Le nom de Schlein appartient à cette famille de patronymes juifs d'Europe centrale dont la forme même dit l'histoire : brève, dense, façonnée par les langues du monde germanophone et par les couches successives du yiddish occidental. Écrit tantôt Schlein, tantôt Schlain ou Szlejn selon les officiers d'état civil et les frontières traversées, il se rattache vraisemblablement à l'aire linguistique allemande et austro-hongroise, où les Juifs ashkénazes ont porté, à partir de la fin du XVIIIe siècle, des noms fixés par décret administratif — les édits de patronymie de Joseph II en 1787, puis les lois prussiennes de 1812 et bavaroises de 1813, qui obligèrent les communautés à adopter un nom héréditaire stable. L'histoire de la lignée Schlein est ainsi, avant même toute biographie particulière, celle d'une entrée forcée dans la modernité bureaucratique européenne, dont tant de familles juives ont fait le seuil de leur émancipation et, plus tard, le registre de leur persécution.
Ce Grand Livre ne prétend pas à une généalogie continue et documentée sur des siècles ; les archives font ici défaut, et l'honnêteté historienne commande de le dire d'emblée. Il s'organise autour d'une figure attestée du corpus, Otto Schlein, médecin juif du Reich allemand, dont le destin condense les grandes lignes de force de la judéité germanique au XXe siècle : l'intégration civique, la vocation du soin, l'engagement politique et social, puis l'anéantissement. Autour de ce noyau documenté, le livre reconstitue le milieu, les traditions et les valeurs dont une telle vie fut porteuse. Comme l'a enseigné Yosef Hayim Yerushalmi, la mémoire juive n'est pas la simple somme des faits, mais l'art de tisser le destin singulier dans la trame collective d'Israël [Yerushalmi, 1984]. C'est cet art que ce volume tente d'honorer.
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Cette réussite avait sa contrepartie, qu'Isaiah Berlin a analysée avec acuité : l'ambiguïté d'une intégration jamais pleinement réciproque, où le Juif émancipé demeurait, aux yeux de la société environnante, un hôte toujours susceptible d'être renvoyé à son altérité [Berlin, 1973]. C'est dans ce milieu que s'inscrit la famille Schlein : citoyens du Reich, participant à la vie économique et professionnelle, souvent attachés à l'idéal d'une Allemagne qui les reconnaîtrait comme siens. La vocation médicale, que l'on retrouve chez Otto Schlein, illustre exemplairement ce chemin : la médecine fut l'une des voies royales de l'ascension juive dans l'Allemagne wilhelminienne et weimarienne, à la fois métier savant, service social et forme moderne d'un très ancien impératif — celui de guérir, que la tradition juive tient pour un prolongement du commandement de sauver la vie, le piqouah nefesh.
Au centre de ce livre se tient Otto Schlein, médecin juif du Reich allemand, figure documentée du corpus. Sa profession dit à elle seule une vertu que la tradition d'Israël place au plus haut. Dans la halakha, sauver une vie humaine l'emporte sur presque tous les autres commandements ; le médecin y est investi d'une mission quasi sacrée, celle de participer à l'œuvre de préservation de la création. Léon Askénazi soulignait que l'éthique juive ne sépare jamais le savoir de la responsabilité envers autrui : connaître, c'est être requis d'agir pour le prochain [Askénazi, 1999]. La médecine d'Otto Schlein, dans l'Allemagne du premier XXe siècle, incarne cette conjonction du savoir scientifique et du soin apporté à l'autre.
Exercer la médecine comme Juif dans le Reich, c'était aussi porter une charge symbolique particulière : soigner sans distinction, guérir l'étranger comme le proche, dans une société qui, bientôt, définirait les hommes par la race. Le geste médical devint alors, presque malgré lui, un acte de résistance à la logique de l'exclusion. Marc-Alain Ouaknin a écrit que l'attention à la vulnérabilité de l'autre — la caresse, le soin — est au cœur de l'éthique héritée du judaïsme [Ouaknin, 1989]. Otto Schlein, en soignant, prolongeait cette éthique dans les conditions les plus adverses. Ici la mémoire et l'archive se répondent : le fait attesté d'un médecin juif du Reich rejoint la valeur immémoriale du soin, sans qu'il faille rien ajouter à ce que le métier lui-même déclare.
Le destin des Juifs allemands bascule en 1933. L'arrivée d'Hitler au pouvoir déclenche une législation d'exclusion méthodique dont les médecins juifs furent parmi les premières cibles. Dès avril 1933, la loi dite de restauration de la fonction publique écarte les Juifs des emplois officiels ; les praticiens juifs sont progressivement exclus des caisses d'assurance-maladie, interdits d'exercer, puis, en 1938, dépouillés de leur titre même de médecin, réduits au statut humiliant de simples « traitants » (Krankenbehandler) autorisés seulement à soigner d'autres Juifs. Cette destruction professionnelle précéda et prépara la destruction physique. Isaiah Berlin avait pressenti que l'assimilation la plus loyale n'offrirait aucune protection quand la société hôte choisirait de renier ses Juifs [Berlin, 1973].
C'est dans cet étau que se joue la fin de la vie d'Otto Schlein et de tant de ses semblables. Continuer à soigner alors que l'on est soi-même traqué, maintenir un cabinet ou une présence médicale au service d'une communauté persécutée, relevait d'un courage et d'une fidélité au serment qui, dans le langage de la tradition, portent le nom de qiddoush ha-hayyim — la sanctification de la vie, non plus seulement par le martyre, mais par le maintien obstiné de la dignité et du soin sous l'oppression. La lignée Schlein rejoint ici l'immense cohorte des Juifs allemands anéantis : sur les quelque 500 000 Juifs vivant en Allemagne en 1933, plus de la moitié parvinrent à émigrer avant la fermeture des frontières, mais environ 165 000 furent assassinés dans la Shoah. Chaque nom, dont celui de Schlein, est une part de ce nombre, et l'honnêteté du récit exige de nommer l'anéantissement sans l'adoucir.
Après la catastrophe, la judéité allemande ne fut plus jamais ce qu'elle avait été. Les familles dispersées, comme les Schlein, essaimèrent — vers l'Amérique, la Palestine puis Israël, l'Europe de l'Ouest — portant avec elles un nom devenu à la fois relique et promesse. La reconstruction de la mémoire passa par les registres, les listes de victimes, les pierres du souvenir scellées dans les trottoirs des villes allemandes, ces Stolpersteine qui inscrivent devant les anciennes demeures le nom, la date et le sort de chaque disparu. Yerushalmi a montré que le judaïsme, plus que toute autre culture, a fait de la mémoire un impératif religieux : Zakhor, « souviens-toi », est un commandement avant d'être un sentiment [Yerushalmi, 1984].
La tâche de l'historien de la lignée est alors double : reconstituer les faits établis, et reconnaître honnêtement les zones d'ombre. Pour les Schlein, les documents disponibles restent lacunaires ; la reconstruction d'une généalogie complète relèverait de la conjecture. Colette Sirat, travaillant sur les manuscrits médiévaux, a rappelé que l'histoire juive se fait souvent à partir de traces fragmentaires, patiemment recomposées, où l'aveu de l'incertitude vaut mieux que la fabrication d'une continuité factice [Sirat, 1983]. Ce Grand Livre assume ce fragment : il préfère un noyau documenté et honnête, celui d'Otto Schlein, à une fresque inventée. C'est dans cette retenue même que réside la fidélité à la vérité — vertu cardinale d'Israël.
Que nous enseigne, en dernière instance, l'histoire des Schlein sur les vertus qu'une famille juive a pu incarner ? D'abord le soin — au sens le plus fort, médical et éthique : la figure d'Otto Schlein place au cœur de la lignée le service de la vie et l'attention au corps souffrant de l'autre. Shmuel Trigano a montré que la Loi juive n'est pas d'abord répression mais institution d'un ordre où chaque personne est irremplaçable et où la vie du prochain fonde l'obligation [Trigano, 1991]. Soigner, dans ce cadre, n'est pas un métier parmi d'autres : c'est une manière de faire tenir le monde.
À cette vertu du soin s'ajoutent, en filigrane, l'implication dans la vie collective et le rapport à l'étranger. Le médecin juif du Reich soignait sans considération d'origine, dans une société qui s'apprêtait à trier les hommes ; il incarnait ainsi, par son seul exercice, l'universalité du soin contre le particularisme meurtrier. Georges Vajda et Daniel Frank ont l'un et l'autre montré comment la pensée juive a constamment articulé la fidélité à la communauté d'Israël et l'ouverture rationnelle au savoir universel [Vajda, 1947] [Frank, 1997]. La lignée Schlein, à sa mesure modeste et sans prétention philosophique, a vécu cette articulation dans l'ordre pratique : servir les siens et servir tout homme, sans contradiction. Il faut se garder de toute hagiographie : nous ne savons de cette famille que peu de chose, et ce peu suffit — non à ériger des saints, mais à reconnaître, dans une vie de médecin brisée par la barbarie, l'écho d'une très ancienne vocation.
La lignée Schlein, telle que les archives disponibles la laissent entrevoir, ne se prête ni à l'épopée ni au roman généalogique. Elle offre autre chose, peut-être plus précieux : le témoignage sobre d'une judéité allemande qui crut à l'intégration, servit sa société par le savoir et le soin, et fut engloutie dans la catastrophe. De toutes les valeurs qu'une telle histoire peut porter, c'est le soin apporté à l'autre — la médecine comme sanctification de la vie — que cette lignée aura, entre toutes, le mieux exprimé. Dans la figure d'Otto Schlein, médecin juif du Reich, se rejoignent le geste très concret de guérir et le commandement immémorial de préserver la vie humaine, que la tradition d'Israël place au sommet de ses obligations [Askénazi, 1999].
Ainsi le destin singulier des Schlein s'inscrit-il dans la mémoire collective d'Israël : non par l'éclat d'une œuvre théologique ou d'une dynastie rabbinique, mais par cette fidélité discrète à la vie de l'autre, maintenue jusque sous la persécution. Zakhor — souviens-toi : ce livre, à défaut de restituer une lignée complète, aura tenu ce commandement en gravant un nom, Schlein, dans la longue liste de ceux qui, ayant servi la vie, méritent que la vie se souvienne d'eux [Yerushalmi, 1984].
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