève d'une parenté à la fois possible et symbolique, qu'il convient d'honorer sans la travestir en certitude. Ce que l'histoire établit avec assurance, en revanche, c'est l'appartenance de cette famille au monde des poètes liturgiques yéménites — ce monde du Diwan chanté qui demeure, de Ṣanʻāʾ aux scènes israéliennes contemporaines, le patrimoine le plus précieux et le plus durable de la lignée Dahari.