Toevertrouwd door Bernard Bensaid · Cercle de Généalogie Juive (CGJ), Paris — revue GÉNÉALO-J · ingebracht op 14 april 2026 · register Geschiedenis · bewaarder, geen eigenaar
Kritisch onderzoek
Datering
Zeker1200 — 1935
Jewish Encyclopedia, rubrique « ALNAQUA » (Moses Beer, Richard Gottheil, Isidore Singer, J. S. Raisin)
Encyclopedia Judaica, rubriques sur les membres de la lignée
Alexander Beider, A Dictionary of Jewish Surnames from Maghreb, Gibraltar and Malta, Editions Avotaynou, New Haven, 2017, pp. 27 et 318
Abraham I. Laredo, Les noms des juifs du Maroc, Consejo Superior de Investigaciones Científicas, Madrid, 1978, pp. 342-346
Maurice Eisenbeth, Les Juifs de l'Afrique du Nord, Démographie et Onomastique, 1936 (rééd. 2000)
Moïse Schwab, « Séfarad IV », Revue des Études Juives, n°65, 1944, pp. 45-72
Herkomst
Bewaringsketen:
Materiële analyse
Document produit sous Adobe InDesign CS6, généré en PDF (Adobe PDF Library 10.0.1, PDF 1.6) le 3 juillet 2018, révisé le 23 juillet 2018. Appareil critique : 47 notes de bas de page renvoyant à des sources primaires (Jewish Encyclopedia, Encyclopedia Judaica, Shlomo Ibn Verga, Šhevet Yéhouda, Cecil Roth, Alexander Marx), des études contemporaines (Beider, Laredo, Schwab, Marglin, Sirat, Fenton, Schwarzfuchs, Assan, Brown) et des archives (Gallica, Bodleian Library d'Oxford). Illustrations : frontispice du Menorat ha-Maor édité par Enelow (1929-1932), photographie de la synagogue du Rab à Tlemcen (début XXᵉ), tombe du Rab Ephraïm, médaillon du lion, couverture de Kerem Hemer (Livourne 1869-1871), portrait d'Abraham Ankawa vers 1880, photographie de Raphaël Encaoua à 78 ans, couverture de Paamoni Zahab (Jérusalem 1977), mausolée de Raphaël Encaoua à Salé.
Open academische debatten
Datation de l'exécution de Yéhouda et Shmuel Al-Naqua à Tolède
Étymologie du patronyme Al-Naqua / Encaoua
Ampleur réelle des massacres anti-juifs de 1391 en Castille
Attribution du Menorat ha-Maor
Positionnement juridique d'Abraham Ankawa face au droit français colonial
Des passeurs de pensée juive d'origine hispano-maghrébine : la lignée Encaoua¹ David Encaoua n travaillant sur la généalogie de ma lignée Encaoua, d'origine hispano-algéro-marocaine, j'ai pris conscience d'une de ses particularités au cours du temps : celle d'avoir abrité ce que j'appellerai des « passeurs de pensée juive », entre diverses générations, entre différentes communautés géographiques, et au cours de diverses périodes. La notion mérite d'être précisée. Le qualificatif de passeur de pensée juive s'applique à des personnes qui satisfont une des trois propriétés suivantes : elles ont joué à un moment donné un rôle important de structuration de leurs communautés, de manière à assurer leur statut et leur pérennité ; elles sont les auteurs d'ouvrages de philosophie juive ou de droit rabbinique qui ont eu un impact important aussi bien à leur époque que postérieurement; elles ont créé des passerelles culturelles entre des communautés différentes, aussi bien en terre chrétienne qu'en terre d'Islam. Il s'agit donc de personnes dont la destinée a marqué les générations suivantes. Pour distinguer les figures de la lignée Encaoua susceptibles de satisfaire à cette qualification de passeur de pensée juive, je suis d'abord remonté aux 13e et 14e siècles, en m'appuyant sur divers textes et ouvrages, écrits aussi bien par les premières figures de la lignée, que par d'autres auteurs, également cités et portant sur la vie ou l'œuvre de ces premières figures. A partir de divers témoignages retraçant les origines, les parcours, le contexte historique dans lequel ils ont vécu, j'ai pu ainsi retracer la vie et les contributions des deux premiers passeurs de pensée juive de cette lignée, à l'époque médiévale : Israël Al-Naqua, rabbin de Castille, vivant à Tolède en Espagne au 14e siècle, et décédé en 1391, et son fils Ephraïm Al-Naqua (Tolède 1359 – Tlemcen 1442), rassembleur de la communauté juive de Tlemcen (Algérie), connu sous le nom de « Rab de Tlemcen ». Je me suis ensuite penché sur des périodes plus récentes, les 19e et 20e siècles, pendant lesquelles deux autres figures appartenant à cette lignée, ayant vécu en Algérie et au Maroc, méritent également, à divers titres, le statut de passeurs de pensée juive. Abraham Ankawa (Salé 1810 – Oran 1890), né au Maroc et mort en Algérie, est la première de ces figures. Son statut de passeur de pensée juive trouve son origine dans le fait qu'il a cherché à alimenter des liens transgénérationnels, impliquant de la sorte un fort brassage entre cultures communautaires du Maroc et de l'Algérie. Les difficultés rencontrées à la fin de sa vie illustrent les problèmes liés au statut des traditions juives, dans des pays vivant sous des régimes politiques différents. La deuxième figure est celle de Raphaël Encaoua (Salé 1838 – Salé 1935), né et mort au Maroc. Premier président du Haut Tribunal Rabbinique (HTR) du Maroc, instance d'appel mise en place en 1918 par le Résident Général Lyautey à l'époque du protectorat français, auteur de plusieurs ouvrages de jurisprudence et d'exégèse, il est connu sous l'acronyme de REM (Raphaël Encaoua fils de Mardochée) ou encore celui de « l'Ange Raphaël ». Au-delà des contextes historiques distincts et des différentes graphies de leurs noms, le trait commun que ces deux passeurs de pensée juive partagent est celui d'avoir été à la fois des philosophes et des juristes du droit rabbinique, cherchant d'une part à exhumer les textes castillans de leurs ancêtres et d'autre part, à faire cohabiter, dans leurs communautés, des traditions juives anciennes avec des manifestations notoires de modernité, au travers de leurs œuvres et de leurs propres vies. L'objectif de l'article est d'illustrer ces différents points. Les liens de filiation sont présentés pour les deux premiers dans l'arbre généalogique qui suit, et pour les deux derniers dans la liste descendante à la fin de l'article.² Les variations calligraphiques du nom de famille, depuis Al-Naqua au Moyen-Age jusqu'aux différentes calligraphies contemporaines, sont présentes. Elles illustrent la variété des pays où ont vécu ces personnes, depuis l'Espagne à l'Afrique du Nord, en passant par d'autres pays du pourtour méditerranéen : l'Italie, l'Egypte, la Turquie, la Palestine, Israël. Réunir dans un même article ces quatre passeurs de pensée juive d'une même lignée, vivant à plus de six siècles d'intervalle, s'est avéré être une entreprise délicate. Néanmoins, la tentative se justifie pleinement parce qu'au-delà des contingences historiques qui ont émaillé leur vie, une préoccupation commune et constamment proclamée les relie : celle de porter un héritage castillan permettant de concilier une pensée juive rigoureuse avec la modernité. 1. Graphies et significations du nom Différentes graphies du nom patronymique existent et illustrent la diversité de l'orthographe onomastique. Selon la Jewish Encyclopedia, on trouve au moins quatre graphies en caractères hébraïques : נקוה ,אלנאקוה ,אנקווה ,אנקווא et au moins dix calligraphies en caractères latins : Al-Naqua, Alnakaoua, Al-Naqwa, Alnucawi, Ankoa, Kaoua, N'Kaoua, Ankaoua, Enkaoua et Encaoua. De plus, de nombreuses autres graphies existent dans des documents espagnols. Citons entre autres Encaue, Encava, El Nacava, Anacava, Annacava et Anacaba.³ Selon Alexander Beider⁴, ce nom d'origine espagnole, de nature monogénétique, c'est-à-dire apparu seulement en un seul lieu, à une période donnée et porté par une famille bien déterminée, est celui de migrants qui ont fui l'Espagne pour aller dans différents pays et notamment en Afrique du Nord, juste après 1391, l'année des premières séries de massacres perpétrés par des foules chrétiennes.⁵ Les orthographes du nom sont multiples, dues notamment aux différentes prononciations et transcriptions à travers le temps et les pays. Par exemple, pour ne retenir que les graphies contemporaines, la version Ankaoua, avec la lettre initiale A et un k au milieu, est plus répandue en Algérie, tandis que la version Encaoua avec un E initial et un c au milieu, est plus répandue au Maroc. Une combinaison de ces deux graphies est également présente, comme l'illustre l'orthographe Enkaoua. Le lieu d'origine de tous ces noms, depuis le 13e siècle au moins, est très vraisemblablement la ville de Tolède en Espagne (Tolitola en hébreu). En s'appuyant sur des travaux de Moïse Schwab⁶ et sur des inscriptions épigraphiques sur des tombes juives en Espagne, Abraham Laredo parvient à répertorier 35 occurrences où l'une de ces graphies correspond au nom d'un membre de la lignée. La signification du nom n'est pas unaniment partagée. Ceux qui ont transformé leur nom d'origine en l'hébreu אלנאקוה, pensent que leur nom est d'origine hébraïque et justifient cette présomption en expliquant que le mot נקוה dérive de l'hébreu תקוה (tikva) qui signifie espoir, mot auquel est accolée la préposition אל par laquelle on désigne Dieu. La graphie אלנאקוה signifierait alors Espoir en Dieu, désignation qui paraissait justifiée dans les périodes de forte détresse. Certains auteurs, notamment Cantera et Millas et Abraham Laredo⁷, pensent que le nom dérive plutôt de l'arabe النقاوۃ (kaoua), terme signifiant pureté, au sens moral du terme. Une troisième signification selon Maurice Eisenbeth (1936)⁸, grand rabbin d'Alger, est qu'on aurait ajouté la préposition arabe An signifiant de, au mot kaoua, désignant une tribu berbère. Mais l'existence de cette tribu n'a pu être prouvée à ce jour. Par ailleurs, dans l'édition de 1936 de son ouvrage d'onomastique, Eisenbeth a relevé diverses variantes de ce nom porté par des familles juives du Maghreb et d'Espagne, parmi lesquelles N'kaoua (Batna, Alger et Constantine), Ankaoua (Algérie et Espagne), Ankawa (Oran) et Encaoua (Maroc). Ces graphies se retrouvent dans la généalogie qui figure à la fin de l'article. 2. La recension de deux membres de la lignée au 13e siècle Les deux figures les plus anciennes, recensées dans plusieurs publications, dont Jewish Encyclopedia⁹ et Encyclopedia Judaica sont Yéhouda et Shmuel Al-Naqua.¹⁰ Nous ignorons s'il s'agit du père et du fils, de deux frères ou simplement de proches parents. Ce qui semble néanmoins prouvé, c'est qu'ils étaient des notables, occupant des postes importants, probablement à la cour du roi de Castille, Alphonse IX (1171-1230), fils du roi Ferdinand II et d'Urraque de Portugal. Ils ont vécu à Tolède, qui fut l'un des foyers rayonnants de la culture juive en Espagne. Nous savons peu de choses d'eux, sinon qu'ils avaient leurs entrées au palais, vraisemblablement en tant que notables au service du roi. Un jour, ils furent accusés d'un vol d'objets en or massif dans le palais. Les gens de la cour qui les avaient accusés, voyaient dans ce vol une « habitude de Juifs », expression qui signale déjà le degré de suspicion à l'égard des porteurs de cette identité. Ils furent emprisonnés et torturés, ce qui les a amenés à avouer un vol qu'ils n'avaient pas commis. Ils furent pendus vers l'an 1200¹¹. Trois jours après leur exécution, les objets volés furent retrouvés aux mains de l'un des serviteurs du roi. Celui-ci jura, mais un peu tard, qu'il ne serait plus tenu compte des aveux de Juifs, lorsqu'ils étaient recueillis sous la torture. Plus d'un siècle après l'exécution de Yehouda et Shmuel Al-Naqua, on trouve, selon la rubrique ALNAQUA dans Jewish Encyclopedia, rubrique s'appuyant elle-même sur différents écrits dont ceux de Solomon ibn Verga, Zunz, et Schwab¹² la trace de trois descendants de la même lignée, respectivement Abraham, Yossef et Shlomo Al-Naqua. Le premier de ces descendants, Abraham, fut notaire du Roi de Castille, Alphonse XI, dit Le Juste (1312-1350). Il fut exécuté à Tolède le 30 septembre 1341, jour de Yom Kippour. En 1348, de sanglantes émeutes à Barcelone endeuillent la communauté. En 1391, un massacre a lieu à Séville et de multiples actes de persécution anti-juive sont commis un peu partout en Espagne. A partir des enfants et petits-enfants de Yossef Al-Naqua nous parvenons à deux figures emblématiques de la lignée Encaoua à l'époque médiévale : Israël Al-Naqua, fils de Yossef et Ephraim Al-Naqua, son petit-fils. 3. Une première figure emblématique au 14e siècle : Israël ben Yossef Al Naqua ( ?-Tolède 1391) Israël ben Yossef Al-Naqua, désigné parfois comme « Israël le Saint », grand rabbin de Castille, vivait à Tolède au 14e siècle. Sa date de naissance est inconnue, mais on connait celle de sa mort, 1391. Après la Reconquista, des flambées de violences provoquées notamment par le clergé local, contraignirent bien des Juifs à l'exil et parfois à la conversion. Déjà en 1390 l'archidiacre d'Ecija (province de Séville), Don Ferrant Martinez, l'un des persécuteurs les plus ardents, lança l'ordre aux clercs du diocèse de Séville de démolir les synagogues. En 1391, une émeute populaire dirigée initialement contre les collecteurs d'impôts juifs à Tolède, entraîna la mort de plusieurs milliers de personnes.¹³ C'est ainsi qu'Israël ben Yossef Al Naqua fut brûlé vif en 1391, en même temps qu'un autre rabbin, Yehuda ben Haroche. On raconte qu'ils périrent sur le bucher tenant un Sefer Torah à la main.¹⁴ Les massacres dans l'ensemble de la péninsule durèrent trois mois, et durant cette période, plus de 4000 victimes périrent, plusieurs milliers de Juifs se convertirent au christianisme, et des synagogues furent pillées. Diverses communautés furent ainsi anéanties. C'est dans ce contexte que les descendants d'Israël ben Yossef Al Naqua fuirent l'Espagne catholique, devenue fortement intolérante, vers d'autres terres plus hospitalières envers les Juifs. L'œuvre d'Israël ben Yossef Al Naqua est connue des historiens juifs. Outre divers commentaires de lois, de poèmes et chants liturgiques (piyoutim) et de sentences juridiques, il est l'auteur d'un ouvrage important de philosophie morale, intitulé מנורת המאור (Menorat ha-Maor).¹⁵ Des copies de cet ouvrage circulaient en Espagne du 14e au 16e siècle, dont un abrégé publié à Cracovie en 1593 sous le titre Menorat Zahab Kullah (Un chandelier tout en or). Le manuscrit complet n'a été publié que tardivement.¹⁶ L'illustration suivante représente le frontispice de ce livre, édité par Enelow. C'est un ouvrage d'éthique qui débute par un long poème suivi de 19 chapitres, chacun d'eux commençant par un long poème acrostiche du nom de l'auteur. Les premiers membres de la lignée au 14e siècle Frontispice du livre Menorat Ha-Maor d'Israël Al-Naqua, édité par Hyman Enelow (1929-1932) 4. Un philosophe, médecin et poète juif des 14e et 15e siècles : Ephraïm ben Israël Al Naqua (Tolède 1359- Tlemcen 1442), le Rab de Tlemcen. A partir de 1391, les survivants de la famille, dont Ephraïm Al Naqua, le fils d'Israël Al-Naqua, quittent l'Espagne, en compagnie d'autres exilés¹⁷, et se dirigent pour certains vers les Balkans (Sofia, Constantinople) et pour d'autres vers l'Afrique du Nord, d'abord au Maroc, puis en Algérie. Nous disposons de nombreuses sources traitant de la grande figure du judaïsme d'Afrique du Nord que fut Ephraïm Al Naqua, surnommé le Rab de Tlemcen. Né à Tolède, en Espagne, il est mort à Tlemcen, après être passé par Marrakech (Maroc). Nous tenterons dans la biographie du Rab de Tlemcen de restituer le contexte historique dans lequel il vivait. Et d'expliciter quelques-unes de ses contributions majeures, notamment ses positions philosophiques concernant la controverse entre Maimonide (1138-1204) et Nahmanide (1194-1270). Son ouvrage princeps de philosophie juive, שער כבוד הי Chahar Kévod Hachem (Le portique à la gloire du Nom)¹⁸ est une défense des thèses rationalistes de Moshé ben Maimon, (plus connu sous le nom de Maïmonide et de son acronyme Rambam). En ce sens, ce lointain ancêtre est le passeur de l'idée que la pensée biblique et la pensée rationnelle sont non seulement compatibles entre elles, mais surtout que leur combinaison contribue grandement à enrichir le sens profond de la Tora. Un point essentiel doit être signalé ici. L'hébreu médiéval dans lequel est écrit l'ouvrage d'Ephraïm Al-Naqua est souvent difficile à traduire, mais il n'en demeure pas moins qu'une forte inspiration poétique y est présente.¹⁹ De manière générale, l'ouvrage témoigne du courage d'un être, contraint à l'exil et découvrant tout à la fois un environnement différent et la dure vie de ses nouveaux coreligionnaires, auxquels il a constamment essayé d'apporter quelque réconfort, tant sur le plan spirituel que sur le plan matériel. 4.1 Eléments biographiques de la vie du rab Ephraïm Al-Naqua Né donc à Tolède en 1359, אפרים בן ישראל אל נקווא Ephraïm fils d'Israël Al-Naqua est le fils du grand rabbin de Castille. Son père était partisan d'une éducation combinant le sacré et le profane. Furent ainsi enseignés à Ephraïm, outre les textes fondamentaux du judaïsme, la philosophie et les sciences expérimentales. Il étudia la médecine à l'Université de Palencia (Nouvelle Castille). On peut distinguer deux périodes dans sa vie. Une période initiale, marquée à la fois par une solide formation talmudique, philosophique et médicale. Au cours de cette période, des persécutions massives de Juifs eurent lieu, dont celle ayant vu son père brûlé vif sur le bucher, un siècle avant l'édit d'expulsion. La période suivante, initiée par l'exil d'Espagne vers l'Afrique du Nord, à l'âge de 32 ans, à Marrakech d'abord, ensuite à Honein, avant-port de Tlemcen, et enfin à Tlemcen même, où il a pu bénéficier, dans des circonstances que nous détaillons dans la suite, d'un certain appui auprès du sultan de la ville. Cet appui lui a permis de contribuer à une véritable renaissance de la communauté juive de Tlemcen à partir du 15e siècle²⁰. Par ailleurs, il est resté constamment en contact avec les communautés juives de Fès au Maroc et de Kairouan en Tunisie, et avec celle de Palestine.²¹ Un épisode légendaire survenu en 1391 sur la route d'Ephraim Al-Naqua lui a valu une réputation de célèbre thaumaturge.²² Voyageant à partir de Tolède, en compagnie d'une caravane, il s'arrêta seul, à l'arrivée du chabbat, dans un endroit apparemment sauvage. Un lion apparut alors et la légende raconte qu'il se coucha aux pieds du Rab, après que celui-ci, vêtu de son talith, ait récité le verset 13 du Psaume 91 : «Tu marcheras sur le chacal et la vipère, tu fouleras le lionceau et le serpent». Le lion veilla le rab toute la nuit. Le lendemain, à la fin du chabbat, un serpent apparut et s'enroula sur la gueule du lion. Comprenant le signe, le rabbin enfourcha le lion, prit le serpent par les deux bouts et arriva harnaché de la sorte à Tlemcen. Le médaillon illustrant cette scène, médaillon offert durant les pèlerinages sur sa tombe et présent dans plusieurs foyers juifs en Afrique du Nord, est reproduit ci-dessous. Il signale l'importance qu'a prise cette légende dans les esprits, au fil des générations. Toujours est-il que, fort de cette réputation de faiseur de miracles, Ephraïm Al-Naqua fut mandé, quelque temps après, par le sultan de la ville, pour guérir sa fille d'un mal que les médecins de la Cour ne parvenaient pas à enrayer. Après que le Rab réussit à la guérir, il obtint du sultan deux promesses : 1/ que les Juifs puissent quitter le quartier où ils étaient confinés hors de Tlemcen (lieu-dit Agadir), et résider dans le centre de la ville, dans un quartier proche du «Méchouar», dénommé «El merja» (le lac) ; 2/ que des familles juives, originaires d'Espagne et des Iles Baléares, puissent s'installer à Tlemcen. La communauté juive a pu ainsi se regrouper au centre même de la ville de Tlemcen, ville luxuriante, que les Romains nommaient Pomaria («vergers») et les Berbères, qui en firent une capitale de leur royaume, Tilmisan («sources» en langue tamazight). C'est à Tlemcen que le Rab fonda une série d'institutions juives qui marquèrent le destin postérieur de la communauté. Notamment une synagogue autour de laquelle la foule s'est longtemps rassemblée lors des rituels de la vie juive, comme l'illustre la carte postale reproduite ci-après. Le Rab devint également le médecin officiel du palais royal. Il fut très honoré et respecté tant par le Roi que par sa cour, la population arabe et bien sûr, la communauté juive. Depuis cette date, et jusqu'à l'indépendance de l'Algérie en 1962, la communauté juive de Tlemcen compta différents lieux de prières et d'études. Médaillon illustrant l'arrivée du Rab à Tlemcen, sur le dos d'un lion, et comportant un chant (piyot) proposé aux participants en tant qu'hommage au Rab. Photographie d'une foule à l'entrée de la synagogue du Rab Ephraïm Al-Naqua à Tlemcen le jour de Kippour (carte postale du début 20e siècle) Un autre épisode est raconté par Colette Sirat et Paul Fenton.²³ En 1393, soit deux ans après avoir quitté Tolède, Ephraïm Al-Naqua se trouvait à Marrakech. A la sortie de la synagogue le soir du chabbat, accompagné d'une poignée d'amis, il passa près d'une mosquée, sans se déchausser, comme l'exigeait la coutume musulmane. Un portier noir, excédé à la fois par les égards que ses compagnons manifestaient à un Juif et par le manque d'égard de celui-ci envers la coutume locale, voulut bastonner le Rab. Ce dernier ne dut son salut qu'à l'intervention de ses compagnons. Arrivé chez lui, le Rab demanda à ses amis la permission de se reposer un instant. A son réveil, il se retrouva le bras tordu et le dos complètement fourbu, persuadé qu'il avait reçu une pluie de coups de bâton durant son sommeil. Il se plaignit auprès de ses compagnons d'avoir laissé entrer le garde. Ceux-ci, fort étonnés, l'assurèrent qu'aucune personne n'était entrée durant son sommeil. Le rab comprit à cet instant qu'un symptôme somatique pouvait avoir une origine purement psychique. Son bras tordu et son dos fourbu n'étaient ainsi que des manifestations somatiques résultant d'un rêve où il voyait le portier le battre. Il annonça triomphalement à ses convives qu'il venait de comprendre pourquoi Maimonide avait raison d'interpréter le combat de Jacob avec l'ange (Genèse XXIII) comme le produit d'un rêve. D'une part, le rêve de Jacob se trouvait parfaitement justifié du fait de la crainte d'un combat ultérieur avec son frère Esaü. D'autre part, l'effet sur la luxation de la hanche n'était que la conséquence somatique du rêve, comme si le combat rêvé avec l'ange avait bien eu lieu.²⁴ Cette anecdote illustre comment le rab Ephraïm Al-Naqua parvenait à utiliser à bon escient une expérience vécue pour éclairer un texte biblique en dérivant un enseignement nouveau par rapport au sens commun. De multiples relations existaient entre l'école du Rab à Tlemcen et les communautés juives d'Alger qui avaient pu bénéficier depuis 1392 de guides exceptionnels en les personnes de Ribach (Rabi Yitzhak ben Chechet, 1326 - Alger 1408) et de Rashbats (Rabi Shimon ben Tsémah Duran, 1361 - Alger 1444), exilés tous deux d'Espagne. On trouve également des traces de liens assez étroits que les Juifs de la ville de Tlemcen entretenaient sur le plan religieux avec ceux de Safed, en Palestine, et sur le plan commercial avec ceux de Salonique, dans l'Empire ottoman. Le Rab Ephraïm Al Naqua, eut deux fils : Yehouda et Israël. Le premier Yehouda vécut d'abord à Oran et à Mostaganem, puis à Tlemcen. Yéhouda correspondait avec le Rachbach (Salomon, le fils du Rashbats). Sa fille épousa Tsémah Duran (le fils du Rachbats). Le second, Israël, à qui son père dédia son ouvrage principal, Chahar Kevod Hachem, eut lui-même un fils qui reçut le même prénom que celui de son grand-père, Ephraïm. Il vécut à Tlemcen jusqu'en 1468. Parce qu'il fut le seul médecin semble-t-il, à avoir guéri la fille du roi, le Rab devint le médecin officiel du palais royal, et obtint l'autorisation pour les Juifs de s'installer dans la ville. Il fut très honoré et respecté tant par le Roi que par sa cour, la population arabe et bien sûr la communauté juive. Le Rab Ephraïm Al-Naqua s'éteignit le 13 novembre 1442 (1er Kislev 5202) à l'âge de 82 ans. Il fut inhumé dans un caveau, situé à la limite de Tlemcen en face du vieux cimetière juif. Depuis sa mort et jusqu'en 2005, son caveau a longtemps été un lieu de pèlerinage, aussi bien pour les Juifs que pour les Musulmans qui prêtent des vertus miraculeuses à la source d'eau située à proximité de sa tombe.²⁵ Sur une longue pierre tombale blanchie à la chaux, est gravée une épitaphe en hébreu : « Ici repose celui qui fut notre orgueil, notre couronne, la lumière d'Israël, notre chef et maître, versé dans les choses divines, homme miraculeux, le Grand Rabbin Ephraïm Aln'Kaoua. Que son mérite nous protège». Son testament fait état de deux legs, l'un matériel, l'autre spirituel : « Je vous laisse deux sources : la source d'eau pour fortifier votre corps et la source de la Tora qui symbolise la vie éternelle. La source d'eau offerte par la volonté de Dieu et la source de la Tora qui demande la bonne volonté de chacun de nous». La synagogue qu'il fit construire existe encore de nos jours, mais elle est devenue une maison de la culture algérienne, après l'indépendance du pays en 1962. Une rue porte encore son nom à Tlemcen.²⁶ La communauté juive d'origine tlemcénienne lui voue une grande fidélité mémorielle, traduite notamment par la création à Paris d'une association : «La Fraternelle, Union Nationale des Amis de Tlemcen». Signalons enfin qu'une synagogue au nom du Rab existe à Jérusalem. Le Rab de Tlemcen est devenu le lien transgénérationnel auquel se sont rattachées des communautés juives successives, originaires aussi bien de Tlemcen²⁷ que d'autres lieux d'Afrique du Nord. Le tableau reproduit ci-après, que plusieurs familles juives d'Afrique du Nord exhibaient sur leurs murs, illustre les différents symboles associés à la mémoire du Rab de Tlemcen. Enfin la figure qui suit représente une menora en l'honneur du Rab de Tlemcen. Tableau représentant les différents symboles du Rab Ephraïm Al-Naqua Menora en l'honneur du rab Ephraïm Encaoua, tableau vers 1900 (Centre mondial du Judaïsme d'Afrique du Nord, Jérusalem) La tombe du Rab Ephraïm Al-Naqua à Tlemcen 4.2. L'apport philosophique du Rab Ephraïm Al-Naqua Le Rab Ephraïm Al-Naqua eut une vie intellectuelle intense. Il est l'auteur de divers textes comprenant des
Publié dans la revue GÉNÉALO-J n°135 (automne 2018), éditée par le Cercle de Généalogie Juive, cet article de David Encaoua, économiste et professeur émérite à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, reconstitue l'itinéraire intellectuel et spirituel de quatre figures majeures de la lignée Encaoua (variantes : Al-Naqua, Alnakaoua, Ankaoua, Ankawa, Enkaoua, N'Kaoua). L'auteur, lui-même descendant de cette lignée hispano-algéro-marocaine, forge la notion opératoire de « passeur de pensée juive » pour désigner des personnes qui ont, à la fois, structuré leur communauté, produit des œuvres de philosophie ou de droit rabbinique à portée durable, et créé des passerelles culturelles entre terres chrétiennes et terres d'Islam. Quatre figures, séparées par plus de six siècles, sont réunies autour d'un fil conducteur : la transmission d'un héritage castillan conjuguant rigueur talmudique et ouverture à la modernité. La lignée prend racine à Tolède au XIIIᵉ siècle, où Yéhouda et Shmuel Al-Naqua, notables attachés à la cour d'Alphonse IX, furent accusés à tort d'un vol et exécutés vers 1200 — leur innocence ne fut reconnue que trois jours après leur pendaison. Un siècle et demi plus tard émerge la première grande figure : Israël ben Yossef Al-Naqua (?-Tolède 1391), grand rabbin de Castille, auteur du Menorat ha-Maor (Le Chandelier de Lumière), ouvrage d'éthique en dix-neuf chapitres précédés de poèmes acrostiches, dont le manuscrit original est conservé à la Bodleian Library d'Oxford. Il périt brûlé vif en juin 1391 dans les massacres anti-juifs de Tolède, serrant un Sefer Torah. Son fils Ephraïm ben Israël Al-Naqua (Tolède 1359 – Tlemcen 1442), le « Rab de Tlemcen », quitte l'Espagne après la mort de son père et, après un passage par Marrakech et Honein, fonde à Tlemcen la communauté juive qui marquera durablement l'Algérie jusqu'en 1962. Philosophe, médecin, poète, il défend dans son œuvre princeps Chaar Kevod Hachem (Le Portique à la Gloire du Nom) les thèses rationalistes de Maïmonide contre Nahmanide et soutient que pensée biblique et pensée rationnelle sont indissociables. Médecin officiel du sultan — qu'il guérit selon la tradition — thaumaturge arrivé à Tlemcen monté sur un lion bridé d'un serpent, il établit synagogue, académie talmudique, et obtient le droit pour les Juifs de quitter l'enclave d'Agadir pour s'installer intra-muros. Inhumé en 1442, son tombeau reste jusqu'en 2005 un lieu de pèlerinage juif et musulman ; un mausolée a été ré-inauguré en 2013 à Tlemcen, hommage rendu notamment par François Hollande lors de sa visite en 2012. Trois siècles plus tard, Abraham Ankawa (Salé 1810 – Oran 1890), surnommé « Ha-Gaone », incarne le passeur itinérant des rives méditerranéennes au XIXᵉ siècle. Érudit, shohet et dayan, il voyage entre Salé, Oran, Mascara, Tlemcen, Livourne (où il s'installe en 1838 puis 1858 pour y publier), Jérusalem et Gibraltar. Son œuvre majeure, Kerem Hemer (Un admirable vignoble), parue à Livourne en 1869-1871 en deux volumes, rassemble les taqqanot (ordonnances communales) des juges castillans installés au Maroc après 1492 et contient le Sefer ha-Takkanot des rabbins de Castille publié à Fès en 1494. L'historienne Jessica Marglin (2014) voit en lui un pionnier d'une approche « transnationale et transhistorique » du droit juif : appuyé sur le principe halakhique dina de-malkhuta dina, Ankawa fit souvent prévaloir le droit civil français sur le droit rabbinique en matière de statut personnel, convaincu que l'adaptation aux lois du pays d'accueil conditionnait la pérennité de la loi juive. Ses positions lui valurent la vindicte du rabbin Moshé Sebaoun d'Oran et une démission forcée de Mascara en 1878. La quatrième figure, Raphaël Encaoua (Salé 1848 – Salé 1935), dit l'« Ange Raphaël » ou REM (Raphaël fils de Mordekhaï), devient en mai 1918 le premier président du Haut Tribunal Rabbinique du Maroc institué par le dahir du Résident Général Lyautey. Décoré de la Légion d'honneur en 1929 par Lucien Saint, auteur notamment de Karné Rem (Jérusalem 1910), Paamoni Zahab (Jérusalem 1912), Toafot Rem (Casablanca 1930) et Hadad Vé-Téma, il unifia la jurisprudence rabbinique des communautés marocaines sous le protectorat. Son enterrement en août 1935 fut, selon Le Journal du Maroc, la plus grande manifestation spontanée du judaïsme marocain ; on le pleura comme le Ner Hamaarav (Lumière du Maroc). Au-delà de la biographie, l'article propose une onomastique rigoureuse du patronyme (Al-Naqua → Ankaoua/Encaoua), discute les hypothèses étymologiques (hébraïque « espoir en Dieu », arabe « pureté », ou nom berbère selon Maurice Eisenbeth 1936), et s'appuie sur un riche appareil critique : Jewish Encyclopedia, Encyclopedia Judaica, Alexander Beider, Abraham Laredo, Moïse Schwab, Colette Sirat, Paul Fenton, Simon Schwarzfuchs, Valérie Assan, Kenneth Brown, Jessica Marglin. En restituant ces quatre vies reliées par l'héritage castillan, David Encaoua articule mémoire familiale et histoire collective, et plaide pour que la composante séfarade du judaïsme ne soit pas réduite à ses aspects folkloriques mais reconnue dans ses contributions philosophiques, juridiques et éthiques majeures.
christianisme — transmission
La lignée s'enracine à Tolède, foyer de la convivencia, où Yéhouda et Shmuel Al-Naqua servaient à la cour d'Alphonse IX de Castille. Les massacres chrétiens de 1391 et l'édit d'expulsion de 1492 précipitent la diaspora vers l'Afrique du Nord. Plus tard, sous le protectorat français, Abraham Ankawa (XIXᵉ) et Raphaël Encaoua (XXᵉ) composent avec le droit civil français et les autorités coloniales — Raphaël Encaoua reçoit la Légion d'honneur en 1929 des mains de Lucien Saint.
islam — adaptation
Ephraïm Al-Naqua devient médecin officiel du sultan de Tlemcen après avoir guéri sa fille, obtenant pour les Juifs le droit de quitter le quartier d'Agadir et d'accueillir des coreligionnaires d'Espagne et des Baléares. Son tombeau, resté jusqu'en 2005 un lieu de pèlerinage juif ET musulman, illustre une mémoire partagée rare ; le mausolée a été ré-inauguré en 2013 par les autorités algériennes. Abraham Ankawa et Raphaël Encaoua s'appuient sur le principe dina de-malkhuta dina (« la loi du royaume est la loi ») pour articuler halakha et droit du pays d'accueil, qu'il s'agisse du pouvoir chérifien ou de l'administration coloniale française.
islam — divergence
Entre le XVᵉ siècle marocain (Ephraïm Al-Naqua confronté à un incident à la mosquée de Marrakech en 1393) et l'Algérie post-1830, les équilibres bougent : le protectorat français puis la colonisation démantèlent en 1842 la juridiction rabbinique traditionnelle et imposent la nomination par le Consistoire. Ankawa a démissionné de Mascara en 1878 après une campagne d'opposition dirigée contre lui — tension exemplaire entre autorité rabbinique traditionnelle, droit musulman et droit civil français.