Eléments d’histoire des Juifs de Roumanie.
Bernard Bensaid द्वारा जमा किया गया · 26 अगस्त 2026 को जमा किया गया · रजिस्टर इतिहास · जमाकर्ता, मालिक नहीं
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स्रोत पाठ
1 Eléments d’histoire des Juifs de Roumanie. Dossier constitué à partir d’un choix d’articles subjectivement sélectionnés et publiés par la presse académique et communautaire. Jean-Yves Carfantan - Juillet 2026. 2 Brève histoire des Juifs en Roumanie. Par Carol Iancu, historien roumain. 1. Origine des Juifs en Roumanie et leur condition de vie avant 1866 2. De l’exclusion à l’émancipation (1866-1919) 3. De l’émancipation à la marginalisation (1919-1939) 4. La Shoah en Roumanie (1940-1944) 5. Après la Shoah et jusqu’au post-communisme 1. Origine des Juifs en Roumanie et leur condition de vie avant 1866. Si l’origine des Juifs remonte aux temps de la Dacie romaine, ce n’est qu’aux XIVe et XVe siècles que leur présence est attestée dans les principautés de Valachie et de Moldavie (la troisième grande province roumaine historique, la Transylvanie, fut incorporée au royaume de Hongrie aux XIe-XIIe siècles). Tandis qu’en Valachie le courant d’immigration est alimenté dès le début du XVIe siècle par des Juifs séfarades de provenance hispanique – ils seront toujours une minorité dans la minorité – en Moldavie les Juifs ashkénazes parlant le yiddish arrivèrent dès le XVIIe siècle et pendant les siècles suivants, de Galicie, de Pologne, d’Ukraine et de Russie. Les Juifs sont appelés dans cette principauté par des princes indigènes qui gouvernent le pays (comme vassaux des sultans ottomans depuis le 15e siècle), puis par des Phana- riotes (1711-1821), princes grecs originaires du Phanar (quartier de Constantinople) et imposés par les Turcs. En effet, ces Juifs représentent un élément utile et même nécessaire en tant qu’artisans et commerçants, dans une société agraire composée presque exclusivement de paysans et d’un nombre restreint de grands propriétaires terriens, les boyards. Ils jouent aussi un rôle dans l’urbanisation de cette province en fondant de petits bourgs : le premier remonte à la fin du 17e siècle (Oniţcani, en Bessarabie), le dernier à Drânceni (en Moldavie). La Bucovine et la Bessarabie, qui ont fait partie intégrante de la principauté de Moldavie dès sa formation, sont absorbées respectivement par les Autrichiens en 1774 et par les Russes en 1812. Bon nombre de Juifs émigrent alors vers la Moldavie. Le traité d’Andrinople (1829) met fin à la guerre russo-turque et ouvre une période de véritable mainmise russe sur les principautés roumaines – sous la forme d’un « protec- torat » (la suzeraineté nominale de la Turquie est maintenue) qui durera jusqu’à la fin de la guerre de Crimée (1856). En 1834, s’ouvre la période des princes « réglemen- taires » qui avaient comme base de leur législation les « Règlements organiques » in- 3 troduits et imposés par les Russes. Les dispositions relatives aux Juifs sont géné- ralement inspirées des conceptions les plus rétrogrades ayant cours dans l’empire tsariste : d’« indigènes », ils deviennent par les articles des Règlements organiques, des « étrangers », formant une nation à part, démunie de droits. Le mouvement révolutionnaire en Moldavie et la révolution de 1848 en Valachie, qui ont un caractère national prononcé (« l’union » de tous les pays roumains et « l’indé- pendance », telles sont les idées-forces des révolutionnaires), sont écrasés par les armées russes et turques qui occupent les principautés. Les promesses d’égalité « aux frères israélites », contenues dans les proclamations révolutionnaires de 1848, restent lettre morte. Ecartés de la vie politique, les Juifs le sont aussi de nombreux aspects de la vie sociale : privés du droit de s’installer à la campagne ou difficilement tolérés, ils sont exclus des fonctions publiques, catalogués ou traités comme de véritables étrangers. Après la guerre de Crimée, par le traité et la convention de Paris (respectivement 1856 et 1858), le protectorat russe prend fin et la Bessarabie du Sud revient à la Moldavie. En 1859, se réalise l’union de la Valachie et de la Moldavie dans un seul État, les assemblées nationales valaque et moldave élisant le même prince, Alexandru Ioan Cuza. Le royaume de Roumanie (1881) succède à la principauté roumaine, encore vassale de l'Empire ottoman (1859-1878) reconnue indépendante (1878) à l'issue de la guerre russo-turque de 1877-1878. Le "Vieux Royaume" (Regat en roumain) désigne le territoire du royaume de Roumanie dans l'étendue qui sera la sienne de 1878 à 1913. Le Vieux Royaume créé en 1881 et les extensions ultérieures du territoire roumain. 4 Dans la nouvelle législation adoptée par ce dernier, la catégorie des Juifs indigènes, contestée à l’époque des Règlements organiques et formant la majorité de la population israélite (évaluée à 118.922 âmes en Moldavie dont 31.015 à Iaşi en 1859 et à 9.234 en Valachie, dont 5.934 à Bucarest, d’après une statistique de 1860), est reconnue officiel- lement. Pour la première fois, par la loi communale de 1864, les Juifs ont la possibilité de participer aux élections municipales. Cependant, ces dispositions nouvelles ne se concrétisent point, car la politique libérale de Cuza, notamment dans le domaine agraire, mécontente les boyards qui le forcent à abdiquer en 1866. Parmi les Juifs, le courant rationaliste et moderniste qu’introduit l’infatigable Julius Barasch (1815-1863), considéré par certains comme un « Mendelssohn » roumain, s’oppose à Bucarest au courant traditionaliste et orthodoxe incarné par le rabbin Malbim (Meir Loeb ben Jehiel) (1809-1879). Le résultat le plus spectaculaire de ces luttes est l’expulsion, en 1864, de ce dernier, à la demande d’un groupe juif de la capitale. Les traditionalistes et les orthodoxes n’en demeurent pas moins bien im- plantés, en Moldavie surtout. 2. De l’exclusion à l’émancipation (1866-1919). Un nouveau régime est instauré le 23 février 1866 à la suite de l’abdication forcée de Cuza. Ce dernier est remplacé par Carol Hohenzollern Sigmaringen, un prince étranger représentant d’une noble famille allemande. Son règne ouvre l’ère de l’exclusion offi- cielle des Juifs. Après des débats passionnés, le Parlement adopte, en effet, l’article 7 de la Constitution qui rejette, pour plus d’un demi-siècle, l’émancipation politique des Juifs, car « la qualité de Roumain s’acquiert, se conserve et se perd conformément aux règles énoncées par les lois civiles. Seuls les étrangers de rite chrétien peuvent obtenir la qualité de Roumain ». La politique gouvernementale envers les Juifs est d’abord une politique délibérée de persécution, comme en témoignent les circulaires du Premier ministre Ion Bratianu les expulsant des campagnes. En réaction, les interventions en faveur de la minorité juive se développent, de la part de personnalités et d’organisations juives occidentales, comme Adolphe-Isaac Crémieux, Moses Montefiore, Benjamin Peixotto et l’Alliance Israélite Universelle, ou bien l’Anglo-Jewish Association, l’Israelitische Allianz de Vienne et le Board of Delegates of American Israelites. Au lendemain de la guerre russo-roumano-turque de 1877, le ministre français Waddington propose au congrès de Berlin (1878) de subordonner la reconnaissance de l’indépendance de la Roumanie à l’octroi de l’égalité des droits civils et politiques aux Juifs. Au lieu d’une émancipation collective réclamée par l’article 44 du traité de Berlin, le parlement de Bucarest vote une loi qui permet seulement la naturalisation indi- viduelle. C’est un progrès par rapport à l’ancien article 7 de la Constitution de 1866 qui n’ouvre la citoyenneté roumaine qu’aux chrétiens. Mais, tout en abrogeant cette clause restrictive, le nouvel article 7 voté en 1879 définit les Juifs comme « étrangers non soumis à une puissance étrangère ». À partir de cette astuce juridique, le législateur peut légiférer contre les Juifs sans même les nommer. Telle est la politique suivie par les conservateurs et les libéraux qui se succèdent au pouvoir jusqu’à la Grande Guerre. Un très grand nombre de lois discriminatoires sont votées à l’encontre des Juifs pendant cette période, dans les divers domaines : scolaire, militaire, économique et sanitaire. 5 Cet « antisémitisme d’État » se manifeste aussi dans la politique des naturalisations individuelles, en vertu d’une loi unique votée par le Parlement, les chiffres parlant d’eux-mêmes : hormis les 888 combattants juifs de la guerre d’indépendance de 1877 contre la Turquie, naturalisés en bloc, 85 personnes seulement reçoivent la citoyenneté roumaine entre 1879 et 1900 et plusieurs centaines jusqu’à la Grande Guerre. Con- sidérés comme de véritables étrangers, les Juifs sont exclus des écoles ou admis à grand-peine. Ils sont souvent expulsés du pays par simple décret administratif. Ils sont cependant astreints au service militaire mais ne peuvent être officiers. Nombre de métiers et de fonctions leur sont formellement interdits : la magistrature, l’ensei- gnement, l’administration. Malgré cet ostracisme, les Juifs jouent un rôle économique important. D’après l’enquête industrielle du ministère des Domaines des années 1901- 1902, sur un total de 107.332 commerçants patentés, 22.590 sont juifs (21,1 %) ; sur 97.755 artisans, 19.181 sont juifs (19,6 %), sur 625 entreprises industrielles, 192 sont juives (19,5 %) et enfin sur 39.121 ouvriers et employés, on compte 2.092 Juifs (5,3 %). Le pourcentage des Juifs est beaucoup plus élevé en Moldavie où habitent 75 % de la population juive et où les artisans, les commerçants et les ouvriers constituent la majorité dans les grandes villes. Sur la base de ces données, dont la fiabilité n’est pas absolue, on estime que 80 % environ de la population juive, soit environ 200.000 âmes, vivent, en proportions égales, du commerce et de l’artisanat. La majeure partie des artisans et des commerçants sont de condition très modeste. Ils exercent les métiers de tailleurs, de cordonniers, de ferblantiers, d’ébénistes, de tapissiers, de tour- neurs, de couvreurs, de carrossiers, de forgerons, de vidangeurs, de portefaix. En cas de crise économique, ils se trouvent au bord de la misère. Du point de vue culturel, l’atmosphère du shtetl moldave commence, dès les années 1860, à être troublée par les idées rationalistes venues de Bucovine et de Bessarabie, les deux provinces frontalières des empires autrichien et russe où vivent d’importantes collectivités juives. Le courant russe de la Haskala prônant la langue hébraïque et une culture juive nationale et le courant « assimilationniste » se croisent et se combattent. La région de Iaşi joue un rôle pionnier en matière de culture yiddish. Cette région est le berceau du théâtre yiddish. Iaşi est alors le centre de l’archipel des shtetleh. C’est dans cette ville, dans le jardin de la taverne « À l’arbre vert », que se constitue en 1876 le premier théâtre yiddish professionnel dans le monde, sous la direction d’Abraham Goldfaden (1840-1908), le père du théâtre juif moderne. Le journal Yiddisher Telegraf, premier quotidien yiddish du monde – paru en Roumanie – informe, le 29 avril 1877, le public bucarestois de la venue de la troupe de Goldfaden pour une série de douze spectacles. Le théâtre yiddish jaillit de cette synthèse entre les poèmes des troubadours yiddish – dont le plus célèbre est Wolf Zbarzher (Velvl Ehrenkranz, 1819- 1883) – et la « plèbe juive de Moldavie » pour employer l’expression de Goldfaden. Malgré certaines critiques – c’est ainsi que l’historien Moses Schwarzfeld (1857-1943) demanda de passer du « jargon » (yiddish) à la langue du pays (le roumain) – le théâtre yiddish se développe et connaît une belle destinée. Trois phénomènes majeurs laissent une empreinte sur le judaïsme roumain dans les dernières décennies du 19e siècle et au début du 20e siècle : le socialisme, le sionisme et l’émigration. Les idées socialistes font leur apparition en Roumanie avec les écrits de Constantin Dobrogeanu Gherea (1855-1920, de son vrai nom Nahum Katz) et d’autres réfugiés politiques russes. En mai 1895, plusieurs jeunes Juifs créent à Iaşi le cercle socialiste Lumina qui publie à partir du 19 avril 1896 un hebdomadaire yiddish, Der Veker (Le Réveil). Le groupe de Iaşi fait éditer, une ou deux fois par an, 6 la revue Lumina où sont développés les principes théoriques du socialisme en liaison avec le parti social-démocrate créé en 1893. Encourageant le yiddish, langue des ouvriers juifs et d’une culture juive populaire, le groupe des socialistes juifs de la capitale moldave est proche des idées du Bund concernant l’autonomie culturelle. En 1916, avec le soutien de ce groupe, le metteur en scène et poète de langue yiddish Jacob Sternberg commence à déployer son activité. Le sionisme a des racines puissantes en Roumanie : dès 1867 des Juifs roumains souhaitent partir pour la terre d’Israël. Dès 1875, la société Yishuv Eretz Israel est fondée à Moineşti, en Moldavie, dans le but d’établir des villages agricoles. Des sociétés semblables se créent dans d’autres localités et un tournant dans le mouvement s’opère avec la conférence de Focşani (30-31 décembre 1881 – 1er janvier 1882). À cette con- férence, première en son genre dans l’histoire du sionisme (véritable « premier congrès sioniste », quinze ans avant celui de Bâle (1897), participent 56 délégués représentant 29 localités et 50 sociétés de colonisation agricole. Le résultat immédiat est le départ de Galatz, en août 1882, du bateau Thetis avec 228 immigrants et la création des premiers villages agricoles, Zikhron Yaacov et Rosh Pina. D’autres organisations succèdent à Yishuv Eretz Israel dont la plus importante est celle des Hovevei Tsion. Au premier Congrès sioniste de Bâle, le docteur Karpel Lippe de Iaşi a l’honneur d’ouvrir les débats en tant que doyen d’âge, et Samuel Pineles, autre dirigeant sioniste de Galatz, est nommé vice-président aux côtés de Max Nordau. Plusieurs milliers de Juifs rou- mains s’établissent en Palestine avant la Grande Guerre mais, en raison surtout de l’opposition des autorités ottomanes, la majeure partie des émigrants se dirigent vers le continent américain. L’émigration est un palliatif constant à la politique législative oppressive des autorités : les menées du mouvement antisémite et la grave crise économique du tournant du siècle entraînent les départs en masse avec son aspect le plus tristement célèbre, les fussgeyer, les « émigrants à pied ». Entre 1899 et 1904, 50.000 Juifs partent vers les États-Unis et l’Europe occidentale. Le nombre total des émigrants entre la dernière décennie du XIXe siècle et la Grande Guerre s’éleve à 90.000, soit le tiers de la communauté. L’évolution démographique en est influencée : d’après le recensement de 1899, il y avait en Roumanie 5.925.000 habitants dont 269.016 Juifs (4,5 %) ; celui de 1912 dénombre 7.900.000 habitants dont 239.967 Juifs (3,3 %). Troupe de théâtre yiddish émigrant de Roumanie (vers 1915). 7 Avec la Grande Guerre, le long combat pour l’obtention des droits de citoyen, mené d’une façon exemplaire, depuis sa fondation en 1910, par l’Union des Juifs indigènes (U.E.P.), entre dans sa phase décisive. Malgré les lois sur le « contrôle des étrangers » (1915), les expulsions, les arrestations et les harcèlements dont ils sont l’objet, malgré les discriminations au sein de l’armée, les Juifs roumains, dont l’immense majorité est constituée d’étrangers non soumis à une protection étrangère, participent aux combats de la Première Guerre mondiale. Soutenue, selon les aléas, par les coreligionnaires des empires centraux, des pays neutres et des pays de l’Entente, c’est finalement la conférence de paix de Paris qui proclame l’émancipation des Juifs roumains, par l’article 7 du traité des minorités que la Roumanie finit de signer le 9 décembre 1919. 3. De l’émancipation à la marginalisation (1919-1939). Le parachèvement de l’État unitaire roumain après la Première Guerre mondiale se traduit par le rattachement de la Transylvanie, de la Bucovine et de la Bessarabie à la « mère-patrie ». La Roumanie double sa superficie et sa population et, d’un État na- tional relativement homogène, elle se transforme en un État aux nationalités multiples où les Roumains constituent l’élément majoritaire. En 1920, la population s’élève à 15.541.000 d’habitants dont près d’un tiers sont allogènes. Le nombre des Juifs en est aussi accru. En 1924, ils sont 796.056 (5 % de la population totale du nouveau territoire) : 230.000 dans le Regat ou Vieux Royaume (Moldavie, Valachie et Dobroudja) ; 238.000 en Bessarabie ; 128.056 en Bucovine et 193.000 en Tran- sylvanie. Au recensement de 1930, ils sont 756.930 Juifs (4,2 % de la population) : 263.192 dans l’Ancien Royaume, 206.958 en Bessarabie, 92.988 en Bucovine et 193.000 en Transylvanie. Territoire de la Roumanie entre 1919 et 1940 8 À la veille de la Seconde Guerre mondiale, il y a environ 800.000 Juifs dans l’ensemble du pays. À la différence des petites communautés séfarades de Valachie et de la Dobroudja (comprenant environ 10.000 âmes), plus intégrées à la vie du pays – leur langue, le judéo-espagnol, étant en constant recul –, les masses ashkénazes de Moldavie conservent jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale leur univers et leur langue, le yiddish. La langue leur permet de trouver des affinités avec les Juifs de Bessarabie, de Maramureş (nord de la Transylvanie) et de Bucovine, trois régions voisines nouvel- lement rattachées. En revanche, une partie des Juifs de Transylvanie, de langue hongroise, et de Bucovine, de langue allemande, se sentent davantage isolés dans la Grande Roumanie. Le recensement de 1930 montre néanmoins les progrès accomplis dans l’assimilation de la langue roumaine par les Juifs des nouveaux territoires. La majorité des Juifs sont organisés autour de deux pôles : l’Union des Juifs Roumains (UER) dénommée avant 1923 l’Union des Juifs indigènes (UEP) d’une part, et le camp national-sioniste d’autre part. Les dirigeants de l’UER, que domine la prestigieuse figure de son président, le Dr Wilhelm Filderman, sont convaincus que le meilleur moyen pour garantir les droits des Juifs consiste dans la coopération avec les prin- cipaux partis politiques roumains ayant des chances d’accéder au pouvoir, et cela malgré leur antisémitisme « modéré ». L’UER soutient pendant des années le parti national-libéral sur la liste duquel sont élus nombre de députés et de sénateurs. En revanche, le camp national-sioniste milite dès 1920 pour la création d’un parti juif, défenseur des intérêts vitaux de la population juive. Ce dernier ne put être fondé qu’en 1928 et se présenta aux élections en 1931. À la différence de son homologue en Tchécoslovaquie, le parti juif en Roumanie n’a pas réussi à s’assurer la majorité des voix juives, sauf aux élections de 1931 et de 1932 où il obtient 50 % des voix des Juifs des territoires rattachés. À la différence aussi de ceux de Pologne, les Juifs de Roumanie n’ont pas créé un parti socialiste et, à la différence encore de ce qui se passe en Hongrie, l’appui juif accordé aux socialistes n’est important que dans les années vingt. La participation des Juifs aux élections prouve le manque d’expérience, d’unité et d’attitude commune, et montre la stérilité du conflit entre l’UER et le parti juif, et le gaspillage des voix juives entre six et sept formations politiques. Le mouvement sioniste est bien implanté dans la Roumanie de l’entre-deux-guerres : l’activité est soutenue pour promouvoir la langue et les institutions scolaires hébraï- ques (jardins d’enfants, écoles) et l’établissement de kibboutzim et de moshavim en Palestine. De nombreux Juifs roumains s’engagent dans les associations sionistes, et les mouvements de pionniers (surtout He-Halutz, « Le Pionnier ») préparant des centaines de leurs membres dans les dizaines de fermes pour l’enseignement de la pratique agricole) avant leur départ souvent illégal (en raison de l’opposition des autorités britanniques) pour la Palestine. C’est là une réponse radicale de la jeunesse juive aux déchaînements de l’antisémitisme. En 1923, le leader de l’antisémitisme roumain, Alexandru Constantin Cuza, restructure son mouvement l’intitulant « Ligue de défense nationale-chrétienne » (LANC). Le secrétaire général, l’agitateur Corneliu Zelea-Codreanu, crée à Iaşi en 1927, la « Lé- gion de l’Archange Michaël », devenue en 1929 la tristement célèbre « Garde de Fer », influencée par le fascisme et le nazisme, aussi bien dans le domaine de la violence et de la terreur – l’assassinat systématique y est une arme politique – que dans celui de 9 l’organisation. Codreanu devient le Capitan, équivalent du Führer ou Duce, et les lé- gionnaires sont embrigadés dans des unités paramilitaires. Les universités roumaines se transforment en de véritables nids d’antisémitisme, les étudiants nationalistes rou- mains réclament le numerus clausus dès 1922. À partir de cette date et jusqu’en 1933, le pays ne cesse d’être agité par des troubles antijuifs récurrents, souvent sanglants, dont les acteurs sont avant tout des étudiants et des lycéens poussés par les agissements et la propagande des organisations de l’extrême droite, de la LANC, de la « Légion de l’Archange Michaël » et de la « Garde de Fer ». Réunis le 9 décembre 1927 à Oradea Mare à l’occasion d’un congrès, les étudiants déclenchent une retentissante émeute : des Juifs sont molestés, et leurs maisons pillées, cinq synagogues saccagées, vingt-huit rouleaux de la Torah lacérés et brûlés, scènes qui se répètent à Cluj (huit synagogues démolies, quarante-six rouleaux de la Torah profanés), et dans d’autres localités. Après 1933, les violences perdurent et s’amplifient, et une législation antisémite se met en place : le 16 juillet 1934, avant même les lois de Nuremberg, est promulguée la loi pour « l’emploi des ouvriers dans les entreprises » : au moins 80 % des employés et 50 % des membres des conseils de direction devaient être roumains « ethniques ». En 1935, Vaida-Voevod, ancien chef du gouvernement, crée le parti Frontul Româ- nesc avec le slogan « Numerus valahicus ! » (Numerus clausus, « valaque »). En 1936- 1937, la pression de l’extrême droite s’accentue et le gouvernement Tatarescu renforce sa politique de roumanisation de l’économie, visant à l’exclusion des Juifs ou à la limitation draconienne de leur nombre, notamment dans les professions libérales. Le nouvel antisémitisme d’État culmine dans les mesures prises par l’éphémère gouver- nement Goga-Cuza (19 décembre 1937 - 10 février 1938), premier gouvernement pro- nazi en Roumanie et deuxième gouvernement antisémite en Europe, inspiré par les lois raciales allemandes. Après la chute de ce gouvernement provoquée, pour une large part, par la résistance des Juifs qui déclenchent une véritable grève économique, s’abstenant de toute opé- ration de ventes et d’achats, le roi Carol II impose sa propre dictature. Malgré quelques assouplissements, la politique antisémite se poursuit, notamment l’application du décret-loi sur la révision de la citoyenneté du 21 janvier 1938 : entre cette date et le 15 septembre 1939, la citoyenneté roumaine est retirée à 225.222 personnes. Cette période chargée de menaces trouvera sa conclusion tragique dans le génocide. 4. La Shoah en Roumanie (1940-1944). Entre 1940 et 1944, le sort des Juifs n’est pas le même dans les différentes provinces, en raison du démembrement de la Grande Roumanie, conséquence des revendications territoriales de l’URSS, de la Hongrie et de la Bulgarie. Par l’ultimatum soviétique du 27 juin 1940, la Bessarabie et la Bucovine du Nord sont incorporées à l’URSS. Le diktat de Vienne du 30 août 1940 (imposé par l’Allemagne et l’Italie) transfère la Transylvanie du Nord à la Hongrie. L’accord de Craiova du 7 septembre 1940 restitue la partie sud de la Dobourdja – le Quadrilatère – à la Bulgarie. À l’été 1940, la persécution des Juifs est renforcée par deux décrets-lois du 8 août (« Statut des Juifs ») définissant racialement les Juifs (affectant aussi les baptisés), les chassant de la fonction publique et de l’armée, limitant l’exercice des professions libérales, interdisant les mariages mixtes et annulant les changements de nom. 10 Malgré des concessions faites aux extrémistes, Carol II abdique en faveur de son fils Michel Ier (Mihai I), le 6 septembre 1940, et prend le chemin de l’exil. Le général Ion Antonescu se proclame Conducator et le chef de la « Garde de Fer », Horia Sima, de- vient vice-président du Conseil. Le 20 novembre 1940, la Roumanie rejoint les puissances de l’Axe. Entre septembre 1940 et janvier 1941, période de l’« État national- légionnaire », un régime de terreur est instauré à l’encontre de la population juive : aux mesures d’exclusion de tous les secteurs de la vie publique s’ajoutent les agissements de la police légionnaire qui s’accapare par la force des biens juifs. Les violences antijuives – arrestations arbitraires suivies de tortures, expulsion des maisons – s’ac- compagnent d’exactions contre les opposants et du meurtre de plusieurs dizaines de personnalités politiques roumaines. La cohabitation « Garde de Fer » - Antonescu s’achève avec la rébellion des légionnaires (21 au 23 janvier 1941) et leur défaite. Soutenu par le Reich, dont il allait devenir le précieux allié dans le combat contre l’URSS, Antonescu établit sa dictature personnelle, maintenue jusqu’à sa propre chute le 23 août 1944. Pendant la rébellion de janvier 1941, les légionnaires de la « Garde de Fer » déclen- chent un pogrom à Bucarest qui fait 120 victimes juives (corps éventrés et pendus aux crochets de boucherie à l’abattoir municipal). Les mesures antijuives se poursuivent, les biens des communautés juives et des Juifs sont nationalisés, une législation dite de roumanisation provoque leur ruine économique. À la veille de l’attaque contre l’URSS en juin 1941, le gouvernement d’Antonescu expulse des communes rurales des dizaines de milliers de Juifs, qui sont entassés dans les grandes agglomérations. C’est alors qu’a lieu à Iaşi, les 29 et 30 juin 1941, le premier pogrom gigantesque de la Seconde Guerre mondiale (entre 13.266 et 14.850 victimes – le chiffre précis n’est pas connu – tuées en ville, mortes de soif et d’étouffement dans les wagons scellés de deux « trains de la mort »), commandité par Antonescu et perpétré par l’armée et les auto- rités civiles roumaines, avec la complicité et l’aide des unités allemandes. Juifs arrêtés lors du pogrom de Bucarest en 1941. 11 En Bessarabie et en Bucovine reconquises durant l’été 1941, sont tuées des dizaines de milliers de Juifs : toute la population juive des communes rurales et des massacres systématiques dans les villes. Réunis dans des camps et des ghettos provisoires, la plupart des survivants (sauf une partie des Juifs de Cernauti ou Czernowitz) sont « évacués » vers la Transnistrie, lieu central de bannissement et de mort également pour les Juifs de la Bucovine du Sud et du district de Dorohoi. Au total, 150.000 à 170.000 personnes, dont quelques milliers de l’Ancien Royaume et de Transylvanie du Sud, y sont déportées, moins d’un tiers ont survécu. Un changement radical de politique a lieu le 13 octobre 1942, lorsque le gouvernement roumain entérine la décision d’Antonescu d’arrêter les déportations qu’il avait lui- même ordonnées depuis le 15 septembre 1941. Le départ initialement agréé, à la demande des autorités allemandes, des Juifs de Transylvanie du Sud et de l’Ancien Royaume vers le centre de mise à mort nazi de Belzec (en Pologne) est annulé. Ainsi est épargnée la vie de 290.000 Juifs roumains astreints cependant aux travaux forcés, chassés des emplois et des écoles, spoliés et affamés. Parmi ceux qui ont contribué à ce retournement, Wilhelm Filderman et le grand rabbin Alexandre Safran, dirigeants illustres qui interviennent aussi par l’intermédiaire du nonce apostolique Andrea Cassulo, et des représentants des pays neutres et de la Croix-Rouge à Bucarest. Safran rencontre la reine-mère Hélène (Elena) de Roumanie, « Juste parmi les Nations », qui obtient l’envoi des secours en Transnistrie, puis le retour des déportés survivants et d’abord des orphelins. Le bilan de la Shoah en Roumanie n’est pas établi avec exactitude : entre 280.000 et 380.000 Juifs roumains et ukrainiens ont péri sous administration roumaine, la plupart en Transnistrie. Pour une statistique globale, il faut ajouter les victimes de la Transylvanie du Nord, dont la responsabilité de leur persécution incombe aux autorités hongroises et allemandes : 135.000 dont 110.530 exterminés à Auschwitz-Birkenau. 5. Après la Shoah et jusqu’au post-communisme. a) L’évolution politique du régime : le nouveau pouvoir communiste. Le 23 août 1944, le roi Michel fait arrêter le dictateur Antonescu et annonce à la radio la rupture de l'alliance avec l'Allemagne nazie et la fin de la guerre contre les Alliés. Plein d'enthousiasme, il proclame sa confiance dans l'avenir du peuple roumain et sa détermination pour la réalisation d'une Roumanie « libre, puissante et heureuse ». Hélas, ces paroles ne restent qu'un vœu pieux, le pays tombant rapidement sous la coupe des Soviétiques, les nouveaux alliés et "frères d'armes". En effet, plus de 265.000 soldats roumains doivent participer aux côtés de l'Armée rouge à la libération de la Hongrie (le roi déclare la guerre à l'Allemagne le 25 août). Avec l'accord de l'URSS, le pays récupère la Transylvanie du Nord, occupée par la Hongrie depuis 1940, tandis que la Bessarabie et la Bucovine du Nord restent incorporées dans l'Empire soviétique. L'instauration du régime communiste se fait par étapes successives. L'acte du 23 août 1944 est l'œuvre d'une authentique coalition, allant du roi jusqu'aux communistes en passant par les partis historiques. Mais, après la convention d'armistice signée avec l'URSS le 12 septembre 1944, l'emprise des communistes se renforce et les gouverne- ments de « coalition » comprennent (hormis les représentants du Parti National Paysan de Iuliu Maniu, du Parti National Libéral de Bratianu, du petit Parti socialiste de Titel Petrescu) plusieurs de leurs dirigeants : Lucreţiu Pătrăşcanu à la Justice, 12 Gheorghiu-Dej aux Communications, Emil Bodnăraş au Service de l'Information, ensuite aux Forces Armées… Les gouvernements de coalition formés d'abord par le général Sănătescu, puis par le général Rădescu, cèdent la place, le 6 mars 1945 à un gouvernement dirigé par Petru Groza, chef du Front des laboureurs, imposé par Staline. Avec ce gouvernement, s'ouvre une nouvelle période de l'histoire du pays qui devait perdurer 45 ans, marquée d'abord par l'instauration du régime de « démocratie populaire » (1945-1947), l'abdi- cation forcée (le 30 décembre 1947) du roi Michel et la proclamation le même jour de la « République populaire ». En février 1948, est constitué le Parti Ouvrier Roumain (PMR) (par la fusion imposée du Parti socialiste avec le Parti communiste dont le nombre d'adhérents devait connaître un bond spectaculaire sous la pression des Soviétiques (passant d'un millier avant-guerre à un million en 1949), ayant à sa tête comme premier secrétaire, Gheorghe Gheorghiu-Dej. Ce dernier devient en 1952 le président du Conseil et reste le maître du pays jusqu'à sa mort en 1965, lorsqu'il est remplacé par un autre dictateur, Nicolae Ceausescu, qui garde le pouvoir jusqu'à son arrestation et son exécution en décembre 1999. Le régime communiste totalitaire, après avoir entrepris la collectivisation de l'agriculture, se caractérise sur le plan inté- rieur par une répression impitoyable à l'égard des opposants, et sur le plan extérieur par une certaine indépendance, notamment après le XXe Congrès du Parti Commu- niste de l'URSS de 1956 et le célèbre rapport « secret » de Khroutchev de la même année. Autant de bouleversements qui ont affecté profondément la condition des Juifs en Roumanie. b) Une période de transition (1945-1950) : de la reconstitution des organi- sations juives à leur suppression. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Roumanie est le pays de l’Europe de l’Est où, hormis l’URSS, subsiste la plus importante communauté juive, estimée à 360.000 personnes. En effet, la moitié des Juifs roumains ont réussi à échapper à la Shoah, grâce surtout à leur combat pour la survie, sous la conduite de dirigeants remarquables, parmi lesquels Wilhelm Filderman, le grand rabbin Alexandre Safran, Abraham Leib Zissu et plusieurs autres. Après la chute d'Antonescu, les communautés juives sont réorganisées légalement et de nombreuses et diverses organisations et associations juives sont reconstituées quelque temps après le 23 août 1944 : le Parti juif, la section bucarestoise de l'Union des Juifs Roumains, le Comité de l'Organisation sioniste de la capitale, la Section roumaine du Congrès Juif Mondial, le Joint et d'autres sections roumaines de grandes organisations juives internationales comme l'ORT (promouvant l'enseignement pro- fessionnel), l'OSE (assurant une assistance médicale aux enfants) et le Bnai Brith. Les communistes tentent de noyauter les communautés en mettant leurs représentants dans des positions de direction, pour finir par imposer leur volonté. Le Comité Démo- cratique Juif (C.D.E.), créé officiellement le 25 juin 1945 à l'instigation du Parti communiste, met en pratique cette politique, en provoquant l'affaiblissement des deux grands organismes juifs d'avant-guerre (et plus tard leur suppression), le Parti Juif et l'Union des Juifs Roumains (présidée par Wilhelm Filderman), et en menant un com- bat sans merci contre les sionistes. Simple instrument du gouvernement parmi les Juifs, où le pouvoir est détenu par un communiste fanatique, Bercu Feldman (secondé par deux autres activistes profes- 13 sionnels Serban Leibovici et Israel Bacal), le C.D.E., comme son organe de pres- se Unirea, doit disparaître à son tour, en 1953, après avoir rempli le rôle qui lui était assigné. En effet, dès 1948, l'Union des Juifs Roumains, le Parti Juif et l'Organisation Sioniste (cette dernière le 23 décembre de la même année) sont obligés de mettre fin à leurs activités. Seules subsistent, jusqu'au 8/3/1949, les hakhcharot, (établissements agricoles où les jeunes sionistes préparent leur alyah pour Israël), tandis que le Joint, l'ORT et l'OSE sont interdits le 4 mars 1949. Après le 23 août 1944, le grand rabbin Alexandre Safran et Wilhelm Filderman s’in- vestissent dans un difficile combat pour le retour des biens juifs spoliés, confisqués ou volés, pour l'obtention des compensations pour les marchandises et les maisons expro- priées ou détruites, pour la récupération intégrale des droits civiques, pour l'auto- risation de libre émigration en Palestine. Les multiples démarches auprès des nouvel- les autorités (notamment le ministre Pătrăşcanu) ou auprès des délégations étrangères à Bucarest (particulièrement celles des États-Unis, de la Grande-Bretagne et de l'Union Soviétique) menées par le grand rabbin Safran dans bien des domaines, si elles n'ont pas toujours été couronnées de succès, ont néanmoins permis, jusqu'en décembre 1947, lorsqu'il fut chassé de son poste et du pays, d'améliorer dans la mesure du possible le sort de ses coreligionnaires. c) L'attitude des Juifs face au communisme et du Parti communiste face à la population juive. Contrairement aux clichés véhiculés par la propagande antisémite assimilant tous les Juifs aux communistes, il faut noter que le nombre des Juifs communistes est, à la date du 23 août 1944, infime par rapport au nombre global des Juifs du pays. Il s'agit d'envi- ron 300 personnes parmi le millier d'adhérents que compte le Parti communiste (en 1933, 1665 membres), le nombre global des Juifs est alors évalué à environ 360.000 (428.312 au début de 1947, d'après une statistique de l'époque). Ainsi, selon une for- mule célèbre, si pour la période de l'entre-deux-guerres, lorsque le Parti communiste n'avait pas d'existence légale, « beaucoup » (trois cents) de communistes sont Juifs, très peu de Juifs sont communistes. Cette constatation reste valable aussi pour les années 1944-1950, malgré un pourcentage en constante augmentation. En effet, le nombre des communistes juifs s'accroît : de 1.000 à la fin de l'année 1944, à environ 5.000, en 1945-1946, et jusqu'à 10.000 en 1949, mais le Parti communiste compte alors un million de membres ! Il faut rappeler que bon nombre de légionnaires ou sympa- thisants légionnaires « repentis », troquent les chemises vertes (la couleur fétiche de la « Garde de Fer ») pour les blouses rouges et sont accueillis dans les rangs du P.C. Entre 1944 et 1950, seulement quelques personnes d'origine juive se trouvent en haut de la pyramide du Parti communiste et dans le Conseil des ministres (la figure la plus illustre étant celle d'Anna Pauker, rentrée de l'Union Soviétique, et devenue ministre des Affaires étrangères avant son limogeage, en 1952), quelques dizaines dans des postes de responsabilité, quelques centaines dans l'appareil de propagande et quelques milliers dans le domaine économique et administratif. Parmi les engagés du ministère de l'Intérieur, du Service des Renseignements ou de la Securitate, ils ne dépassent pas les 5 à 6 %. En fait, loin de constater une adhésion massive des Juifs au communisme, nous sommes plutôt en présence d'un divorce entre la majeure partie des Juifs et le Parti communiste. 14 Il est intéressant de relever une certaine concentration dans le domaine de la propa- gande, dont l'une des explications résiderait dans l’attitude de certains chefs du Parti communiste qui, éloignés ou ayant négligé l’aspect idéologique, ont préféré laisser cette tâche aux allogènes, particulièrement aux Juifs (mais aussi aux Hongrois et à d'autres « nationalités cohabitantes », selon la formulation officielle). L'autre raison, selon nous, est inhérente à la réalité sociologique du pays : dans la Grande Roumanie de l'entre-deux-guerres, l'antisémitisme est le vecteur d'un nationalisme roumain exa- cerbé, accompagné d'une « tension minoritaire » (environ 30 % de la population sont des allogènes). Le communisme, par son message internationaliste (« Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! »), peut paraître pour certains militants appartenant aux minorités comme un moyen efficace afin de mettre un terme aux discriminations et aux persécutions basées sur des critères ethniques et confessionnels (en n'oubliant pas que ceux qui ont le plus souffert pendant les années de « nuit et brouillard » sont les Juifs). D'où l'adhésion significative (par leur position et non par le nombre) des citoyens roumains d'origine juive, hongroise, ukrainienne, bulgare, etc. à l'idéologie communiste, cette utopie sur l'attrait de laquelle a insisté avec raison François Furet dans Le Passé d'une illusion (Paris, Laffont, 1995). Le célèbre écrivain juif roumain Mihail Sebastian dénonce, peu de temps avant son décès accidentel en 1945, dans son Journal traduit en français (Paris, Stock, 1998), l’emprise du fascisme par le biais du légionnarisme et du gardisme sur les intellectuels roumains (il évoque, parmi d’autres, l’antisémitisme de Mircea Eliade et sa conversion gardiste), mais aussi les dangers du totalitarisme communiste. Soulignant que c’est le théâtre, l’œuvre romanesque et le Journal qui ont consacré la victoire posthume du célèbre écrivain prématurément disparu, Edgar Reichmann remarque (dans un article paru dans Les Temps modernes, octobre-novembre 1998) à propos de son propre itinéraire : « Je fus moins lucide que Mihail Sebastian. L’enseignement de Graur, l’excellent directeur de mon ‘Lycée théorique juif’ [qui fonctionna pendant les années de guerre] et de sa bande, je l’ai suivi pendant une demi-douzaine d’années staliniennes avec l’enthousiasme de l’adolescent qui découvre les promesses messianiques du ‘com- munisme triomphant’. Jusqu’à mon réveil. Mais ceci est une autre histoire ». Il faut remarquer qu'une bonne partie des Juifs inscrits au Parti Communiste Roumain (et à propos desquels Filderman avait affirmé qu'ils avaient cessé d'être Juifs au moment de leur entrée dans les rangs de ce parti), se sont manifestés comme des ins- truments dociles de la répression antijuive. Parmi ceux qui ont promu l'antijudaïsme le plus violent, il faut citer Iosif Chişinevschi, Ghizela Vaas, Alice Benari, Ofelia Manole, Chiriţă Abramovici et Bercu Feldman, et parmi les tortionnaires qui ont fait souffrir leurs coreligionnaires, le colonel Dulgheru (enquêteur-chef dans les enquêtes des sionistes) ou le lieutenant-major Teodor Micle (l'enquêteur du dirigeant sioniste A.L. Zissu), décorés par Gheorghiu-Dej après avoir effectué leurs enquêtes scélérates. Si les actions antijuives des partis communistes dans les pays de l'Europe de l'Est se mani- festent à partir de 1947 (rappelons les procès de Laszlo Rayk en Hongrie, de Slansky en Tchécoslovaquie, des médecins juifs en Union Soviétique), les manifestations anti- juives commencent en Roumanie dès 1945. La police politique communiste n'hésite pas, le 14 juin 1946, à ouvrir le feu contre des manifestants sionistes de Iaşi, à arrêter une dizaine de personnes, tandis que le préfet de cette ville oblige les quatorze organisations sionistes existantes à se rassembler dans seulement quatre immeubles, pour être plus facilement contrôlées. D'autres incidents ont lieu en 1946 qui opposent les autorités communistes à la population juive de 15 Mihăileni qui manifeste contre le C.D.E. et les diverses mesures antijuives. Le prési- dent du C.D.E., Bercu Feldman, s’engage à lutter contre « les nationalistes bourgeois chauvins » et à mobiliser la population juive pour un travail constructif « afin qu’elle constitue un facteur décisif de l’édification du socialisme dans la République populaire roumaine ». Pourtant, l'option de la majeure partie de la population juive qui ne tarde pas à se faire connaître est aux antipodes de cette prise de position, et elle se manifeste par l'exode en masse vers le pays d'Israël. d) Les prisonniers de Sion (Assirey Tsion) et les vagues d'alyah. Le 12 décembre 1948 et le 4 mars 1949, le Comité Central du Parti Ouvrier de Rou- manie (PMR) et le Gouvernement roumain prennent la résolution d'interdire, dans le pays, les activités des organisations juives internationales Joint, ORT et OSE. C’est le signal du début d'une répression méthodique de la population juive, des organisations sionistes et de leurs dirigeants qui sont arrêtés et emprisonnés pendant de longues années avant d'être condamnés à de lourdes peines de prison pour des crimes imaginaires. Entre 1949 et 1959, environ 250 personnes, des dirigeants mais aussi de simples militants sionistes sont accusés d’« avoir conspirés contre le régime », et d’« avoir induit en erreur la population juive, la menant en Israël, pour servir de chair à canon aux impérialistes ». Des enquêtes longues et insupportables se concrétisent par des « déclarations » où, dans l'immense majorité des cas, les prisonniers recon- naissent leur culpabilité. Ces déclarations sont arrachées aux accusés par des tortures inhumaines, après avoir été affamés et soumis à des interrogatoires épuisants. Un témoignage qui mérite d'être rappelé ici est celui de l'Assir Zion (prisonnier sioniste) Theodor Lavi-Löwenstein qui a passé cinq longues années (1950-1955) dans les geôles communistes. Dans son livre de souvenirs Nu a fost pisica neagra (Ce n'était pas le chat noir), il dresse un tableau pathétique de l'immense appareil de répression déshumanisant. L'auteur écrit dans la préface ces lignes qui résument la problématique de ces années de terreur : « Non seulement nous, les sionistes, sommes entrés entre les roues de l'immense ma- chine de la police politique, les rencontres avec tant de catégories de prisonniers, des discussions inévitables avec eux sur la question juive et sioniste, nous ont prouvé com- bien profondément était enracinée l'image stéréotype Juif = communiste. De l'autre côté de la barricade, les enquêteurs – obligatoirement antisionistes – commençaient à manifester (ou à redécouvrir) des penchants antisémites ». Les procès et surtout les recours des condamnés (184) mettent en évidence la dignité des nombreux sionistes jugés et condamnés. Il faut remarquer que ces procès secrets ont lieu après les séances du bureau politique du Parti Ouvrier Roumain (P.M.R.) (surtout la séance du 14 janvier 1953), où l'on décide à l'avance les sentences devant être prononcées. Les membres du Comité central du P.M.R. rivalisent dans les graves accusations qu'ils apportent à l'encontre de la population juive, Gheorghiu-Dej réclamant deux à trois condamnations à mort dans chaque procès antijuif, et des peines de travaux forcés et de prison à vie pour tous les autres inculpés, tandis que Iosif Chişinevschi demande l'incendie des synagogues et des écoles du Talmud Torah. Tous les procès contre les sionistes ont pour cadre les tribunaux militaires, où il n'y a généralement pas d'avocats et où les procureurs refusent les témoins. Les premiers procès antisionistes touchent les dirigeants des organisations Betar (le 7 juillet 1953), condamnés à des peines allant de dix à dix-huit ans de prison et Etsel (octobre 1953), 16 et sont suivis par ceux des dirigeants du sionisme transylvain (24 novembre 1953, à Timişoara) et de l'organisation Hachomer Hatzaïr (18 mars 1954), avec des peines allant de trois à huit ans de prison. Le 28 mars 1954, a lieu « le procès des treize dirigeants du mouvement sioniste de Roumanie » : trois sont condamnés à la prison à vie (A.L. Zissu, Jean Cohen et Mişu Benveniste dont l'épouse Suzi Benveniste s’était vu infliger dix ans de prison déjà le 5 novembre 1953, dans un procès où fut impliqué aussi Iacov Littman-Litani, condamné à quinze ans de prison), les autres à des peines allant de huit à vingt ans de prison (Carol Reitter, Zeev Beniamin, Simon Has, Haber Karin Fichte, Zoltan Hirsch, Moshe Weiss-Talmon, Bubi Beer, Moti Moscovici, Gir Hasvetari, Simon David). Le 4 avril 1954, commence « le procès des quarante-et-un dirigeants sionistes », suivi par d'autres arrestations et procès. Au mois de mai 1954, à l'initiative d'Itzhac Artzi, un groupe de 48 anciens responsables sionistes de Roumanie entame une grève de la faim dans la Grande Synagogue de Tel- Aviv, pour réclamer la libération de près des cinq cents sionistes se trouvant alors dans les geôles communistes roumaines. Bien d'autres interventions émanant du gouver- nement israélien (le ministre Moshe Sharett fait le 24 mai 1954, à la Knesset, une intervention remarquée à ce sujet) ou des dirigeants juifs occidentaux (Nahum Goldman, président du Congrès juif mondial, promet à Gheorghiu-Dej des relations économiques avantageuses pour la Roumanie) et de diverses organisations juives sont nécessaires pour obtenir la libération des sionistes. À Paris, au début du mois de juin 1954, un meeting organisé par la Fédération sioniste s'achève avec le vote d'une motion s'élevant contre les emprisonnements et condamnations « pour le seul crime d'appar- tenance au mouvement sioniste », et demandant « la libération des dirigeants juifs et sionistes emprisonnés par les autorités communistes, et la liberté, pour eux, d'émigrer en Israël ». À New York, le 11 juin 1954, le président Eisenhower adresse un message de soutien au meeting de protestation organisé par le Congrès juif américain. En raison des tortures et mauvais traitements, nombreux sont les sionistes roumains qui sont morts en prison ou peu de temps après leur libération, voici quelques noms : Kiva Ornstein, Avram Iampolschi, Elias Schein, Hugo Nacht, Abir Mark, A.L. Zissu. Malgré cette répression violente, la volonté des Juifs roumains de faire leur alyah reste intacte. Le sionisme qui a des racines puissantes en Roumanie fait des progrès specta- culaires après la guerre, les mouvements de jeunesse sionistes comptent à la fin de 1947 plus de 20.000 membres dont 4.000 haloutzim (pionniers) qui se préparent à leur future vie en Palestine, dans le cadre des hakhcharot, de nombreux camps d'été et divers établissements agricoles, dont l'école agricole Cultura, près de Bucarest. Au même moment, le nombre de membres de la Fédération sioniste excède le chiffre de 100.000. Solidaires de la lutte pour la création d'un État juif et enthousiasmés par la résurrection d'Israël, la majeure partie des Juifs roumains embrasse la cause sioniste, aidée aussi, il est vrai, par les persécutions infligées par le régime communiste et la persistance d'un antisémitisme toujours vivace. Nous assistons à une politique complexe et ambivalente de la part du Parti commu- niste : tandis que les militants sionistes sont pourchassés, comme nous venons de le constater, les portes de l'alyah s'ouvrent. Pour la période 1945-1952, on peut déceler trois phases. Pendant la première (1945-1947), qui s'achève par la victoire des communistes, le départ forcé du roi et du grand rabbin Alexandre Safran, et la proclamation de la République, la Fédération sioniste peut mener ses activités en toute liberté, mais peu nombreux sont les Juifs qui quittent le pays. 17 La deuxième phase (1948-1949) marquée par l'indépendance du jeune État d'Israël et sa reconnaissance (le 11 juin 1948) par le gouvernement de Bucarest, voit la mise en place d'une véritable campagne antisioniste. Elle est menée malgré un accord de principe signé, en juillet 1948, par Anna Pauker, ministre des Affaires étrangères, et Mordechai Namir, le représentant du gouvernement israélien, et relatif au départ mensuel de 5.000 émigrants (chiffre réduit à 3.000 par le P.M.R.). En raison de la volte-face de l'Union Soviétique à l'égard d'Israël et de la campagne antisioniste, le nombre des émigrants baisse, et en décembre 1948 et janvier 1949 seulement 3.700 Juifs « non-sionistes » (d'orientation « communiste et progressiste ») ont la possibilité de partir. Anna Pauker doit, en avril 1953, reconnaître sa responsabilité personnelle dans cette « alyah rouge ». Cette émigration ne procure que très peu d'adhérents au Parti communiste israélien, l'immense majorité ayant renoncé au communisme dès leur entrée en Israël (l'anecdote qui circule alors insiste sur le fait que seule la mer Noire devient Rouge, à cause des carnets rouges du parti jetés par les émigrants, après avoir quitté le port d'embarquement). Le nombre des départs augmente dans les derniers mois de l'année 1949, d'une moyenne mensuelle de 100 à 500 et même 600, pour atteindre 2.500 dès le début de l'année suivante. Enfin la troisième phase (1950- 1952) est celle de l'émigration en masse. Voici l'évolution du nombre des émigrants arrivés en Israël : 4.356 en 1946, 4.727 en 1947, 24.780 en 1948 (dont 17.678 après la proclamation de l'Indépendance, le 15 mai 1948), 13.602 en 1949, 46.171 en 1950, 39.046 en 1951 et seulement 3.759 en 1952. Pendant cette dernière année, l'exode est endigué et il faut attendre le retrait des troupes soviétiques de Roumanie (en été 1958), et la nouvelle orientation de la poli- tique extérieure des autorités roumaines pour que la réunion des familles puisse à nouveau avoir lieu. C'est le jour du Kippour de 1958 que les autorités publient un communiqué annonçant que tous ceux qui souhaitent émigrer en Israël peuvent présenter une demande auprès des bureaux de police. Commence alors une nouvelle vague d'alyah, le nombre d'olim (émigrants) entre 1958 et 1966 s'élevant à 106.200, pas loin du montant de la première vague, pendant les années où Anna Pauker était au pouvoir. L'émigration vers Israël continue avec des hauts et des bas d'une façon assez régulière : 1.000 en 1967- 1968, 17.800 de 1969 à 1974, 21.800 de 1975 à 1989, et 3.400 de 1990 à 1995. Pendant le régime communiste, les tracasseries administratives ne manquent pas : des années d'attente pour obtenir le visa de sortie, perte de l'emploi, exclusion des écoles, sépa- ration angoissante des familles, malgré le payement de fortes rançons par les organi- sations juives occidentales ou le gouvernement d’Israël, etc. e) Une communauté en constante diminution. En 1966, il subsiste en Roumanie environ 100.000 Juifs. Une décennie plus tard, la population juive diminue de moitié : en 1977 on compte environ 45.000 personnes (le recensement officiel note seulement 25.686 représentant 0,11 % de la population totale). En 1981, le nombre de Juifs est estimé à environ 34.000, 16.000 à Bucarest, le reste en province, répartis dans 68 communautés (3.000 à Iaşi, 2.000 à Timişoara, 800 à Cluj, etc.). La Fédération des communautés mosaïques (le nom officiel de l'organisation unitaire du judaïsme roumain pendant la période communiste) présidée par le grand rabbin Moses Rosen (nommé par le régime communiste après le départ forcé d’Alexandre Safran, il reste en fonction jusqu'à sa mort en 1994), est considérée par les autorités communistes uniquement comme une institution cultuelle. Person- 18 nalité très controversée, le nouveau grand rabbin accepte dès le départ de se soumettre aux orientations et exigences des nouveaux maîtres du pays. C’est ainsi que le 29 juin 1951, lors du dixième anniversaire du pogrom de Iaşi, il n’hésite pas à vilipender non seulement « les impérialistes américains et britanniques », mais aussi leurs alliés israéliens : « Nous n’oublierons jamais les crimes des nazis. Hélas, nous constatons avec regret que parmi ceux qui se rangent aux côtés des fauteurs de guerre, se trouvent les dirigeants de l’État d’Israël. Mais il ne faut pas confondre ces hommes qui approuvent l’agression en Corée, qui ont partie liée avec les bourreaux de nos frères [allusion à la RFA], avec le peuple israélien, ce peuple qui souffre aujourd’hui et qui envie la vie libre des Juifs des pays de démocratie populaire. (Viaţa Nouă, 6 juillet 1951) ». Au prix de nombreuses compromissions et ambiguïtés, il évolue, et tente d’obtenir des autorités une certaine amélioration de la situation de la communauté juive. Sous son égide, le 19 octobre 1956, paraît, en trois langues, roumain, yiddish et hébreu, le premier numéro de la Revue du culte mosaïque, un bimensuel dont l’objectif est de servir « à la fois les intérêts du culte mosaïque et de la patrie ». Grâce aux fortes sub- ventions du Joint (finalement acceptées par les autorités, à partir de 1967), la Fédé- ration des communautés juives peut organiser un important service d'assistance médicale, en vêtements, nourriture et argent. En 1981, le culte se pratique dans 120 temples et synagogues, l'enseignement religieux par le biais des Talmudey Torah touche plus de 600 adolescents et de nombreux adultes. La Fédération entre- tient alors quinze bains rituels, trois maisons de repos (deux à la montagne et une sur le littoral de la mer Noire) et envoie les douze chohatim (sacrificateurs) subsistant encore, dans les endroits les plus éloignés pour assurer l'approvisionnement en viandes cachères. Le régime communiste entame une politique de démolition des édifices religieux : à Bucarest, de nombreuses synagogues et oratoires situés dans les rues Vînători, Emigrantului, Antim, Calea Moşilor, disparaissent, même la dernière syna- gogue séfarade n’a pu être sauvée (la Grande Synagogue séfarade avait été incendiée et détruite pendant le pogrom des légionnaires, en janvier 1941), malgré des oppositions et interventions émanant de plusieurs personnalités roumaines, notamment de l’historien Dinu C. Giurescu qui s’était élevé contre la destruction des églises et autres monuments historiques. À noter qu’après la démolition, le 7 août 1986, de la synagogue séfarade, le Département d’État des États-Unis adresse une protestation officielle à Bucarest et à l’ambassade roumaine de Washington. À la suite de fortes pressions exercées par les gouvernements israélien et américain (les organisations juives américaines ont été particulièrement actives), les trois dernières synagogues de Bucarest, exceptionnels monuments historiques datant du XIXe siècle (Templul Coral, Sinagoga Mare et la Synagogue de Mămulari, siège du Musée juif), incluses dans la liste des bâtiments destinés à la démolition (avec nombre d’églises) sont finalement épargnées. Le tyran Ceausescu qui, en 1967, n’a pas rompu les relations diplomatiques avec Israël, à la différence de tous les autres pays du bloc soviétique, et qui, en 1975, refuse de voter à l’ONU la motion assimilant le sionisme au racisme, n’hésite pas à encourager, quelques années plus tard, des manifestations antisémites dans son pays. Après l’implosion du communisme en 1989, l’antisémitisme s’est étalé largement dans plusieurs journaux et revues, surtout, hormis România Mare (La Grande Roumanie), dans Gazeta de Vest (La Gazette de l’Ouest) et Europa (qui a publié une nouvelle 19 version des Protocoles des Sages de Sion). Ce sont des organes de presse de l’extrême droite soutenant le nouveau mouvement légionnaire de la « Garde de Fer » et prônant la xénophobie, le racisme et le néofascisme. Hormis des attaques à l’encontre de la religion juive et du sionisme, le sujet qui s’est taillé une place de choix dans leur discours antisémite est le négationnisme. Ce thème présent dans les milieux les plus divers (et visant entre autres, la réhabilitation du général Antonescu) se double d’une nouvelle invective à l’adresse des personnalités juives accusées de vouloir culpabiliser l’ensemble du peuple roumain. Si la réapparition du mythe du « judéo-communisme » est la deuxième invective omniprésente dans le discours antisémite, il est étonnant de constater qu’il dépasse les milieux nationalistes-antisémites, pour toucher nombre d’intellectuels. Ces derniers voulant à tout prix accréditer le concept d’« Holocauste rouge », n’hésitent pas à reprendre le stéréotype du « judéo-communisme », affirmant comme allant de soi que les Juifs ont introduit le communisme en Roumanie. En d’autres termes, les anciennes victimes, en cautionnant le nouveau régime totalitaire, ont pu devenir à leur tour des bourreaux ! Le regretté académicien Nicolae Cajal a expliqué la poussée extrémiste par la mauvaise situation économique et la frustration de nombreuses couches de la population aspi- rant à un changement radical dans leurs conditions de vie. Auteur d'un nouveau concept, le « realsémitisme » mettant en avant le rôle des Juifs dans le développement de tous les domaines de la vie économique, sociale et artistique du pays, il a insisté sur la nécessité pour sa communauté de combattre toutes les manifestations d'anti- sémitisme. « Dévoués à la Roumanie pour la civilisation de laquelle nous avons contribué depuis des siècles, a-t-il déclaré peu de temps avant sa disparition, nous portons dans nos cœurs l'amour à l'égard d'Israël, dont l'existence nous est un appui permanent ». Après la chute du communisme en 1989, l'émigration s'intensifie et aujourd'hui il sub- siste en Roumanie moins de 6.000 Juifs, la majorité d'entre eux étant âgée de plus de soixante ans, se partageant à part presque égale entre la capitale et la province. Deux personnalités prestigieuses ont marqué la présidence de la Fédération des commu- nautés juives de Roumanie (FCER) : entre 1995 et 2004, Nicolae Cajal, professeur ho- noraire à la Faculté de médecine et membre de l'Académie roumaine, et actuellement le très dynamique Dr Aurel Vainer, député au Parlement roumain. Malgré sa constante diminution, la communauté juive de Roumanie reste exemplaire par sa solidarité, par son système de protection sociale et médicale (hôpitaux, asiles, restaurants cashers…) dont bénéficient de nombreuses personnes ; une communauté structurée d'une grande vitalité, possédant une maison d'édition (Editura Hasefer) qui a fait paraître des dizaines de titres. Le Musée de l'histoire des Juifs de Roumanie, créé dans une vieille synagogue désaffectée datant de 1836, a été rénové et enrichi avec une salle spécifique consacrée à la période de la Shoah. Il faut rappeler l'existence d'un Centre d’histoire juive, du Théâtre juif d'État où l'on peut applaudir de nombreux artistes non juifs qui ont appris la langue de Shalom Alekhem, et d'une école primaire juive à Bucarest où les langues privilégiées sont l'hébreu et l'anglais. Enfin et surtout, signalons la revue bi-mensuelle Realitatea Evreiască, publiée en roumain, hébreu et anglais, héritière de la Revista Cultului Mozaic. Aujourd’hui, sous la présidence énergique du Dr Aurel Vanier, la Fédération des com- munautés juives de Roumanie (FCER) poursuit un travail exemplaire pour sauve- garder son patrimoine (synagogues et cimetières) et maintenir une vie juive riche, grâce au développement de nombreuses activités religieuses, sociales et culturelles. Les 20 Juifs de Roumanie, en 2012, malgré leur nombre très restreint, sont loin d’être des « ebrei invisibili » (Juifs invisibles). BIBLIOGRAPHIE. Carol Iancu, Les Juifs en Roumanie (1866-1919). De l'exclusion l'émancipation, Aix- en-Provence, éditions de l'université de Provence, 1979, 382 p. Préface de Pierre Guiral. – Bleichröder et Crémieux. Le combat pour l'émancipation des Juifs de Roumanie devant le Congrès de Berlin. Correspondance inédite (1878-1880), Montpellier, Université Paul Valéry, 1987, 264 p. (Sem n°3). – L’émancipation des Juifs de Roumanie (1913-1919). De l'inégalité civique aux droits de minorité : l'originalité d'un combat à partir des guerres balkaniques et jusqu'à la Conférence de paix de Paris, Montpellier, Université Paul Valéry, 1992, 350 p. (Sem n°5). Préface de Charles-Olivier Carbonell. – Les Juifs en Roumanie (1919-1938). De l'émancipation à la marginalisation, Paris- Louvain, éditions Peeters, collection de la Revue des études juives, 1996, 432 p. Préface de Pierre Guiral et postface de Gérard Nahon. – La Shoah en Roumanie. Les Juifs sous le régime d'Antonescu (1940-1944). Documents diplomatiques français inédits, Montpellier, Université Paul Valéry, 1998, 189 p. (Sem n°7), 2e éd. 2000, 205 p. – Alexandre Safran et la Shoah inachevée en Roumanie. Recueil de documents (1940- 1944). Avant-propos d’Aurel Vainer, et préface d’Andrei Marga, Bucarest, éditions Hasefer, 2010, 607 p. 21 La Shoah « oubliée » : le pogrom de Iaşi. Nathalie Peeters Association nelge Mémoire d’Auschwitz Septembre 2020. «Aucun autre pays l’Allemagne exceptée ne participa aussi massivement au massacre des Juifs.» (1). En 2018, 80 ans s'étaient écoulés depuis l'introduction de lois raciales et antisémites en Roumanie, annonciatrices de la Shoah dans cette partie de l’Europe. La Chambre des députés roumaine a adopté à l'unanimité, cette même année, un projet de loi introduisant des sanctions pénales pour les actes antisémites. Selon le mémorandum qui l’accompagne (2), la loi serait à la fois un instrument législatif essentiel et l'expres- sion d'un engagement politique fort pour agir fermement contre toutes les formes de manifestation de cette « perception », basée sur la haine des Juifs. La nouvelle loi introduit des sanctions d'emprisonnement allant jusqu'à trois ans pour la promotion d'idées antisémites, pour l'utilisation de symboles antisémites en public, ainsi que pour leur fabrication, vente, partage ou détention dans le but de les diffuser. Jusqu'à cinq ans pour la distribution ou la publication de matériel antisémite par tout moyen, et jusqu'à dix ans pour la création, l'établissement, l'adhésion ou le soutien à une organi- sation antisémite. La loi intègre également la définition (3) de l'antisémitisme de l'IHRA, à la suite de son adoption par le gouvernement roumain en 2017. L'initiateur législatif du projet de loi était le député Silviu Vexler. Dans l'exposé des motifs, la Chambre des députés explique en détail pourquoi il était nécessaire d'adopter cette nouvelle loi : « l'introduction de mesures visant à prévenir et à combattre l'anti- sémitisme découle également du fait que la propagation publique d'idées, de conceptions et de doctrines antisémites, ainsi que de symboles ou de matériels anti- sémites, sur internet et par le biais des réseaux sociaux, ne pouvait être surmontée par les moyens législatifs actuels. » En même temps, la promotion de la lutte contre l'antisémitisme doit être envisagée dans un contexte plus large, parallèlement à la lutte contre l'intolérance, la discrimination, le racisme, la xénophobie, etc. Une pareille loi dans la Roumanie moderne et membre de l’Union européenne était-elle nécessaire ? Apparemment oui, car, le 4 avril 2019, le cimetière juif de Huşi – dans le comté de Vaslui dans l'est de la Roumanie – a été vandalisé et 73 pierres tombales ont été détruites. Le fait a été annoncé par la Fédération des communautés juives de Roumanie. Autrefois communauté florissante avec une large congrégation, la communauté juive actuelle de Iaşi ne compte plus que quelques dizaines de per- sonnes, pour la plupart des anciens, y compris des survivants de la Shoah. À l’instar d’autres pays européens, l’Histoire est passée par là. La première législation antisémite roumaine est promulguée en 1938, lorsque le roi Caroll II nomme Octovian Goga au poste de Premier ministre et Alexandre Cuza comme ministre d’État. Tous deux, fondateurs du parti national chrétien, sont profon- dément antisémites. Ce gouvernement réussit, malgré sa brève existence (du 28 décembre 1937 au 10 février 1938), à imposer une série de lois et de mesures anti- sémites qui deviendront la base du statut des Juifs en Roumanie jusqu’au coup d'État d'Antonescu en septembre 1940 : exclusion des Juifs de la vie culturelle, de la presse, des universités, etc. et abolition de leurs droits civiques. Après celui de l'Allemagne nazie, ce gouvernement est le deuxième gouvernement à instaurer une politique aussi nettement antisémite en Europe. En août 1940, le roi Carol désigne Ion Gigurtu comme Premier ministre. Ce dernier renforce encore les mesures antijuives. La même année, dans le contexte de l'effondrement des armées alliées à l'Est, le pays doit céder la 22 Bucovine du Nord et la Bessarabie à l’Union soviétique, ainsi que la Transylvanie à la Hongrie et la Dobroudja du Sud à la Bulgarie. Ce qui provoque un vif mécontentement au sein d’une partie de la population roumaine qui juge le roi responsable de ce dépeçage. En septembre 1940, celui-ci est contraint d'abdiquer et d'abandonner la présidence du Conseil au général Ion Antonescu, proche des extrémistes de droite. Celui-ci s’attribue les titres de Conducător, et de maréchal et déclare le pays « État national légionnaire ». Il le gouverne avec la Legiunea Arhanghelului Mihail (la Légion de l’Archange Michel) plus communément nommée la Garde de fer, une milice paramilitaire dont les membres sont appelés légionnaires. Se constitue alors le gouvernement Totul pentru Țară (Tout pour le pays), de type fasciste-chrétien, ultra- nationaliste, anticommuniste, et antisémite. Dès l’arrivée au pouvoir d'Antonescu, la législation antisémite s’intensifie encore, de nombreux décrets antijuifs sont proclamés : on leur interdit d’exercer certaines professions, d’avoir accès à l’enseignement, ils sont expropriés des propriétés rurales, on leur impose des taxes, ils sont spoliés de leurs biens, leurs commerces sont saisis, etc. Le 20 novembre 1940, la Roumanie rallie les puissances de l’Axe, et demande l’envoi d’une mission militaire allemande. Après qu'Antonescu ait relevé de leurs fonctions des préfets nommés par la Garde de Fer, celle-ci se soulève et entame une rébellion. Du 21 au 23 janvier 1941, à Bucarest, les légionnaires aidés de la population locale se livrent à des actes de barbarie dans les quartiers juifs ; ils pillent les commerces, prennent d’assaut les maisons, les synagogues, les incendient. Les Juifs sont torturés, assassinés dans les conditions les plus sauvages. On estime le nombre de morts aux alentours de 116. Antonescu et son armée laissent les légionnaires se livrer au pogrom, et domptent ensuite la tentative d’insurrection. Les légionnaires responsables du pogrom ne sont guère poursuivis. Le 22 juin 1941, la Roumanie entre en guerre aux côtés de l’Allemagne et participe à l’invasion de l’Union soviétique. À ce moment, la ville de Iași (qui jouxte la frontière avec l’URSS) compte plus de cent mille habitants, dont environ un tiers de Juifs. Elle a un lourd passé antisémite, c’est là que sont nées la Ligue de la défense nationale chrétienne et la Garde de fer. La ville est bombardée à deux reprises, les 24 et 26 juin, par les Soviétiques. La rumeur, selon laquelle des Juifs leur auraient signalé à l’aide de lampes les endroits où bombarder, enfle rapidement. Dans les commissariats, les délations à l’encontre des « Juifs bolchevicks » se multiplient. Les policiers perqui- sitionnent les immeubles habités par des Juifs, et demandent à la population chrétienne de se signaler par un crucifix placé à la fenêtre ou par une croix peinte sur la porte. Des affiches sont placardées dans toute la ville appelant au meurtre, on peut par exemple y lire : « Roumains ! À chaque youtre que vous tuez, c’est un communiste que vous liquidez. L’heure de la vengeance a sonné ! » Le 27 juin, Antonescu donne l’ordre de « nettoyer » la ville de Iaşi et d’évacuer la totalité de la population juive. De véritables chasses à l’homme menées par des soldats allemands et roumains, par des gendarmes, des policiers, mais aussi par la population locale déferlent sur la ville. Des hommes, femmes, enfants, vieillards sont arrêtés et conduits mains en l’air à la préfecture de police. Sur le chemin, ils sont violemment frappés à coups de pierre, de matraques, de barres de fer… Ceux qui sont incapables de marcher sont assassinés sur place. Arrivés à la préfecture, certains reçoivent un morceau de papier avec la mention liber, un cachet y est apposé, et ils peuvent regagner leur domicile. Beaucoup n’iront pas bien loin. De nombreux Juifs n’ayant pas conscience du stratagème destiné à les attirer se rendent spontanément à la préfecture pour obtenir ce billet. Ils sont immédiatement capturés, battus, et entassés dans la cour de la préfecture où des soldats les massacrent à la mitrailleuse. Les cadavres sont 23 dépouillés, enterrés à la hâte dans une fosse commune du cimetière israélite creusée quelques jours auparavant. Dans les rues de la ville, d’autres pillages et massacres d’une rare violence se poursuivent. Juifs arrêtés dans les rues de Iasi pendant le pogrom. Les survivants sont entassés dans les wagons de marchandises de deux trains et déportés à Călărași et à Podul Iloaei, des villes situées au sud-est de Iaşi. Bon nombre mourront en route, victimes de mauvais traitements, de la faim, ou de déshydratation. Le bilan des victimes de Iaşi n’a jamais été vraiment établi. Il varie selon les sources : 3 200 (pour les historiens roumains révisionnistes) et 15 000 morts. Le régime d’Antonescu a créé plus de 150 camps et ghettos en Transnistrie. À la suite de la défaite à Stalingrad, les Roumains ont été contraints d’abandonner leurs projets de dépor- tation. Antonescu fut reconnu coupable de crimes de guerre par le Tribunal du peuple de Bucarest, qui le condamna à mort, le 17 mai 1946. Il fut fusillé le 1er juin 1946. Il n’est pas fait mention des nazis lors de la lecture de l’acte d’accusation du tribunal de Bucarest, qui jugea en juin 1948 les criminels de guerre de Iaşi. Il est révélé dans des documents qui n’ont pu être consultés qu’en 1995 que ce pogrom fut avant tout un crime roumain. La plupart des assassins roumains ne furent jamais traduits en justice. Après-guerre, les divers gouvernements communistes ont essayé de laisser le pogrom de Iasi sombrer dans l’oubli. Le 12 juin 2003, le gouvernement d'Adrian Năstase an- nonce la signature d’un accord d’échange entre le Mémorial de la Shoah de Washington et les Archives nationales de Roumanie. Dans son communiqué de presse, le gou- vernement roumain déclare : Les discussions sur ce sujet ont finalement montré la position du gouvernement de Roumanie : il encourage les recherches liées au phénomène de la Shoah en Europe – y compris sur les documents similaires qui se trouvent dans les archives roumaines –, mais il souligne fortement le fait qu'à l’intérieur des frontières de la Roumanie des années 1940, il n’y a pas eu de Shoah. Ces propos ont profondément interpellé la communauté internationale et ont entraîné en 24 octobre 2003 la création de la Commission Wiesel présidée par Elie Wiesel qui avait pour mission d’étudier le rôle qu’avait effectivement joué la Roumanie lors de la Shoah. Cette Commission d’enquête a rendu au Président le 11 novembre 2004, un rapport de 416 pages établissant que l'État roumain avait tué, entre 280 000 et 380 000 Juifs rou- mains et ukrainiens dans la région de la Bessarabie, de la Bucovine et de la Transnistrie. Le rapport insistait également sur le fait que les autorités roumaines étaient les principales organisatrices de la planification et de la mise en œuvre des massacres. Ces conclusions – ainsi que le désir de la Roumanie d’entrer dans l’Union européenne – ont contraint les autorités roumaines à reconnaître leur implication dans les massacres. La Ziua Naţională de Comemorare a Holocaustului (Journée nationale de commé- moration de la Shoah) a été instaurée en 2004. La date du 9 octobre fait référence au début de la déportation des Juifs vers la Transnistrie, en 1942. Depuis, les manuels d'histoire scolaires ont été mis à jour, et des mémoriaux ont été érigés comme celui des victimes de la Shoah, à l’initiative du MCA Roumanie, inauguré à Bucarest en octobre 2009. La première exposition – organisée par l’Institut national Elie Wiesel – dédiée à la mémoire des victimes de la Shoah en Roumanie s’est tenue à Iaşi en 2011. Depuis la chute de Ceausescu, les tentatives de réhabilitation de criminels de guerre roumains se sont multipliées et ne se limitent nullement au seul cas d'Antonescu, encore souvent dépeint comme un héros. La mémoire de la Shoah est très peu présente dans la conscience nationale roumaine et le travail de mémoire en Roumanie reste ardu. Il n’est certes pas favorisé par l’idéologie très nationaliste qui traverse toujours le pays. La société roumaine avait fourni de grands efforts pour affronter son passé avant son entrée dans l'Europe en 2007, mais la dynamique semble depuis s'être essoufflée. Le rapport de 2004, les mémoriaux érigés et la loi contre l’antisémitisme de 2018 sont indéniablement les jalons importants d’un travail de mémoire, mais les souffrances des victimes restent cependant souvent minimisées, voire oubliées. À l’instar de beaucoup de pays européens, la Shoah a marqué une cassure dans la judaïté roumaine qui, peu à peu, tend à disparaître Notes. 1 Raoul Hilberg, La Destruction des Juifs d’Europe, volume 2, Paris, Gallimard, 2006, p. 1406. 2 Voir : https://eurojewcong.org/news/communities-news/romania/new-romanian-law-on-antisemi- tism-adoptedunanimously/ , consulté le 18 septembre 2020. 3 Voir la définition en français : https://www.holocaustremembrance.com/fr/resources/working-definitionscharters/la-definition- operationnelle-de-lantisemitisme-utilisee-par, consulté le 18 septembre 2020. Références : Carol Iancu, Le pogrom de Iași (28-30 juin 1941). Histoire et mémoire, Témoigner. Entre histoire et mémoire, 2022. On line : http://journals.openedition.org/temoigner/11466. Matatias Carp, Cartea Neagra, Le Livre noir de la destruction des Juifs de Roumanie (1940- 1944), Paris, éditions Denoël, 2009. 25 La Bucovine juive. La Bucovine est une région historique d’Europe orientale qui englobe, pour l'essentiel, l'actuelle région de Tchernivtsi en Ukraine et le territoire du județ de Suceava en Roumanie. Au Moyen Âge, la Bucovine faisait partie du royaume de Halicz avant d'être intégrée à la principauté de Moldavie. Les frontières de la province furent fixées en 1774 lorsque, pour des raisons stratégiques liées au premier partage de la Pologne, l'armée des Habsbourg occupa plus de 10 000 kilomètres carrés du nord-ouest de la Moldavie et, avec le consentement de l'Empire ottoman (alors puissance suzeraine), l'annexa en 1775 sous le nom de district de Bucovine. Paysage de Bucovine. Ce territoire était principalement couvert de forêts (son nom dérive du mot slave buk, signifiant « hêtre ») et comptait 250 villes et villages, dont les plus importants étaient Suceava, Cernăuți (Czernowitz) et Siret (Sereth). En 1786, la Bucovine fut rattachée à la Galicie. Elle ne s'en détacha qu'à la suite de la révolution de 1848, lorsque la Constitution autrichienne de mars 1849 lui conféra le statut de terre de la Couronne autonome, avec le rang de grand-duché. Le premier recensement autrichien, réalisé en 1775, faisait état de la présence de 526 familles juives en Bucovine, concentrées pour l'essentiel dans les bourgs. En 1776, ce nombre s'élevait à 2 906. L'afflux soudain 26 d'immigrants venus de Galicie, d'Ukraine et de Moldavie incita les autorités autri- chiennes à adopter des mesures répressives, allant jusqu'à l'expulsion des nouveaux arrivants. Après 1790, le nombre de Juifs s'installant en Bucovine augmenta de nou- veau, encouragé par des exonérations fiscales ainsi que par l'absence de conscription militaire (jusqu'en 1830). En 1802, les registres faisaient état de 3 286 Juifs vivant en Bucovine ; en 1821, ils étaient 6 077 ; en 1830, ce chiffre était passé à 7 726 ; et en 1846, on dénombrait 11 581 Juifs sur une population provinciale totale de 371 131 habitants. À l'exception de ceux qui s'établirent à la campagne — dont certains étaient agriculteurs —, la plupart des Juifs résidaient dans de petits centres urbains où ils stimulaient le développement éco- nomique en tant que marchands (en 1826, sur un total de 62 chefs d'entreprise enregistrés, 44 étaient juifs), artisans, propriétaires d'ateliers industriels, tenanciers de tavernes, prêteurs, entrepreneurs en bâtiment et propriétaires immobiliers. Les communautés de Czernowitz et de Suczawa, initialement organisées selon le modèle d'autonomie politique et juridique communautaire en vigueur en Moldavie et en Pologne, furent réorganisées conformément aux patentes impériales de 1786 et 1789 en tant qu'entités associatives essentiellement confessionnelles. Les écoles jouèrent un rôle crucial pour mettre fin à l'isolement culturel et religieux et pour diffuser les idées des Lumières (Haskalah). Sous la pression des autorités, les premières écoles juives de langue allemande furent créées après 1790. L'étude de la langue et de la culture allemandes, en favorisant l'adoption de valeurs bourgeoises, stimula l'enthousiasme « assimilationniste » de la classe juive urbaine, laquelle privilégiait l'ascension sociale et une intégration rapide au sein de la société. En revanche, les couches populaires juives demeurèrent attachées aux croyances orthodoxes — en particulier au hassidisme, qui resta très présent en Bucovine sous l'influence des courants hassidiques de Sadagora, Vizhnits et Boyan. Carte postale commémorant le soixantième anniversaire de l'accession au trône de l'empereur des Habsbourg François-Joseph : employés des entreprises commerciales P. Weissberg (une société de négoce de bois) et fonctionnaires, à Novoselitsa, en Roumanie (aujourd'hui Novosel'tsy, en Ukraine), 1908. Dans cette ville du nord de la Bucovine, 66 % de la population était juive en 1897. Source : YIVO. L'élimination progressive des discriminations économiques et politiques contre les Juifs dans la monarchie des Habsbourg, à la suite de la révolution de 1848 et jusqu'à leur pleine émancipation en 1867, a favorisé l'essor rapide de la bourgeoisie juive en 27 Bucovine. L'autonomie totale accordée à la province a ouvert de nouvelles perspectives de développement économique. La perspective de prospérité a encouragé l'immi- gration juive en provenance de Galicie et des pays voisins : le nombre de Juifs est passé de 14 581 (3,82 % de la population totale) en 1850 à 67 418 (11,79 %) en 1880, puis à 102 919 (12,9 %) en 1910. Les entrepreneurs juifs ont joué un rôle déterminant dans le développement de l’économie de marché en Bucovine. En 1906, près de la moitié des recettes fiscales de la province provenait des Juifs. Aux yeux de l'administration autrichienne, qui retenait la langue parlée comme critère principal (le yiddish n'étant reconnu que comme un dialecte local), les Juifs étaient considérés comme étant de « nationalité » allemande et étaient par conséquent comp- tabilisés dans le recensement aux côtés des membres du groupe ethnique allemand. En 1910, les 168 251 « Allemands » de Bucovine (21,24 % de la population totale) consti- tuaient le troisième groupe national de la province, après les Ukrainiens (38,38 %) et les Roumains (34,38 %). Tout comme à Vienne ou à Prague, la volonté d'acquérir la langue et la culture alleman- des s'inscrivait dans l'engagement libéral et pro-habsbourgeois d'une grande partie de la bourgeoisie juive. De plus en plus, les enfants juifs fréquentaient les écoles publiques allemandes : en 1865, les élèves juifs représentaient 100 des 162 élèves au total ; en 1905, ce chiffre s'élevait à 664 sur 970. La proportion d'étudiants juifs inscrits à l'université allemande de Czernowitz passa de 25 % en 1883 à 42 % en 1904. Compte tenu de la diversité ethnique et religieuse de la Bucovine, les notables juifs étaient en mesure d'arbitrer entre divers intérêts privés en tant qu'« Allemands », tout en agissant comme alliés des autorités. Cela leur conférait un accès privilégié — inimaginable ailleurs en Europe de l'Est à l'époque — à des postes clés dans les sphères culturelle et politique. Entre 1860 et 1918, des Juifs furent élus à presque tous les conseils municipaux ainsi qu'à la Diète provinciale (*Landtag*). Les réformes électorales de 1909-1910 garantirent aux Juifs 9 sièges sur un total de 63 au sein de la Diète. Des Juifs siégèrent également en tant que députés de la province au Conseil d'Empire (*Reichsrat*). Place centrale de Czernowitz avant la Première Guerre mondiale. 28 Les courants « nationaux » juifs, apparus en réaction à la montée de l'antisémitisme à travers l'Europe, furent bien accueillis en Bucovine. La région envoya trois délégués au premier Congrès sioniste mondial, réuni à Bâle en 1897. La première organisation sioniste de Bucovine vit le jour en 1901. Dans le but d'influer sur la politique locale, un parti national juif fut fondé la même année sous la direction de Benno Straucher. En 1910, les sionistes, menés par Leon Kellner et Mayer Ebner, firent scission d'avec le parti national pour créer leur propre formation. Le Bund socialiste s'établit en tant qu'organisation distincte en 1908 et rejoignit, en 1911, le Żydowska Partia Socjalno- Demokratyczna (Parti social-démocrate juif) de Galicie. Durant la Première Guerre mondiale, la Bucovine fut envahie et occupée par l'armée russe. Cette situation déstabilisa la province, poussant de nombreuses familles juives à partir par crainte de persécutions. Les tensions nationales entre Roumains et Ukrainiens, consécutives à la dissolution de la monarchie des Habsbourg, furent tranchées en novembre 1918 par l'occupation de la Bucovine par les troupes roumaines. Les représentants des partis juifs, réunis au sein d'un conseil national, observèrent la neutralité en refusant de soutenir le rattachement de la Bucovine à la Roumanie (officialisé par le traité de Saint-Germain). En Roumanie, les Juifs n'ont obtenu la pleine citoyenneté civile qu'en 1920. Intégrée à ce pays, la Bucovine a perdu son autonomie et a été divisée en districts : Suceava, Câmpulung (en all. Kimpolung), Rădăuți (en all. Radautz), Cernăuți et Storojineț (en all. Storozynets). Après 1938, ce dernier district, ainsi que ceux de Hotin et de Dorohoi, ont été regroupés au sein du district de Suceava. En 1930, 92 232 Juifs (soit 10,8 % de la population) résidaient dans l'ancienne province de Bucovine. Bien que les Juifs fussent désormais reconnus comme une minorité nationale — statut qu'ils n'avaient pas sous la domination autrichienne —, ils ont été soumis à un lent processus de margi- nalisation et de perte de droits, que ce soit directement (sous la pression de la politique centralisée de « roumanisation » de la nouvelle province) ou indirectement, par la montée constante de l'antisémitisme encouragé par l'extrême droite. Bien que les Juifs fussent représentés au sein des conseils municipaux et, jusqu’en 1933, au Parlement roumain (notamment par Benno Straucher, Mayer Ebner et Jakob Pistiner), la résistance de plusieurs organisations juives face à cette tendance à la roumanisation fut affaiblie par des conflits opposant sociaux-démocrates et sionistes, ainsi que sionistes et partisans de l’Union des Juifs de Roumanie, dirigée par Wilhelm Filderman. Sur le plan culturel, le choix de la langue allemande — dans laquelle paraissait la majeure partie de la presse locale et écrivaient des poètes tels qu’Alfred Margul Sperber, Rose Ausländer et le jeune Paul Celan — fut supplanté par l’influence croissante du yiddish, déclaré langue maternelle par 8,7 % de la population de Bucovine. Parmi les écrivains d’expression yiddish figuraient Eliezer Shteynbarg et Itsik Manger. Déjà frappés par le décret de janvier 1938 remettant en cause leur citoyenneté, les Juifs de Bucovine devinrent la cible directe de persécutions à la suite de l'ultimatum soviétique adressé à la Roumanie en juin 1940, qui entraîna le transfert de la Bessarabie et du nord de la Bucovine — y compris Cernăuți — à l'URSS. Accusés par les autorités et l'opinion publique de soutenir le communisme, les Juifs du reste de la Bucovine subirent — après des violences commises par les troupes roumaines en retraite — une série de mesures discriminatoires, en particulier après l'arrivée au 29 pouvoir du général Ion Antonescu en septembre 1940. Bien qu'épargnée par les persécutions raciales tant qu'elle se trouvait en territoire soviétique, la bourgeoisie juive fut la cible d'une répression économique et politique, qui culmina avec la déportation vers la Transnistrie. Juifs de Dorohoi (Bukovine) transférés en Transnistrie en traversant le Dniestr, le 10 juin 1942. Source : Yad Vashem. La réoccupation de la Bucovine du Nord par les armées roumaine et allemande après le 22 juin 1941 s'est accompagnée d'une série de massacres ayant fait environ 15 000 morts. En octobre de la même année, le gouvernement roumain ordonna la déportation de tous les Juifs de Bucovine vers la Transnistrie ainsi que la création simultanée d'un ghetto à Cernăuți. A l'exception d'environ 17 000 Juifs — notamment des habitants de Cernăuți jugés indispensables —, près de 90 000 personnes furent transférées, dans des conditions effroyables, vers les ghettos et les camps de Transnistrie jusqu’à l'été 1942. On estime que plus de la moitié d'entre elles furent exterminées par exécution sommaire ou moururent des suites de maladies, du froid et de la famine. Ce n'est que sous la menace d'une attaque soviétique que les autorités roumaines autorisèrent le rapatriement des survivants en mars 1944. L'armistice de 1944 (et le traité de paix ultérieur de 1947 avec la Roumanie) imposa le partage de la Bucovine selon la frontière établie en 1940. Jusqu’en1946, un total de 22 307 Juifs quittèrent le territoire attribué à la République soviétique d'Ukraine, soit pour s'installer en Roumanie, soit pour émigrer en Palestine. En Bucovine du Sud, les vagues successives 30 d'émigration débutées à l'époque communiste réduisirent la population juive à environ 150 ou 200 personnes au début du XXIe siècle. En Bucovine du Nord, où vivaient encore plusieurs dizaines de milliers de Juifs dans les années 1980, une émigration massive vers Israël et les États-Unis s'amorça après 1990, ramenant leur nombre à quelques milliers de personnes. 31 Histoire des Juifs de Bucarest. Cet article retrace l'implantation, l'essor et la persistance d'une importante com- munauté juive d'Europe de l'Est. Crée par des marchands venus de Valachie et des régions voisines entre la fin du XVIe et le XVIIe siècle, cette communauté a atteint près de 75 000 membres lors du recensement de 1930. Cette progression a été favorisée par l'immigration, elle-même stimulée par une relative intégration économique des Juifs à Bucarest. Pendant des décennies, les Juifs de la capitale n’ont pas cessé d’affronter des violences antisémites récurrentes — telles que le pogrom légionnaire de janvier 1941 — et des décrets discriminatoires sous le régime Antonescu (saisies de biens, travail forcé). Ils ont cependant été épargnés par les déportations massives subies par les communautés juives des territoires annexés. Après la Seconde Guerre mondiale, la communauté de Bucarest connaît un effondre- ment démographique dû aux restrictions de l'ère communiste et à l'émigration après 1989.[1][2] Cette trajectoire reflète les tendances générales de l'histoire juive en Roumanie : les premières communautés se sont formées sous la domination de phana- riotes (membres de élite grecque orthodoxe nommées par les Ottomans à partir des années 1710 pour les représenter) et l'influence ottomane, connaissant une croissance numérique rapide — passant de 2 600 personnes en 1835 à plus de 40 000 en 1899 — alimentée par l'exode rural et par des rôles clés dans le commerce, la finance et l'artisanat qui ont rendu les Juifs indispensables à la modernisation de Bucarest, malgré leur exclusion légale des corporations et l'interdiction de posséder des terres jusqu'à leur émancipation partielle à la fin du XIXe siècle.[1] La prospérité de l'entre-deux-guerres a favorisé l'épanouissement d'institutions telles que synagogues, écoles et associations culturelles ; toutefois, la montée du nationa- lisme, porté par des groupes comme la Garde de fer, a provoqué pogroms et boycotts économiques, aboutissant aux politiques de « roumanisation » de 1940-1944 qui ont dissous les organismes autonomes (comme la Fédération des communautés juives) et imposé la Centrala Evreilor (Centrale des Juifs) sous contrôle étatique, bien que des réseaux d'entraide communautaires aient permis d'atténuer la famine et les dépla- cements pour des milliers de personnes.[1][2] Après la guerre, les nationalisations communistes ont démantelé une grande partie des infrastructures communautaires ; la population juive, recensée à 44 202 personnes en 1956 (soit 3,6 % de la population urbaine) et estimée à 50 000 en 1969, a dû faire face à la répression des pratiques religieuses et à une émigration sélective, avant qu'un nouvel exode après la révolution de 1989 ne laisse qu'une communauté résiduelle, désormais centrée sur la préservation du patrimoine, la restauration de biens immobiliers et confrontée à une baisse cons- tante de ses effectifs.[1] Parmi les réalisations notables figurent les contributions intellectuelles de personnalités relatées dans les témoignages des survivants, souli- gnant la résilience grâce à l'entraide et à la continuité culturelle malgré les pressions systémiques qui privilégiaient l'assimilation plutôt que la spécificité ethnique.[2] 32 1. Premières traces de présence et d'installation (XVIe-XVIIIe siècles) A. Premiers témoignages et peuplement aux XVIe et XVIIe siècles. La première mention documentée de présence d’un Juif à Bucarest concerne Isaiah ben Joseph, secrétaire du prince valaque Alexandre II Mircea entre 1568 et 1573 envi- ron. Ben Joseph mit à profit sa position pour défendre les intérêts juifs au sein des intrigues de cour. Renvoyé en 1573 à la suite de manœuvres impliquant peut-être des courtisans rivaux ou des influences ottomanes, Ben Joseph s'établit en Moldavie sans subir d'autres représailles, illustrant ainsi le statut à la fois précaire et toléré des Juifs au service des princes. Son rôle met en lumière l'implication initiale des Juifs dans des fonctions administratives, souvent liée à leur maîtrise de l'écrit et à leur utilité pour des souverains devant naviguer dans le contexte de la suzeraineté ottomane. Au 16e siècle, la présence juive à Bucarest demeura clairsemée et essentiellement sépharade. Cette communauté modeste est constituée principalement de marchands venus des territoires ottomans pour faire du commerce, attirés par la position de la Valachie en tant que zone frontalière entre les principautés chrétiennes et l'Empire. Ces présences étaient épisodiques et liées à des activités commerciales exercées dans des centres urbains comme Bucarest. Elles n’ont pas de lien avec la gestion de pro- priétés rurales et agricoles, cette activité étant restreinte par des lois coutumières favorisant les boyards chrétiens orthodoxes. Des Juifs ashkénazes commencèrent à apparaître en nombre plus restreint vers la fin du XVIe siècle et le début du XVIIe siècle — souvent venus de terres polonaises — pour servir de médecins ou de négociants auprès des princes, bien que leur présence fût limitée par des expulsions intermittentes lors de conflits.[3] Les politiques princières présentaient des ambi- guïtés juridiques : elles accordaient une protection aux Juifs jugés utiles sur le plan économique ou administratif — tels que les prêteurs d'argent ou les conseillers — mais la révoquaient en période de guerre ou de campagnes anti-ottomanes. Ainsi, fin 1593, alors que Michel le Brave (r. 1593-1601) préparait sa révolte contre l'Empire ottoman, il ordonna le massacre des Juifs et des sujets turcs de Bucarest afin de confisquer leurs biens et de mobiliser des soutiens contre les forces ottomanes, provoquant une dispersion temporaire de la communauté.[1] De tels épisodes reflétaient le lien de causalité entre le sort des Juifs et les besoins militaires des princes. Des réinstallations avaient lieu après les crises, favorisant l'émergence de petits enclaves urbaines structurées autour de corporations de métiers plutôt que d'institutions permanentes. B. Croissance, artisanat et restrictions au XVIIIe siècle. Au cours du XVIIIe siècle, la population juive de Bucarest connaît une croissance mo- deste par rapport aux établissements dispersés antérieurs, atteignant plusieurs centaines de familles vers le milieu du siècle. Elle se compose principalement de familles de marchands et d'artisans occupant des créneaux économiques spécifiques dans une ville placée sous suzeraineté ottomane et administration phanariote.[1][4] Ces Juifs contribuent au développement urbain grâce à des métiers tels que la cou- ture, la fourrure et le travail des métaux. Ils s'organisent souvent en corporations autonomes, exclues de celles dominées par les chrétiens, soutenant ainsi le commerce local de la maroquinerie, de l'habillement et de la petite manufacture malgré les ob- 33 stacles réglementaires.[4][5] Les dirigeants phanariotes appliquent des politiques incohérentes : les Juifs bénéficient d'une protection sporadique en raison de leur rôle dans l'affermage des impôts (arenda) — l'exploitation de monopoles d'État sur l'al- cool, le sel et les douanes — mais font face à des décrets répétés interdisant la rési- dence permanente, imposant un statut temporaire et exigeant des codes vestimen- taires discriminatoires (comme le port de vêtements distinctifs similaires à ceux imposés aux non-musulmans dans l'Empire ottoman) pour marquer leur statut d'étrangers.[6][7] Des tensions éclatent sous forme d'émeutes antijuives dans les années 1760, alimentées par le ressentiment local face à une supposée domination économique, ce qui entraîne des violences contre les foyers et les commerces juifs dans un contexte de généralisation de fraudes fiscales pratiquées par les phanariotes .[5] Les épreuves s'intensifient durant la guerre russo-turque (1768-1774), lorsque les forces russes d'occupation et les troupes ottomanes en retraite imposent aux Juifs des travaux forcés pour la logistique et les fortifications, confisquent des biens et perpètrent pillages et massacres dans les principautés danubiennes, y compris à Bucarest, aggravant ainsi la vulnérabilité d'une communauté dépourvue de protec- tion officielle.[5] Malgré ces restrictions, une cohésion interne se développe grâce à des institutions naissantes : la première synagogue est établie vers 1710 dans une maison privée avant d'évoluer en centre communautaire, tandis que des réseaux informels d'entraide répondent aux besoins sociaux des quelques centaines de résidents, jetant ainsi les bases des futures structures organisées de type kehilla (communauté formalisée).[4][1] 2. Expansion et bouleversements au XIXe siècle. A. Essor démographique et économique. La population juive de Bucarest a connu une croissance marquée entre le début et le milieu du XIXe siècle, passant d'environ 127 familles en 1820 et 594 en 1831 à 2 600 individus en 1835, puis à 5 934 en 1860. Cette augmentation résultait principalement de l'immigration en provenance des zones rurales de Valachie et de Moldavie, ainsi que d'autres régions offrant peu de perspectives économiques.[1][8] Cet afflux a été favorisé par le rôle croissant de la ville en tant que centre urbain dans le contexte de l'unification progressive des principautés roumaines ; de nombreux migrants cher- chaient des opportunités dans le commerce et l'artisanat, bénéficiant des protections partielles offertes par les capitulations consulaires européennes, qui exemptaient les Juifs sous protection étrangère de certaines taxes et juridictions locales.[8] Au milieu du siècle, les Juifs constituaient une minorité urbaine importante, formant des quartiers distincts qui témoignaient de l'autonomie de leurs structures commu- nautaires et de leur contribution à la vitalité commerciale de la ville. Sur le plan éco- nomique, les Juifs du Bucarest du XIXe siècle dominaient des secteurs tels que le prêt d'argent, le commerce de détail, la petite industrie et l'artisanat, des milliers d'entre eux exerçant ces activités à la fin du siècle ; les registres dénombraient par exemple 2 712 artisans juifs en 1899, reflétant des processus d'accumulation antérieurs qui avaient financé le bien-être communautaire et le développement urbain.[1] Les Juifs séfarades, en particulier, jouaient un rôle prépondérant dans la banque et la finance, s'appuyant sur des réseaux commerciaux hérités de l'époque ottomane pour soutenir la gouvernance et les infrastructures locales, notamment par la gestion des entrepôts de sel et l'exercice de fonctions administratives.[8] 34 Ce dynamisme économique a non seulement favorisé une amélioration des conditions de vie au sein des quartiers juifs, mais a également stimulé la moder- nisation de Bucarest : les marchands et entrepreneurs juifs comblaient les lacunes d'une économie de marché naissante en transition depuis le féodalisme agraire, opérant souvent indépendamment du soutien de l'État en raison des restrictions alors en vigueur concernant la propriété foncière et l'accès aux corporations. Les institutions communautaires ont consolidé cet essor. La fondation de la Grande Synagogue en 1847 par la communauté juive polonaise a marqué une étape clé dans l'organisation religieuse et sociale formelle, suivie par la construction du Temple choral en 1866-1867, devenu un foyer de réformes progressistes.[9] Des initiatives éducatives — notamment la création de la première école publique juive moderne en 1851, suivie d'autres établissements fondés par des groupes ashkénazes et des personnes sous protection étrangère entre 1851 et 1852 — ont favorisé l'alphabétisation en yiddish et en hébreu, renforçant ainsi l'adaptabilité économique et la cohésion culturelle dans un contexte d'urbanisation rapide.[10][1] Synagogue du temple Choral à Bucarest. Ces évolutions témoignaient de l'autonomie de la communauté juive, les fonds issus des revenus commerciaux finançant écoles et synagogues sans dépendre d'une inté- gration plus large à la société. Dans un climat marqué par l'essor du nationalisme roumain, les dirigeants juifs ont réclamé la citoyenneté lors des débats constitu- tionnels de 1858-1866, invoquant leur utilité économique, leur loyauté envers l'État et leur contribution au commerce pour justifier leur émancipation ; toutefois, ces démarches se heurtèrent à une opposition au sein de l'assemblée de 1866, dont l'article 7 excluait explicitement les non-chrétiens de la naturalisation. Cette stratégie mettait en lumière la manière dont la communauté présentait son développement comme mutuellement bénéfique à la modernisation de la principauté, privilégiant la mise en avant sa contribution aux recettes de l’Etat et son engagement civique plutôt que des revendications d'assimilation.[1] 35 B. Massacres, pogroms et combats pour les droits. En 1801, des émeutes antijuives éclatèrent à Bucarest, alimentées par des accusations de « crime rituel » et par le ressentiment économique envers les marchands juifs ; ces troubles firent 128 victimes juives (tuées ou blessées) aux mains de foules déchaînées, avec une intervention limitée des autorités locales.[1] Ces événements trouvaient leur origine dans des griefs de longue date concernant le rôle des Juifs dans le commerce et le prêt d'argent, ce qui alimentait le mythe de l’exploitation de la population chrétienne, en particulier chez les paysans migrant vers les zones urbaines.[1] À la suite des révolutions de 1848, les autorités roumaines dirigées par des révolution- naires expulsèrent des milliers de Juifs de Valachie — y compris de Bucarest — les considérant comme des éléments étrangers liés aux influences ottomanes et à la concurrence économique ; cette mesure exacerba les tensions entre zones rurales et urbaines, les paysans déplacés imputant aux Juifs la responsabilité de l'instabilité postrévolutionnaire. Des émeutes récurrentes dans les années 1850 et 1860, souvent déclenchées par des ralentissements économiques et des rumeurs de crimes rituels juifs, virent des foules piller des biens juifs à Bucarest. Les régimes princiers offraient une protection spora- dique mais privilégiaient l'unification nationale au détriment des droits des mino- rités. La Constitution de 1866 officialisa cette exclusion en stipulant, dans son article 7, que seuls les chrétiens pouvaient obtenir la citoyenneté, privant ainsi les Juifs de droits politiques, du droit de propriété foncière et de l'accès aux fonctions publiques malgré leur contribution économique urbaine. Cette mesure fut défendue par les nationalistes comme un moyen de préserver la domination ethnique roumaine face aux craintes liées à la modernisation. Les débats au sein de l'Assemblée constituante justifièrent les jalousies suscitées par la réussite commerciale de familles juives au sein d’une société majoritairement chrétienne. Les législateurs soutenaient que l'émancipation des Juifs diluerait l'identité nationale. Ces discours encouragèrent et légitimèrent de violents mouvements antisémites à Bucarest en 1866-1867. Des foules attaquèrent les quartiers juifs, tuant plusieurs personnes et détruisant des synagogues. L'application des interdictions d'installation des Juifs en milieu rural s'intensifia dans les années 1880 et 1890 sous le gouvernement du Premier ministre Ion Brătianu, entraînant l'expulsion de Juifs des villages vers des centres urbains comme Bucarest en vertu de lois interdisant la détention de terres par des non- citoyens ; ces déplacements forcés, qui touchèrent des centaines de personnes, accrurent la densité de la population juive à Bucarest tout en attisant une rhétorique antisémite dénonçant une « invasion rurale ». Sous le règne du roi Carol Ier (1866-1914), des réformes partielles autorisèrent des naturalisations limitées – moins de 5 000 Juifs obtinrent la citoyenneté en 1912 – mais l’article 7 persista, échappant ainsi aux pressions internationales du traité de Berlin de 1878. Ce traité exigeait l’égalité des droits, mais son application fut com- promise par le respect sélectif du traité par la Roumanie, lié à des considérations géopolitiques. Les dirigeants juifs de Bucarest réagirent en nouant des alliances avec des hommes politiques libéraux prônant une assimilation progressive, notamment par le biais de pétitions adressées aux puissances européennes. Parallèlement, des débats internes opposèrent les intégrationnistes, favorables à l’adaptation culturelle, aux séparatistes, qui insistaient sur l’autonomie communautaire. Ces efforts pragmatiques visaient à contrer une violence fondée sur la désignation de boucs émissaires économiques. Ils permirent d’obtenir des protections progressives, 36 comme la présence policière lors des fêtes, mais ne parvinrent pas à démanteler l’exclusion systémique dont souffraient les Juifs. Les émeutes exploitaient souvent les transitions princières ou les récoltes pour canaliser la frustration paysanne en accès de violence antisémite. [1] 3. L'entre-deux-guerres et la montée du nationalisme (1900- 1939) A. Développement culturel et institutionnel. La communauté juive de Bucarest a connu un essor culturel et institutionnel consi- dérable durant l'entre-deux-guerres ; sa population a atteint un pic de 74 480 per- sonnes en 1930 — soit environ 11 % des habitants de la ville — permettant le déploiement d'une grande diversité d'organisations communautaires.[1] Cette ex- pansion a permis et soutenu le fonctionnement d'hôpitaux, d'une clinique, de maisons de retraite et d'orphelinats, autant d'institutions sociales-clés. Elle a aussi contribué à conférer aux Juifs de renforcer leur rôle dans l’essor des secteurs du commerce, de l’industrie textile et des professions libérales. Enfin, elle a favorisé le développement d’activités culturelles à Bucarest.[1] Le théâtre yiddish s'est imposé comme une expression culturelle majeure, illustré notamment par le Studioul Teatrul Evreiesc din Bucuresti (BITS). Actif dans les années 1920 sous la direction de Jacob Sternberg, ce théâtre a monté des pièces mettant en scène des artistes tels que l'actrice Sidy Thal.[11] Des troupes itinérantes, comme la Trupa din Vilna, ont donné des dizaines de représentations de 35 pièces différentes à Bucarest entre 1923 et 1925, attirant un large public et témoignant de la vitalité de l'art dramatique yiddish en dépit des débats linguistiques.[11] La presse juive — publiée en yiddish, en roumain et en hébreu — s'est multipliée pour traiter des enjeux communautaires, favorisant les échanges intellectuels entre traditionalistes orthodoxes, sionistes et socialistes affiliés au Bund (qui organisait des activités syndicales et culturelles).[12] Vues de l’ancien quartier juif de Bucarest. 37 Les institutions éducatives reflétaient cette diversité interne : des yéchivas perpé - tuaient l'érudition orthodoxe tandis que des écoles modernes débattaient de la place du yiddish face à l'hébreu ou au roumain dans l'enseignement, le tout sur fond de tensions entre la majorité ashkénaze et les groupes séfarades, moins nombreux, concernant les coutumes et les stratégies d'assimilation.[12] Les organisations sionistes tenaient des congrès locaux et promouvaient la renaissance de l'hébreu — s'opposant ainsi à l'accent mis par les socialistes sur la culture prolétarienne yiddish — tandis que des dirigeants communautaires tels que le rabbin J.J. Niemirower guidaient les initiatives spirituelles et institutionnelles jusqu'à la fin des années 1930.[1] B. Politiques et violences antisémites. Durant l'entre-deux-guerres, les mouvements nationalistes roumains ont de plus en plus pris pour cible les Juifs par le biais de politiques d'exclusion limitant leur partici- pation à la vie économique et éducative, tout en les présentant comme des béné- ficiaires indus de l'expansion territoriale d'après-guerre. La Ligue de défense na- tionale-chrétienne (LANC) d'Alexandru C. Cuza, fondée en 1923, dépeint alors les Juifs comme des exploiteurs économiques dans les secteurs du commerce et de l’im- mobilier. Elle prône le boycott des entreprises juives ainsi que des mesures faisant obstacle à leur accès aux industries d'État, à l'enseignement et à l'administration publique, afin de favoriser les Roumains de souche.[13] La Légion de l'archange Michel de Corneliu Zelea Codreanu, créée en 1927 et devenue par la suite la Garde de fer, amplifie cette rhétorique en présentant les Juifs comme une menace existentielle pour la pureté nationale roumaine, tout en mobilisant des groupes paramilitaires pour mener des actions de propagande et d'intimidation dans les zones urbaines, notamment à Bucarest. Les quotas universitaires deviennent un thème central de la propagande et de l’agitation antisémites. Un mouvement étudiant voit le jour fin 1922 pour imposer un numerus clausus limitant les inscriptions de Juifs proportionnellement à leur part dans la population totale (environ 4 %). Il exploite une situation qui est effectivement marquée par une surpopulation universitaire après la Première Guerre mondiale. Aucune loi ne sera promulguée mais face à la pression du mouvement étudiant, les universités appliquent des restrictions de facto en multipliant les obstacles administratifs à l’inscription de jeunes Juifs, en recourant à l’intimidation et à la violence. L’accès des Juifs à l'enseignement supérieur, à Bucarest comme ailleurs, devient difficile.[13] Cette agitation s'étend au domaine économique, la LANC et les groupes alliés réclamant des lois restreignant l’accès à la propriété foncière de Juifs dans le monde rural. Les restrictions formelles sur la vente de terres rurales aux Juifs existaient déjà avant cette période. Elles sont renforcées via des politiques de crédit discriminatoires favorisant les Roumains.[13] À la fin des années 1930, des mesures législatives officialisent la déchéance des droits civiques. Un décret de révision de la citoyenneté adopté en janvier 1938 par le gouver- nement Goga-Cuza entraîne la création d'une commission chargée d'examiner le statut des Juifs. Cette commission va révoquer la citoyenneté d'environ 225 000 Juifs — soit 36,5 % de la population juive totale — les rendant apatrides et inéligibles à l'obtention d'un passeport ou à un emploi dans le secteur public. Cette politique touche principalement les Juifs vivant en ville, notamment à Bucarest. Les dirigeants de la communauté sont confrontés à un harcèlement administratif de la part de la 38 bureaucratie d’Etat. [14] Brusquement, un nombre important de Juifs deviennent apatrides et se voient exclus de l’exercice de plusieurs professions. Cette situation provoque une accélération de l’émigration. Dès 1938, des milliers de personnes quittaient la Roumanie chaque année pour échapper aux discriminations écono- miques et aux violences contre les Juifs qui se multiplient, notamment en milieu universitaire. Au cours des années 1930, dans les universités de Bucarest, des étudiants juifs ont été agressés et empêchés d'assister aux cours. Des mouvements ethno-nationalistes paralysent les campus.[13] Dans les années 1930, les actions de la Garde de fer prennent une ampleur accrue, allant des passages à tabac ciblés aux incendies de commerces juifs et aux assassinats politiques — tel le meurtre du Premier ministre Ion Duca en 1933, dénoncé comme "soumis à l’influence juive"… Ce climat de peur incite certains groupes juifs à s'organiser pour assurer leur propre protection, face à une réponse insuffisante de l'État.[15] Bien qu'ils n’atteignent pas l'ampleur de pogroms ultérieurs, ces incidents mettent en évidence le rôle moteur des politiques menées. La rhétorique nationaliste désignant les Juifs comme des ennemis intérieurs justifie en effet aussi bien des mesures légales qu'extra-légales. 4. La Seconde Guerre mondiale et la Shoah (1939-1945) A. Alignement sur les puissances de l'Axe et premières persécutions. L'alignement de la Roumanie sur les puissances de l'Axe a été favorisé par les revendications territoriales des pays voisins en 1940. Des négociations et un arbitrage rendu à Vienne en août 1940 aboutissent à la cession de plusieurs territoires, notamment de la Transylvanie du Nord à la Hongrie. Ces évènements provoquent l'abdication du roi Carol II et le coup d'État du général Ion Antonescu le 6 septembre. Cherchant à reconquérir les territoires perdus grâce à une alliance avec l'Allemagne, le régime d'Antonescu adhère officiellement au Pacte tripartite le 23 novembre 1940 (traité militaire qui officialise l'alliance de l'Axe entre l'Allemagne nazie, l'Italie fasciste et l'empire du Japon. Le régime désigne officiellement les Juifs comme des ennemis intérieurs responsables des humiliations subies par la Roumanie et des diffi- cultés économiques du pays. L’association de la Roumanie au Pacte permet une collaboration pragmatique avec l'Allemagne nazie tout en laissant à Antonescu une certaine autonomie dans sa politique antisémite intérieure, privilégiant la « roumanisation » à l'extermination de masse immédiate.[16] Antonescu promulgue rapidement des décrets étendant les lois discriminatoires préexistantes, telles que le statut du 8 août 1940 définissant les Juifs selon leur ascendance et leur refusant la citoyenneté. Son gouvernement saisit des biens et multiplient les mesures d’exclusions professionnelles. Dès octobre 1940, des ordres de mobilisation contraignent les hommes juifs âgés de 18 à 60 ans à intégrer des bataillons de travail forcé — officiellement pour des travaux d'infrastructure. Elles signifient pour les victimes une dégradation brutale des conditions de vie, la privation de tous les droits. Ce système de travail forcé va toucher des milliers de personnes dans l'Ancien Royaume, y compris à Bucarest. 39 Antonescu et la garde nationale dans les rues de Bucarest (1940) Le régime fait un calcul sinistre. Il s’agit de faire des commerçants et intellectuels juifs urbains les boucs émissaires des pénuries et des défaites militaires, tout en exemptant des décrets les plus sévères certains Juifs jugés « utiles » dans des secteurs essentiels comme la médecine ou l'industrie.[17][18] À Bucarest, qui abritait environ 95 000 Juifs constituant une classe commerçante importante, les premières persécu- tions prennent la forme de mesures d’aryanisation des entreprises et des biens immobiliers plutôt que de déportations du type de celles observées en milieu rural. Des commissions placées sous l'autorité du Centre national de roumanisation recen- sent et confisquent les entreprises, appartements et magasins appartenant à des Juifs, déplacent les familles. Elles transfèrent les actifs à des Roumains "de souche" par le biais d'enchères ou transforment ces biens en propriété d’Etat. Le mouvement de spoliation atteint son paroxysme à la fin de l'année 1940. Cette dépossession lé- gale, distincte des violences spontanées, aboutit à la dégradation des conditions économiques de vie des familles juives de la capitale (qui représentent alors plus de 10% des habitants). Cette politique ne peut cependant pas être comparée à la stratégie d’anéantissement total des populations juives que le pouvoir roumain met en œuvre dans les régions annexées après 1919 comme la Bessarabie. Des tensions croissantes entre le gouvernement Antonescu et les forces radicales de la Garde de fer apparaissent après septembre 1940. Le pouvoir modère sa propa- gande antisémite mais maintient un antisémitisme bureaucratique. Il s’agit de montrer aux puissances alliés que Bucarest mérite les faveurs de l’Axe. Cependant, pour conserver le soutien des forces nationalistes, le gouvernement Antonescu ne peut pas apparaître comme cédant totalement aux exigences allemandes.[19][20] B. Pogroms de 1941 et réponses du régime. Une rébellion des légionnaires éclate le 21 janvier 1941, lorsque des membres de la Garde de Fer, une organisation paramilitaire fasciste, lancent des attaques coor- 40 données à Bucarest contre le gouvernement d'Ion Antonescu, qu'ils accusent d'avoir trahi leur programme de « purification » antisémite en modérant certaines mesures anti-juives et en mettant à l'écart les dirigeants de la Garde.[21] Cette lutte pour le pouvoir à l’intérieur du régime fasciste roumain va entraîner une aggravation de la violence subie par les Juifs. En effet, les légionnaires les ciblent comme des ennemis symboliques pour rallier des soutiens et marquer leur différence avec la faction proche d’Antonescu.[22] Ils déclenchent en pogrom à la fin janvier de 1941. Ce pogrom se déroule sur trois jours, impliquant des assauts de rue, des saisies de maisons et de synagogues et des arrestations massives. Les gardes opèrent à partir de listes préparées d'adresses juives. Pendant ces trois jours, environ 127 Juifs ont été assassinés, les victimes étant chargées dans des camions, transportées vers des sites éloignés et exécutées, tandis que d'autres ont été torturées et mutilées. Un épisode particulièrement dramatique et sordide s’est déroulé à l'abattoir municipal. Des di- zaines de personnes ont été pendues à des crochets à viande. [21][22] Synagogue et magasin juifs détruits lors du pogrom de janvier 1941 à Bucarest. Des synagogues ont été profanées (destruction des rouleaux de la Torah). Le pillage des entreprises et des résidences juives est généralisé. Le nombre de morts à Bucarest reste inférieur à celui des pogroms qui ont eu lieu dans les provinces (Iasi, notam- ment) parce que le gouvernement Antoniescu va réagir.[21] Néanmoins, des centaines de Juifs ont été arrêtés, battus et emprisonnés par des légionnaires. Les Juifs de Bucarest ont vécu dans un climat de terreur alors que la ville sombrait dans le chaos des combats entre factions rivales.[21] Antonescu répondra aux crimes des légionnaires en faisant donner l’armée roumaine, soutenue par les forces allemandes. La rébellion est écrasée. Fin janvier 1941, la Garde de fer n’a plus aucun pouvoir officiel.[22] Cette intervention militaire a stoppé l'escalade du pogrom et a permis le sauvetage de certains Juifs pendant les combats, alors que les troupes donnaient la priorité au rétablissement de l'ordre plutôt qu'à la répression antisémite. Antoniescu tente par pragmatisme de consolider son pouvoir et d’affaiblir ses rivaux plus radicaux. Il n’en poursuit pas moins une politique antisémite.[22] Par la suite, le régime a purgé les éléments de la Garde, ce qui a stabilisé temporairement la situation des Juifs à Bucarest. Le régime va alors se concentrer sur les déportations laissant 41 croire que les violences antisémites de début 1941 résultaient davantage de luttes internes au régime fasciste que d’un programme d’extermination coordonné.[22] C. Les déportations, les survivants et l'immédiat après-guerre. Les déportations organisées par le régime Antoniescu touchent principalement les populations juives des territoires annexés comme la Bucovine et la Bessarabie. Quelques 150 000 personnes de ces régions seront déplacées de force vers des ghettos et des camps de la région occupée de Transnistrie où le taux de mortalité dépassera les 50 % en raison des massacres, de la famine et des maladies. Aucune déportation systématique n'a eu lieu depuis Bucarest ou le cœur du territoire de l’Ancien Royaume (le Regat, incluant la Valachie et la Moldavie).[23] À l'automne 1942, confronté aux pressions allemandes visant à envoyer les Juifs du Regat vers des camps d'extermination tels que Belzec, le maréchal Ion Antonescu reporte sine die ces projets, une décision qui ne sera jamais remise en cause durant son régime. Cette attitude d’un régime pourtant foncièrement antisémite a plusieurs explications. Antoniescu sait que les troupes nazies essuient de sérieux revers mili- taires après avoir subi une défaite à Stalingrad. Il est par ailleurs interpellé par des dirigeants juifs comme Wilhelm Filderman. Alors que la pérennité du Troisième Reich n’est plus assurée, il est aussi soucieux de se ménager une porte de sortie et de pouvoir plus tard négocier avec les Alliés.[24] A Bucarest, de nombreux Juifs ont subi le travail forcé, des confiscations et des violences sporadiques. Néanmoins, l'absence de déportations et d’attaque massive contre la communauté a permis de préserver la structure de cette dernière, un sort assez différent de celui vécu par les populations juives rurales décimées.[25] Les taux de survie à Bucarest reflètent cette relative protection : environ 80 à 90 % de la population juive d'avant-guerre (qui comptait près de 100 000 personnes) ont survécu au conflit, contre une moyenne nationale d'environ 50 % (sur les 756 000 Juifs roumains d'avant-guerre, quelque 290 000 personnes issues du Regat ont survécu grâce à l'arrêt des déportations en 1942).[24][25] Ce taux de survie plus élevé s'explique par le statut de capitale de Bucarest, qui limitait l'exposition aux pogroms et aux déportations pratiquées sur la ligne de front. Il résulte aussi des interventions répétées d'organisations juives locales et de la Centrala Evreilor din Romania. Dans la capitale, les décès enregistrés pendant la Shoah sont principalement liés aux pogroms de 1941, aux maladies dues à la surpopulation et à des meurtres isolés. Ils ne sont pas la conséquence d’un génocide organisé et industrialisé.[25] Le 23 août 19444, le roi Michel 1er réalise un coup d'État. Antonescu est renversé. La Roumanie bascule dans le camp des alliés. Ces évènements favorisent la survie de la communauté. Ils mettent fin aux persécutions orchestrées par l'État et conduisent à la libération par les Soviétiques des zones encore menacées. Pour les Juifs, l’incer- titude n’a cependant pas disparu en raison de l’occupation du pays par les troupes de Moscou.[24] Au lendemain immédiat de la guerre, entre la fin de 1944 et 1945, les pogroms antisémites cessent à la faveur du changement de régime, permettant aux Juifs de réorganiser leurs institutions communautaires et de réclamer la restitution de leurs biens ; toutefois, beaucoup doivent engager des procédures judiciaires concernant des actifs saisis ou vendus en vertu des lois d'Antonescu. Les occupants non juifs conservent souvent les lieux dans un contexte de chaos économique.[26] Des groupes sionistes pionniers, tels que le Hashomer Hatzair et le Betar, 42 intensifient leurs activités à Bucarest, coordonnant l'aide d'organisations juives internationales et préparant l'émigration vers la Palestine en dépit des restrictions imposées par les Alliés.[27] Si la communauté met l'accent sur son statut de victime des pertes subies durant la guerre, une minorité de Juifs de Bucarest — dont des figures comme Ana Pauker — accède à des postes influents au sein du gouvernement provisoire soutenu par les Soviétiques ; cette situation suscite des débats opposant leur engagement passé en faveur de causes de gauche aux souffrances endurées par la communauté dans son ensemble — des rôles qui alimenteront par la suite les critiques anticommunistes sans pour autant remettre en cause le bilan local limité des déportations.[28] 5. L'ère communiste (1945-1989). A. Nationalisations, répression et rôles politiques. Après la proclamation de la République populaire roumaine en décembre 1947, le régime communiste lance une vaste campagne de nationalisations. Celles-ci privent les communautés juives de Bucarest d'actifs importants, notamment de biens com- munautaires tels que synagogues, écoles et institutions d'aide sociale — des biens qui avaient pourtant été restitués aux communautés en vertu de lois d'après-guerre comme le décret n° 113 de 1948 (lui-même conforme au traité de paix de Paris de 1947 prévoyant la restitution des biens juifs sans héritiers).[29][30] Dès le milieu de l'année 1948, des lois telles que la loi n° 119 nationalisent des entreprises industrielles et des banques — dont beaucoup appartenaient à des Juifs —, mettant fin à leur rôle économique indépendant et intégrant les survivants (environ 150 000 à Bucarest à l'époque) dans des structures contrôlées par l'État ; Pendant un temps, une apparente clémence va masquer des confiscations de plus grande ampleur.[31][32] Des Juifs sont présents et occupent des postes de premier plan au sein de la première direction communiste et de l'appareil de sécurité, y compris la Securitate. Cette situation s'explique par des engagements à gauche pris avant la guerre par des intellectuels juifs urbains en réaction à l'antisémitisme et aux pogroms de l'entre-deux-guerres, ainsi que par l'influence soviétique, qui privilégie les minorités polyglottes pour les postes administratifs.[33] Un exemple de cette trajectoire est celui d’Ana Pauker, femme politique juive roumaine qui occupe le poste de ministre des Affaires étrangères à partir de décembre 1947 et exerce un contrôle de fait sur la politique du pays jusqu'à son éviction lors des purges de 1952.[34] Cet engagement n’est pas accepté par la majorité des Juifs roumains car à partir du début des années 1950, les campagnes antisémites organisées par le régime s’intensifient. Des procès-spectacles visant des sionistes et des responsables juifs — comme celui de 1954 contre Mișu Benvenisti et d'autres accusés d'espionnage au profit d'Israël — servent à éliminer les Juifs appartenant aux cercles du pouvoir, sous couvert de purifications idéologiques.[35] La répression religieuse accentue ces dynamiques, l'État imposant un athéisme officiel. L’enseignement de l'hébreu est interdit, les activités sionistes sont criminalisées et de nombreuses synagogues de Bucarest fermées ou reconverties dès la fin des années 1940, affaiblissant ainsi les institutions communautaires malgré les protections théoriques accordées aux citoyens « loyaux ».[36] Ce carcan idéologique, qui allait au-delà du simple ciblage ethnique, a isolé les Juifs restants — dont les effectifs avaient commencé à diminuer 43 sous l'effet des purges. Le régime place toutes les institutions communautaires soit la tutelle et le contrôle laïc du Parti. En apparence, cette politique fait croire que les structures communautaires sont reconnues et intégrées aux nouvelles structures de la vie politique nationale. En réalité, ce dispositif ouvre la voie à l’expulsion et la persécution de tous les responsables juifs réfractaires.[37] B. Vagues d'émigration et érosion de la communauté. Après la brève période d'émigration de 1949-1951, une vague majeure d'aliyah reprit en octobre 1958, lorsque les autorités roumaines, sous la direction de Gheorghiu-Dej, autorisèrent les Juifs à partir pour Israël. Ces derniers étaient poussés à quitter la Roumanie en raison des difficultés économiques rencontrées. Ils souhaitaient aussi un regroupement familial. Nombreux d’entre eux étaient motivés par le projet sioniste. Ce mouvement entraîna le départ annuel moyen de 14 000 personnes depuis la Roumanie jusqu'au début de 1966, soit un total de plus de 106 000 départs. Ces vagues d’émigration réduisirent considérablement les effectifs de la communauté juive, notamment à Bucarest (communauté de 44 000 membres en 1956).[1][38] Sous le régime de Nicolae Ceaușescu, dans les années 1970 et 1980, d'autres départs — concernant environ 40 577 Juifs entre 1968 et 1989 — eurent lieu via des méca- nismes de contrainte relative, incluant le versement de « rançons » par Israël et des organisations de la diaspora. Ces paiements prenaient souvent la forme de taxes touristiques ou de frais de sortie exorbitants, s'élevant en moyenne à 2 500 dollars par personne. On estime que les recettes ainsi perçues par le régime sur une vingtaine d’années à plus de 112 millions de dollars en devises fortes. Si de nombreux départs relevaient d'une volonté réelle dans un contexte de pénuries chroniques et d'isole- ment, les obstacles financiers institués transformaient de fait l'émigration en un véritable troc forcé, contraignant les familles à collecter des fonds à l'étranger ou à se défaire de leurs biens.[39][40] Le régime alla même jusqu’à organiser un véritable système d’échange des Juifs autorisés à quitter la Roumanie contre livraison par des acteurs occidentaux de produits jugés essentiels comme des porcs reproducteurs. Cet épisode sinistre est décrit dans le roman Les exportés de Sonia Villers, publié chez Flammarion en 2022. Ces vagues ont réduit la population juive de Bucarest à environ 10 000 personnes au milieu des années 1980, reflétant le déclin global en Roumanie (qui ne comptait plus qu'environ 20 000 Juifs à l'échelle nationale). Seules quelques synagogues, comme la Grande Synagogue, maintenaient un service minimum alors que de nombreux lieux de culte plus modestes fermaient leurs portes ou étaient reconvertis. Les politiques d'assimilation communistes, imposant un enseignement public laïc et interdisant les activités sionistes, accélérèrent l'érosion culturelle, favorisant les mariages mixtes ainsi que l'abandon du yiddish et des coutumes religieuses, bien que l'étude clan- destine de la Torah et la célébration des fêtes aient perduré dans la sphère pri- vée.[35][41] Le discours officiel prônant une « fraternité socialiste » entre les nationalités occultait ces dynamiques d'érosion — y compris la persistance de clichés antisémites dans la rhétorique du régime —, privilégiant la conformité idéologique à la préservation de la communauté.[42] 44 6. Renouveau et déclin après la fin du régime communiste (de 1989 à nos jours). A. Restitution, évolutions démographiques et situation actuelle de la communauté. À la suite de la révolution roumaine de 1989, la Fédération des communautés juives de Roumanie a récupéré des biens communautaires nationalisés, notamment des synagogues et des bâtiments communautaires à Bucarest qui avaient été confisqués sous le régime communiste.[43] Dans les années 1990 et au début des années 2000, les processus de restitution ont progressé grâce à des textes législatifs tels que la loi 10/2001, qui traitait des revendications de propriété privée datant de l'époque com- muniste, ainsi que grâce à des mesures ultérieures ciblant les biens communautaires ; ces efforts ont permis de récupérer certaines synagogues et installations à Bucarest, bien que la mise en œuvre ait connu des retards et que de nombreuses demandes n'aient pas abouti à une résolution complète.[44][45] Vers 2016, de nouvelles lois ont accéléré les restitutions liées à la période de la Shoah et aux biens communautaires, mais des obstacles bureaucratiques persistants ont limité la récupération intégrale du patrimoine.[46] Après 1989, la population juive de Bucarest a connu un déclin accéléré en raison de l'émigration continue vers Israël et les pays occidentaux, passant de plusieurs milliers de personnes au début des années 1990 à environ 2 000 dans les années 2020.[47] Cette diminution reflète des tendances plus larges d'assimilation : la communauté est aujourd'hui composée ma- joritairement de personnes âgées — nombre de ses membres ayant plus de 70 ans — et connaît un apport minimal lié aux naissances ou à l'immigration.[48] Les faibles taux de natalité, qui s'inscrivent dans la crise démographique nationale de la Roumanie, accentuent cette érosion, tout comme les taux élevés de mariages mixtes — comparables à la moyenne de 42 % observée dans la diaspora — qui diluent davantage la cohésion communautaire.[49] La communauté juive actuelle de Bucarest s'articule autour de la Fédération des communautés juives, qui coordonne les œuvres sociales, la pratique religieuse et les activités culturelles dans un contexte de participation en baisse.[1] Le mouvement Habad-Loubavitch s'est imposé comme une présence influente depuis les années 1990, gérant une synagogue, des pro- grammes éducatifs et des services casher pour attirer les résidents locaux comme les personnes de passage, bien que l'implication des jeunes reste limitée.[50] L'adhésion de la Roumanie à l'Union européenne en 2007 a favorisé un soutien institutionnel modeste via des subventions et l'harmonisation juridique, facilitant l'entretien des biens et la préservation des archives. Toutefois, ces mesures se sont révélées insuffisantes face à la sécularisation et à l'émigration. Elles n’ont pas interrompu une tendance à la réduction des effectifs de la communauté.[41] B. Préservation culturelle et soutiens extérieurs. Suite à la restitution des biens communautaires nationalisés sous le régime commu- niste, la Fédération des communautés juives de Roumanie a facilité la restauration de sites emblématiques à Bucarest, notamment la synagogue Yeshua Tova — rénovée en 2007 pour retrouver son aspect d'origine de 1827 — et le Musée de l'histoire et de la culture des Juifs de Roumanie, rouvert en juin 2019 dans la synagogue Holy Union réhabilitée après cinq années de travaux.[51][52] Ces initiatives ont permis de contrer 45 l'effacement culturel de l'ère précédente grâce à l'organisation d'expositions sur la vie juive d'avant-guerre, à la publication d'ouvrages spécialisés par la maison d'édition Hasefer et à la mise en place de programmes universitaires d'études juives à l'uni- versité de Bucarest.[43] Les initiatives culturelles ont mis l'accent sur le tourisme patrimonial et les événements communautaires afin de préserver l'identité juive malgré le déclin démographique. Des visites guidées privées du quartier juif de Bucarest mettent en valeur les vestiges architecturaux et les lieux historiques, invi- tant les visiteurs à découvrir l'impact des contributions juives sur le développement de la ville.[53] Le Centre communautaire juif de Bucarest, créé en 2007 grâce à un soutien extérieur, organise chaque semaine des rassemblements « Oneg Shabbat » réunissant près de 1 000 participants par an, ainsi que des célébrations de fêtes religieuses et des programmes éducatifs tels que la journée nationale d'étude juive « Keshet ».[54] Des événements annuels comme la « Nuit des synagogues ouvertes » permettent à plus de 6 000 personnes de visiter plus de 15 synagogues à travers la Roumanie (y compris à Bucarest) pour assister à des conférences, des spectacles et des rituels, favorisant ainsi l'intérêt du public pour les traditions juives.[54] Synagogue Yeshua Tova à Bucarest. Grâce au soutien d'organisations américaines et israéliennes, ces activités ont été renforcées. L'American Jewish Joint Distribution Committee (JDC) octroie des subventions pour l'aide sociale, l'éducation et des événements comme la conférence « Bereshit » — qui rassemble des centaines de personnes autour d'études culturelles et de réseautage — tout en collaborant avec des organismes locaux pour maintenir en activité quatre synagogues à Bucarest.[54][43] Les liens avec Israël, renforcés après 1989 grâce à la facilitation de l'émigration et aux relations entre diasporas, soutiennent les travaux de recherche sur l'histoire locale. Le Théâtre juif d'État, plus ancienne scène professionnelle yiddish au monde (fondée en 1876), illustre les défis liés à la préservation : il maintient ses représentations malgré les dommages struc- turels causés par un blizzard en 2014 et dépend d'une aide caritative ponctuelle dans un contexte de baisse de fréquentation due à l'émigration.[55] Ces efforts de préservation se heurtent aussi aux courants nationalistes roumains. En effet, la 46 réticence de la société à affronter pleinement la complicité locale dans la Shoah — manifeste dans le négationnisme historique — complique la représentation équilibrée du patrimoine juif, au-delà de la seule figure de victime.[56] Des sites restaurés, comme la Grande Synagogue qui abrite désormais une exposition sur la Shoah, com- posent avec ces dynamiques en mettant en avant les réalisations concrètes de la communauté — telles que son rôle économique d'avant-guerre — afin d'éviter les conflits mémoriels politisés.[43] Notes (sites et documents en langue anglaise). 1. https://www.jewishvirtuallibrary.org/bucharest 2. https://www.academia.edu/29410398/Jewish_Life_in_Bucharest_at_the_Time_of_the_ Holocaust_A_Research_Based_on_the_Survivors_Diaries 3. https://www.jewishgen.org/bessarabia/files/historyofjewsinbessarabia15-19c.pdf 4. https://jewishencyclopedia.com/articles/3783-bucharest 5. https://www.jewishvirtuallibrary.org/romania-virtual-jewish-history-tour 6. https://www.inshr-ew.ro/wp-content/uploads/2020/10/Storyline.pdf 7. https://esefarad.com/wp- content/uploads/2016/11/ottoman_sephardim_in_the_romanian_principalities_ba.pdf 8. https://referenceworks.brill.com/display/entries/EJIO/COM-0004640.xml?language=en 9. https://worldfootprints.com/compass/europe/jewish-history-behind-the-communist- blocks-of-bucharest/ 10. https://jwa.org/encyclopedia/article/romania-women-and-jewish-education 11. https://jwa.org/encyclopedia/article/romanian-yiddish-theater 12. https://muse.jhu.edu/article/950366 13. https://openjournals.ugent.be/snm/article/85386/galley/203283/download/ 14. https://brill.com/view/journals/fasc/4/1/article-p48_3.xml 15. https://www.yadvashem.org/yv/pdf-drupal/en/report/english/1.1-roots-of-romanian- antisemitism.pdf 16. https://www.inshr-ew.ro/ro/files/Raport%20Final/Final_Report.pdf 17. https://brill.com/downloadpdf/journals/eceu/39/1/article-p61_3.xml 18. 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