Le patronyme Lenghi appartient à ce corpus discret des noms juifs d'Italie dont l'existence est attestée par la lexicographie savante, mais dont l'histoire intime demeure pour l'essentiel à reconstituer. Sa mention dans le répertoire fondateur de Samuele Schaerf, I cognomi degli ebrei d'Italia, publié à Florence en 1925, suffit à l'inscrire dans la longue mémoire des familles juives de la péninsule. Cet ouvrage, comme le rappellent les notices contemporaines, fut pubblicato a Firenze nel 1925, corredato da un'appendice sulle "Famiglie nobili ebree d'Italia", et il demeure aujourd'hui encore un instrument de référence pour quiconque cherche à comprendre la nomenclature des juifs italiens [Schaerf, 1925].
Pour saisir ce que signifie porter un nom tel que Lenghi, il faut d'abord se défaire de l'illusion d'une généalogie linéaire et documentée. Les juifs d'Italie forment l'une des plus anciennes communautés de la diaspora occidentale, antérieure même à la destruction du Second Temple, et leur onomastique reflète des strates successives — italqim autochtones, ashkénazes venus du nord, séfarades chassés d'Ibérie, levantins de la Méditerranée orientale. Le nom Lenghi s'inscrit dans cet entrelacs. Ce livre se propose d'en éclairer les contours probables, en distinguant scrupuleusement ce que l'archive établit, ce que la tradition transmet, et ce que l'hypothèse éditoriale conjecture.
Le point d'ancrage le plus solide de la lignée Lenghi est sa présence dans le catalogue de Samuele Schaerf. L'ouvrage, paru sous l'égide de la maison d'édition « Israel » de Florence, constitue ce que l'on a justement appelé le principal — sinon le seul — instrument d'étude de la nomenclature juive italienne. Schaerf y entreprend une œuvre de recensement systématique des patronymes portés par les familles juives de la péninsule, recensement dont la postérité savante a confirmé l'importance documentaire. L'édition originale a d'ailleurs fait l'objet d'une réimpression anastatique, témoignage de sa valeur persistante : I cognomi degli ebrei in Italia. Con un'appendice su le famiglie nobili ebree in Italia (rist. anast. Firenze, 1925) è un libro di Samuele Schaerf [Schaerf, 1925].
Il convient toutefois d'aborder cette source avec la prudence critique qu'imposent les historiens modernes. L'autorité du catalogue n'est pas absolue, et la recherche récente en a relativisé la portée. Ainsi, secondo lo storico Roberto Bizzocchi, l'elenco di cognomi ebraici catalogati dall'autore non ha un fondamento storico [Bizzocchi, I cognomi degli italiani]. Cette mise en garde ne disqualifie pas l'inclusion du nom Lenghi dans le répertoire — elle invite plutôt à ne pas confondre la liste d'un patronyme avec la preuve d'une « judéité » exclusive ou d'une origine univoque. Un même nom peut être porté par des familles juives et non juives, et l'appartenance d'un cognome au catalogue de Schaerf signale une présence documentée parmi les juifs d'Italie, non un monopole.
Ce que l'on peut établir avec certitude est donc circonscrit mais réel : à la date de 1925, un érudit méthodique a jugé que le nom Lenghi méritait sa place dans le grand inventaire des patronymes juifs de la péninsule. C'est de ce socle que part toute reconstruction ultérieure [Schaerf, 1925].
Pour situer Lenghi, il faut comprendre les mécanismes généraux de formation des noms juifs en Italie. Les spécialistes distinguent quelques grandes catégories : les noms toponymiques, dérivés d'un lieu ; les noms de métier ; les sobriquets ; et les patronymes issus d'un nom biblique ou hébraïque. Cette typologie est rappelée par les études généalogiques de référence, qui notent que les noms juifs italiens se répartissent entre origines géographiques, professionnelles et patronymiques. Comme le souligne la synthèse de MyHeritage, Italian Jewish surnames are those carried by people with Jewish ancestry in the territory of Italy, as well as in other territories where Italian Jews have lived [MyHeritage Wiki, Italian Jewish surnames].
Le trait le plus saillant de cette onomastique est l'abondance des noms toponymiques. Un observateur a fort justement résumé l'étonnement courant devant ces patronymes qui sont aussi des noms de villes : avendo vissuto la mia infanzia vicino a famiglie ebraiche mi sono sempre chiesto perché avevano nomi sempre uguali a piccole o medie Città o Paesi italiani Volterra, Terracina e così via [Salamone, I cognomi degli Ebrei d'Italia]. Ce phénomène trouve son explication historique dans la fixation des patronymes au moment de l'enfermement dans les ghettos : quando furono istituiti i primi ghetti (Roma, V...), l'administration et la communauté ont consolidé des désignations souvent tirées du lieu d'origine des familles déplacées [Salamone].
L'ouvrage de Schaerf est précisément cité comme le travail séminal sur cette question. La généalogie italienne en fait l'un de ses points de départ, distinguant entre Toponymics = derived from the name of a place. Occupational = derived from a profession. Nicknames = derived from some feature of an ancestor. Foundlings = chosen by the person declaring the birth or by law, et présentant a seminal study, Samuele Schaerf's "I cognomi degli ebrei in Italia", published in Florence [Italyheritage, Italian surnames]. C'est dans ce cadre interprétatif qu'il faut tenter de lire le nom Lenghi.
Faute d'une notice étymologique explicite dans les sources consultées, l'origine précise du patronyme Lenghi relève ici de l'hypothèse raisonnée, qu'il importe d'assumer comme telle. Plusieurs pistes méritent d'être envisagées, chacune cohérente avec les mécanismes onomastiques établis au chapitre précédent.
La première piste, et peut-être la plus naturelle pour un nom juif italien, est toponymique. De nombreux patronymes de la péninsule dérivent d'un microtoponyme — un village, un hameau, un lieu-dit — dont la trace s'est parfois effacée des cartes modernes. Lenghi pourrait ainsi renvoyer à un lieu d'origine d'une branche familiale, selon le modèle général que la recherche a établi pour les juifs déplacés au temps des ghettos [Salamone]. Cette hypothèse demeure conjecturale en l'absence d'un toponyme clairement identifié.
La deuxième piste est morphologique : la finale en -i est, en italien, la marque typique du pluriel patronymique, désignant « ceux de la maison de Lengo / Lenghi ». On retrouve cette structure dans une multitude de noms italiens, juifs ou non, et elle suggère que Lenghi dérive d'un nom personnel ou d'un sobriquet souche. Là encore, le mécanisme est documenté de façon générale, mais son application à ce nom précis reste une déduction éditoriale.
La troisième piste, plus prudente, consiste à reconnaître la pluralité des origines possibles. Les historiens insistent sur le fait qu'un même cognome peut recouvrir des familles d'extractions différentes — italqim, séfarades, ashkénazes — et que la présence dans le ghetto a parfois homogénéisé des trajectoires distinctes. La remarque selon laquelle una donna di origine sefardita poteva avere benissimo un cognome ebraico romano illustre cette fluidité des appartenances onomastiques [Calipso, La storia del cognome]. Pour Lenghi, l'honnêteté commande de tenir ces hypothèses ouvertes plutôt que de trancher arbitrairement.
Quelle que soit l'origine exacte du nom, la famille Lenghi a vécu et s'est transmise dans l'univers singulier du judaïsme italien. Cet univers se caractérise par son ancienneté, sa diversité de rites et sa dispersion en communautés urbaines réparties du Piémont à la Sicile, de Venise à Rome. Les juifs d'Italie ne forment pas un bloc homogène : ils se subdivisent en plusieurs traditions liturgiques — le rite italien proprement dit, le rite ashkénaze importé du nord des Alpes, le rite séfarade des exilés ibériques, et les usages levantins.
L'horizon géographique de ces familles déborde d'ailleurs les frontières actuelles de la péninsule. La diaspora italienne s'est étendue, par le commerce et par l'exil, jusqu'aux marges orientales de la Méditerranée. On rappelle ainsi que les juifs italiens ont vécu in other territories where Italian Jews have lived, from the Ionian and Dodecanese Islands and the city of Salonica (Thessaloniki) in Greece, which includes the islands of Corfu (Kerkyra) and Rhodes, as well as Turkey and Israel [MyHeritage Wiki]. Une famille comme les Lenghi a pu, à la faveur des grands mouvements méditerranéens, connaître des ramifications dans ces foyers lointains, sans que l'archive disponible permette d'en suivre le fil.
L'épisode décisif de cette histoire collective demeure l'institution des ghettos à partir du XVIe siècle. C'est là, dans l'espace contraint de la rue close, que se sont fixés durablement les patronymes, que se sont structurées les solidarités communautaires et que s'est forgée la mémoire familiale. Le moment fondateur de la nomenclature juive italienne coïncide avec quando furono istituiti i primi ghetti (Roma, V...) [Salamone]. C'est dans ce creuset que la lignée Lenghi a vraisemblablement pris la forme stable sous laquelle Schaerf la recensera trois siècles plus tard [Schaerf, 1925].
Le nom juif italien n'est pas seulement un objet de curiosité érudite : il a été, dans l'histoire récente, un marqueur d'identité aux conséquences tragiques. La culture populaire a longtemps entretenu l'idée que l'on pouvait « reconnaître » un juif à son nom, idée dont la fragilité a été démontrée mais dont le pouvoir mortifère fut réel sous le fascisme et l'Occupation.
Une image saisissante condense cette mémoire. Les commentateurs de l'œuvre de Schaerf rappellent la scène d'un film de Luigi Comencini où un soldat allemand examine les papiers d'une jeune femme dont le nom évoque une ville italienne : una scena toccante del film di Luigi Comencini "Tutti a casa" (1960), ambientato dopo l'8 settembre 1943, mostra un soldato tedesco che esamina sospettoso i documenti dell'ebrea Silvia Modena, con i compagni della ragazza che cercano di proteggerla fingendo di ignorare l'esistenza di una città con quel nome [Startmag, I cognomi degli ebrei italiani]. Cette scène dit tout du danger qu'a représenté, pour les familles juives d'Italie, le fait de porter un patronyme identifiable — et de l'ambiguïté salvatrice que pouvait offrir, à l'inverse, un nom non immédiatement « lisible » comme juif.
Pour les Lenghi, qui ne figurent pas parmi les toponymes évidents du type Modena, Volterra ou Terracina, cette relative discrétion onomastique a pu constituer, au gré des époques, une protection autant qu'une énigme généalogique. La mémoire transmise dans de telles familles porte souvent la trace de cette double condition : l'appartenance assumée à la communauté et la prudence imposée par l'hostilité environnante. Ce chapitre relève autant du récit transmis que de l'histoire établie, et c'est à leur intersection qu'il prend tout son sens.
La survie d'un patronyme à travers les siècles est en soi un fait historique remarquable. Que le nom Lenghi ait traversé les bouleversements de l'histoire juive italienne — émancipation des ghettos au XIXe siècle, intégration à l'Italie unifiée, persécutions du XXe siècle, recompositions de l'après-guerre — pour parvenir jusqu'au répertoire de 1925 et au-delà, témoigne d'une continuité de la lignée.
Cette permanence s'inscrit dans le mouvement plus large de la conservation des cognomi juifs italiens, dont la valeur documentaire a été reconnue précisément parce qu'ils permettent de retracer des filiations sur la longue durée. La réédition même de l'ouvrage de Schaerf, sous forme de réimpression anastatique disponible auprès des libraires spécialisés, montre que l'intérêt pour cette nomenclature ne s'est jamais éteint [Schaerf, rist. anast., IBS]. Chaque consultation du catalogue ravive la mémoire des familles qui y figurent, et Lenghi en bénéficie au même titre que les autres.
Il est probable, sans qu'on puisse l'affirmer avec certitude documentaire pour cette lignée précise, que les porteurs du nom se soient dispersés au gré de l'émancipation et des migrations modernes, vers les grandes villes italiennes, puis parfois vers la France, les Amériques ou Israël, suivant les routes classiques de la diaspora italienne. La transmission du nom, dans ces conditions, devient le fil ténu mais tenace qui relie le présent à l'attestation de 1925 [Schaerf, 1925].
La lignée Lenghi se laisse appréhender comme une famille juive d'Italie dont la trace la plus assurée est sa mention dans le répertoire onomastique de Samuele Schaerf. Autour de ce point fixe se déploie un faisceau d'hypothèses honnêtement assumées : une origine probablement toponymique ou patronymique, un enracinement dans l'univers des ghettos italiens, une appartenance à la mosaïque des rites de la péninsule, et une survie à travers les épreuves du XXe siècle.
Ce que ce livre établit fermement, il l'établit grâce à la lexicographie et à l'histoire générale des juifs d'Italie. Ce qu'il conjecture, il le signale comme conjecture. Cette discipline du doute est l'hommage le plus juste que l'on puisse rendre à une famille dont l'archive nous a légué peu de chose, sinon ce nom — Lenghi — porté à travers les siècles dans l'une des plus anciennes diasporas du monde juif. Honorer ce nom, c'est reconnaître à la fois la part de savoir et la part d'irréductible mystère qui constituent toute mémoire familiale [Schaerf, 1925 ; MyHeritage Wiki].